Rencontre avec Laurent Mauvignier

 •  0

By

Rencontre de l’écrivain Laurent Mauvignier à l’occasion de la présentation à la librairie Dialogues de son dernier livre, Autour du monde, éditions de Minuit – bar de l’hôtel Intercontinental, Brest, 30 septembre 2014

Fabien Ribery : Vous faites un marathon promotionnel pour présenter Autour du monde partout en France. Comment ne pas s’ennuyer quand les questions sont probablement toujours à peu près les mêmes ?

Laurent Mauvignier : Vous savez, j’ai mis environ cinq ans à faire naître Autour du monde, dont trois à l’écrire. La vie d’un livre se joue en un mois, il faut prendre en compte cela. En allant à la rencontre des lecteurs, je continue le prolongement de l’histoire de ce livre. La vie des livres aujourd’hui est très compliquée. On me dit souvent que maintenant que je suis reconnu ça va aller, mais détrompez-vous, d’un livre à l’autre la réception est parfois très différente ou difficile. Il y a toujours quelqu’un qui se croit malin en vous assassinant, ce qui n’est pas forcément grave, quand pour moi l’important est de ne pas lâcher. Un écrivain, ça ne lâche pas, ni quand ça écrit, ni quand ça parle de ses livres.

FR : Vous luttez donc contre l’obsolescence programmée des livres, leur poubellication comme le dit justement Philippe Sollers.

LM : Oui, tout à fait. Il y a cette définition de Lacan, disant que l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Je peux vous assurer que pour moi un livre, c’est exactement la même chose. On essaie de donner quelque chose, dont on ne sait pas trop ce que c’est en l’écrivant, à des gens qui quelquefois le désirent. Mais ce n’est jamais gagné.

FR : Parvenez-vous alors, quand vous êtes en tournée, à continuer à travailler le soir, prendre des notes, relever des situations, des idées ?

LM : Quand les journées sont heureuses, parce que les entretiens et les rencontres se passent bien, l’écriture est peut-être moins nécessaire que quand les journées sont pleines d’incompréhensions.

FR : C’est un besoin de revenir au vide créateur, non ?

LM : Oui, me replonger dans l’écriture ou la lecture est une façon de me recentrer, et de revenir à l’essentiel, puisque ce qui est vraiment important se passe dans le travail.

FR : Le fait d’aller à la rencontre des lecteurs est peut-être aussi une façon, de la même manière que nombre d’écrivains contemporains aujourd’hui travaillent avec des metteurs en scène ou des acteurs, de contrer la solitude ou l’isolement propre à qui écrit intensément ?

LM : C’est certain, cette dimension-là est importante. Effectivement, elle est très comparable au besoin de spectacle vivant. Quand un livre sort, vous pouvez aussi décider de ne rien faire et d’attendre chez vous, ou de vous remettre à travailler. Néanmoins, un texte tout juste publié est immédiatement lancé dans la nature, et vous ne pouvez agir sur rien. En écrivant vous agissez. En rencontrant les lecteurs, les critiques, vous reprenez un peu la main.

FR : J’imagine que c’est une façon de bâtir un espace protecteur autour du livre, de le circonscrire.

LM : Oui, c’est une façon d’avoir une prise. Cette période est pour moi précieuse, parce qu’on parle vente, exemplaires vendus, mais c’est parfois comme s’il n’y avait pas d’auteur derrière. Je trouve nécessaire d’incarner le livre, et d’insister sur le fait qu’un livre est une relation. Il y a en outre toujours des réactions de lecteurs qui me surprennent.

FR : Vous êtes un écrivain choisi par les éditions de Minuit. Pensez-vous que votre écriture s’inscrit dans une ligne, un style, propre à satisfaire les exigences littéraires de Jérôme Lindon ?

LM : C’est très curieux, parce que je ne me pose vraiment pas cette question. Quand vous êtes invité à l’étranger pour les traductions, il arrive que votre livre se retrouve aux côtés de gestes esthétiques qui n’ont absolument rien à voir avec vous, ce qui m’amuse. Je crois que finalement la base est moins Jérôme Lindon que Beckett, Duras et Claude Simon, qui sont le point commun de tous les auteurs Minuit. Pour d’autres, plus jeunes quelquefois, ce pourra être Echenoz.

FR : J’ai pensé à Jean-Philippe Toussaint, pour la volupté dans l’acte d’écriture, et la façon parfois d’utiliser certains détails pour déployer tout un univers de sensations. Je me réfère par exemple ici à l’emploi de l’adjectif slim que vous utilisez au moins à deux reprises dans votre livre, et qui est déjà tout un monde en soi.

LM: Oui, mais en même temps, j’y pense tellement peu. Jusqu’à mon livre précédent, Ce que j’appelle oubli, j’ai entendu tout et n’importe quoi, par exemple que j’étais avec quelques autres le signe du déclin des éditions de Minuit, parce que je faisais des romans avec des personnages bien établis, etc.

FR : On vous a ramené au naturalisme français.

LM : Oui, alors qu’on s’attendait, parce que je publiais chez Minuit, à de l’ironie et de l’impassibilité. Dès le premier livre, ça a été cela. Pourtant, dès le commencement, j’entends aussi que je fais penser à Duras, à Koltès, à Claude Simon. Je me dis que cette manie qu’ont les gens à ne pas vouloir regarder les choses pour ce qu’elles sont, pour le présent, est un regard qui les enferme dans le passé. Il faut absolument que ça rentre dans la boîte. Oui, il y a des influences, mais il y a des influences qui sont à aller chercher ailleurs.

FR : Dans la littérature étrangère par exemple ?

LM : Oui, peut-être davantage encore que dans la littérature française. Je ne veux pas dire que la question de la filiation Minuit soit fausse, pas du tout, mais elle me paraît tellement exclusive qu’elle ne me semble pas assez juste, trop restrictive. C’est amusant de se dire qu’aujourd’hui certains me trouvent lisse et aseptisé comme un auteur Minuit, je l’ai entendu, alors que pendant quinze ans j’étais trop râpeux et trop psychologique, trop ceci ou trop cela. Il faut aussi penser à tous ces auteurs qui ne sont pas chez Minuit, et dont on pourrait dire qu’ils en ont les caractéristiques, dans leur souci d’écriture et de composition notamment.

FR : Vous avez côtoyé Yannick Haenel à la Villa Médicis. Que retenez-vous de cette expérience ?

LM : J’ai entamé des projets à Rome, dont Autour du monde. J’étais en train de terminer Des Hommes, qui est sorti l’année d’après. J’ai aussi commencé du théâtre. Rome est une ville tellement prenante, puissante, qu’il est difficile de ne pas être dessaisi, même de son écriture. Rome, c’est presque trop fort.

FR : Écrire, est-ce répondre à ? En lisant Autour du monde, j’ai plusieurs fois pensé à des scènes de films, par exemple à ceux de Weerasethakul pour l’une de vos quatorze histoires qui se déroule en Thaïlande.

LM : Oui, tout à fait. C’est un exemple de pays dont les seules représentations que j’en avais venaient des films de ce cinéaste. Au fond, pour moi, la Thaïlande n’existe que par de la fiction et du récit. Le discours qu’on entend partout est de minimiser la fiction et de valoriser le réel, mais c’est faux. Quelle image aurions-nous de l’Espagne à la Renaissance s’il n’y avait pas eu Don Quichotte ? Pour moi, la fiction et les récits sont des lieux de connaissance du monde.

FR : Quand on est cinéphile, la Corée du Sud c’est Hong Sang-soo, le Japon Noami Kawase, etc.

LM : Exactement.

FR : Dans votre écriture, j’ai l’impression qu’il y a une volonté de créer des images quasi hallucinatoires, en tout cas très denses, non pas pour concurrencer le cinéma, mais pour le déplacer, approfondir les perceptions, inventer une temporalité singulière.

LM : Oui, c’est ce que je crois. Le roman a une capacité à déplier et dilater le temps qu’aucun autre art ne peut avoir. Avec une feuille de papier, vous faites un péplum. Le roman est un art d’une liberté absolue. Vous pouvez dans une seule phrase changer de lieu ou d’époque. Le roman est d’une très grande puissance. Le cinéma n’a pas le pouvoir de la littérature. J’ai une grande admiration pour Conrad. Quand vous voyez Titanic, vous n’êtes pas à la hauteur de vision de Conrad quand il fait couler les bateaux. Godard dit à peu près cela dans ses Histoires du cinéma : « Quand Balzac touche dix mille lecteurs, Hitchcock fait frémir des millions de spectateurs, qui tremblent devant une bouteille de Pommard, dont on ne sait si elle tombera ou pas ». La littérature peut être envieuse en ce sens du cinéma, mais la différence est que l’imprégnation mentale dans le temps ne sera pas du tout la même.

FR : Certes, mais quand on voit les premiers films d’Angelopoulos, Le Voyage des comédiens par exemple, on peut passer dans un même plan de vingt minutes de la Grèce antique à la Grèce des Colonels, à la Grèce contemporaine, le montage interne au plan-séquence inventant une temporalité inédite.

LM : Oui, mais c’est un cinéma très littéraire, jouant sur l’espace et le temps, ce que la littérature a tout le temps pratiqué. Au cinéma, presque plus personne ne fait cela, on ne produit presque plus ce genre d’expériences filmiques.

FR : Je me disais qu’Autour du monde faisait paradoxalement l’archive du temps présent par la fiction. Si on imagine que le livre est écrit en 2060, et qu’on regarde ce qui se passait sur terre au moment du tsunami de 2011, on a une sorte de précipité de ce qui pouvait avoir lieu alors sur la planète en quatorze vignettes ou cartes postales, la vague faisant le lien entre des espaces discontinus mais profondément reliés.

LM : Complètement. Plus le livre s’étalait sur la géographie, plus en réalité une épaisseur de temps se formait. À un moment donné, je sentais que j’avais besoin de basculer de l’autre côté du temps, de prendre l’espace en sandwich entre deux strates temporelles. Dès qu’on aborde la question de l’espace, de la géographie, on est obligé de passer par la question du temps. C’est vrai aussi dès qu’on essaie de faire se mouvoir un personnage, dès qu’on essaie de le faire vivre.

FR : En exergue de votre livre vous citez Nicolas Bouvier. Vous n’êtes pas vous-même forcément un grand voyageur. Pourquoi ce nom ?

LM : En lisant L’Usage du monde, j’avais la sensation que si l’espace était imaginaire, ça ne changerait strictement rien à la question des sensations qu’il creuse, et qui épuise totalement la question des distances. J’ai pu avoir l’impression que le récit abolissait l’espace, et que le seul pays qui comptait finalement était celui de la littérature.

FR: A propos des sensations, celles que vous décrivez lors du séisme au Japon par exemple, je pensais aux premières pages magistrales du Fukushima de Michaël Ferrier. Ce livre faisait-il partie de vos documents ?

LM : Oui, il y a eu évidemment beaucoup de documents. Le problème est qu’il faut aussi pouvoir les oublier. La question est chaque fois de savoir retrouver, trouver de la perception et des sensations. Dans ces moments précis, je pense beaucoup au cinéma, qui a énormément piqué à la littérature, donc pas de complexe. C’est la question de la focale, du détail. Je me suis demandé par quoi pouvait commencer un tremblement de terre.

FR : C’est peut-être aussi parce que vos personnages font l’amour que, métaphoriquement, et même concrètement, le tremblement de terre a lieu. L’origine est aussi l’acte amoureux, non ?

LM : J’ai eu beaucoup de choses sur ça. C’est une idée dont on a beaucoup parlé, la relation entre amour et tremblement de terre. Pour moi, c’est une question profondément littéraire, celle qui lie l’amour et la catastrophe. C’est la scène d’ouverture d’Hiroshima mon amour.

FR : Certains écrivains vous inspirent particulièrement ?

LM : Pour moi le couple le plus important serait le duo Thomas Bernhard et Marguerite Duras, dans la tension de la langue. Selon moi, pour les écrivains de ma génération, il y a eu deux catégories, ceux qui ont lu Thomas Bernhard et les autres.

FR : C’est peut-être dans sa façon obstinée et obsédante de maintenir au plus haut de son implacable lucidité une voix n’offrant aucune échappatoire au lecteur.

LM : Oui, et je pense que cela vient du fait que Thomas Bernhard a pu permettre à toute une génération de se dire qu’on pouvait survivre aux avant-gardes, qu’il y avait une vie après Guyotat, que le récit était possible sans trahir la modernité.

FR : Pour vous, Pierre Guyotat c’est le surmoi ?

LM : Oui, ça l’a été quand j’étais aux Beaux-arts de Tours. Aujourd’hui, je me reconnais bien davantage dans Claude Simon. La radicalité de Guyotat était aussi celle d’une époque. Je trouve d’ailleurs très bien le déplacement opéré avec ses derniers livres.

FR : Claude Simon a fait de la photographie, Marguerite Duras a réalisé des films, ainsi que Samuel Beckett. La question de l’image est omniprésente.

LM : Pour moi, ce sont des artistes avant tout, ayant une présence considérable au monde, leur voix pouvant se manifester selon différentes techniques et poétiques.

FR : Eric Ruf, le directeur de la Comédie française, aimerait vous faire rentrer au répertoire. Qu’en pensez-vous ?

LM : J’en suis flatté, ça me fait évidemment plaisir. J’ai travaillé aussi avec le collectif Les Possédés [ndlr : la pièce Tout mon amour fut programmée l’an dernier au Quartz, mais ce fut une nouvelle déception, le travail théâtral de Rodolphe Dana magnifiquement entamé avec une mise en scène du Pays lointain de Jean-Luc Lagarce paraissant au fur et à mesure du temps perdre de sa puissance, comme si sa voix singulière disparaissait] ou Denis Podalydès pour Ce que j’appelle oubli. Le théâtre m’intéresse énormément.

 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply