Rencontre avec Danya Hammoud

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Entretien avec Danya Hammoud, Mes mains sont plus âgées que moi, danse, Compagnie Zoukak, au Quartz, avec le festival La Becquée, les 9 et 10 octobre 2014 – interprétation Mounzer Baalbaki, Danya Hammoud, Khouloud Yassine

Fabien Ribery: Vivez-vous actuellement au Liban? à Beyrouth?

Danya Hammoud: Oui, je suis basée à Beyrouth, j’ai toujours vécu au Liban, à part quelques années d’études en France entre 2005 et 2010.

FR: Dans quelles conditions créez-vous? Êtes-vous soutenue par un public fidèle, de l’argent public?

DH: Je ne reçois pas de soutien financier, pas d’argent public, ni du ministère de la culture, ni d’autres fonds.Les artistes reçoivent de l’aide à la création selon les projets, en postulant pour les trois ou quatre fondations qui soutiennent la création dans notre région. Dans tous les cas, il n’y a pas de financement régulier et «durable», rien dans une continuité.

FR: Cette précarité vous conduit-elle à un surcroît d’inventivité?

DH: Elle oblige forcément à chercher des fonds ailleurs, et à trouver toujours des solutions pour pouvoir créer, puisque les théâtres et les salles au Liban ne produisent pas, et ne programment pas eux-mêmes. C’est aux artistes d’aller proposer leurs projets aux théâtres, et en plus de louer les salles.

FR: Et pour votre dernière création présentée au Quartz?

DH: Pour Mes mains sont plus âgées que moi, la production vient entièrement de la France, de l’association des CDC [Centres de Développement Chorégraphique], en plus d’une aide du CCN de Caen, du Quartz de Brest, et de l’Institut français de Beyrouth. Le travail a pu être mené grâce aux résidences dans ces différents lieux d’accueil en France. À Beyrouth, c’était au Studio de la compagnie et de l’association culturelle Zoukak, qui portait elle aussi la charge de la production au Liban. Mais nous bénéficions aussi du soutien d’une salle de danse à Beyrouth, qu’on nous a prêtée à titre gracieux, le Houna Center.

FR: Tournez-vous beaucoup à l’étranger?

DH: La production des CDC se définit par un apport financier, des résidences, et une diffusion dans les différentes structures, auxquelles s’ajoute le Quartz en tant que Scène nationale, ce qui fait que Mes mains sont plus âgées que moi est surtout présenté en France.Mahalli, le solo, a été aussi présenté plusieurs fois en France, mais d’autres projets sont joués ailleurs en Europe aussi, en Espagne, en Belgique, en Italie…

FR: Comment avez-vous vécu le dernier festival Dansfabrik à Brest auquel vous participiez?

DH: Le festival Dansfabrik cette année était un moment assez important. Les danseurs libanais étaient réunis, ce qui a déjà une valeur en soi. Ce n’est pas forcément pour encourager le « ceux qui se ressemblent s’assemblent », parce que notre travail est très différent les uns des autres. Mais être réunis dans un même cadre a finalement permis cette confrontation entre nous, a ouvert une discussion autour de notre métier et de notre pratique.

FR: Quelle est la situation de la danse contemporaine au Moyen-Orient? Quels sont vos liens avec d’autres compagnies?

DH: Ces dernières années, grâce à certaines initiatives, j’ai pu rencontrer des chorégraphes et danseurs du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Il est intéressant de remarquer les problématiques qui nous préoccupent, de quelle manière on les traite, et ce qu’on choisit de mettre en avant ou pas, comme de noter les différentes démarches des projets, qui dépendent sûrement du contexte de chacun. En Egypte, ce n’est pas le même contexte qu’au Maroc ou en Tunisie, et au Liban ce n’est pas le même contexte qu’en Palestine, bien que plusieurs préoccupations économiques, géographiques et politiques nous lient. L’expérience et l’urgence sont différentes pour tous, et cela influence très certainement les choix artistiques.Je peux par exemple nommer l’initiative de l’Officina, atelier marseillais de production, qui a créé un projet durant plusieurs années, intitulé «Miniatures», où une trentaine d’artistes du bassin méditerranéen ont été invités à créer, ce qui a permis une circulation entre nous et une réelle rencontre dans le travail. Il y a aussi l’espace Darja au Maroc qui invite des artistes dans une démarche assez importante de création mais aussi de transmission.Dernièrement, je faisais partie, avec plusieurs chorégraphes de la région, d’un symposium en Jordanie, concernant les problématiques de production de la danse dans la région, une initiative de Zakharef in Motion.Il y a bien sûr beaucoup d’autres initiatives. Ces questions se posent donc entre nous aujourd’hui, et nos liens en sont renforcés. Pendant longtemps nous étions surtout amenés à rencontrer des artistes européens, davantage que ceux qui vivent juste à côté de nous.

FR: Comment êtes-vous venue à la danse? Y a-t-il eu des spectacles fondateurs?

DH: Je ne pense pas qu’il y ait eu des spectacles fondateurs, mais il y a un état de corps fondateur, celui de Kaspar Hauser, qui est une figure qui m’accompagne toujours. C’est une allégorie du corps qu’on a «enfermé» et que par la suite on a obligé à devenir corps social. Kaspar, adulte, apprend à se mettre debout, à marcher, à être en société. Dans son état de corps, je retrouve le mouvement juste et nécessaire, loin de toute ornementation, où l’émotion se manifeste par la plus grande retenue.

FR: Dans quelles directions avez-vous envie de mener votre travail artistique?

DH: Dans une direction qui sera une pensée en soi, qui se rapproche de la construction et non pas de la destruction ou de la « déconstruction ». Dans une direction qui permet une continuité, que ça soit une continuité au sein du travail lui-même, ou du contexte dans lequel ce travail se crée, en relation à notre présent et notre contexte. Une direction qui sera cohérente à la fois avec ma manière de me penser en tant que citoyenne et en tant que personne travaillant le corps en mouvement. Ni aveuglée par l’actualité, et donc probablement paralysée par elle, ni détachée de la société dans laquelle on vit tous aujourd’hui. Tout cela est une volonté, on verra bien.

FR: Quel rapport danse-religion entrevoyez-vous?

DH: La religion, ou plus justement «le religieux» se rend visible par des rites et des rituels, comme la danse.Cette problématique m’intéresse et me concerne bien sûr, mais elle n’est pas ce que je cherche à travailler en ce moment. Je crois que c’est un sujet assez vaste et, pour questionner cette relation, à mon avis, la recherche doit remonter très loin dans l’histoire, pour commencer par son essence et en comprendre l’évolution et les conséquences.

FR: Quel est pour vous le rapport de la danse à la mémoire?

DH: Je peux parler de ce rapport en prenant l’exemple de Mes mains sont plus âgées que moi, où notre point de départ était l’acte de tuer. Toutefois, rendre cet acte en soi visible veut dire le représenter, ce qui n’était pas ce que je cherchais. Nous avons donc développé une matière à partir de cet acte et de ce qu’il produit sur et dans le corps de celui qui agit, de celui qui reçoit et de celui qui témoigne.Nous avons ensuite condensé cette matière en essayant de préserver cet acte dans sa totalité, mais en ne rendant visible que le moment de son intention.En travaillant l’intention de cet acte, en construisant sa tension dans tout le corps, l’acte est rendu présent, on n’a plus besoin de le représenter.Pendant le processus de création, le corps, par sa capacité à se remémorer, peut donc contenir en un seul geste la mémoire d’un acte entier, accompli.

FR: Pouvez-vous présenter le projet de votre spectacle, Mes mains sont plus âgées que moi?

DH: Oui je le peux, mais je préfère qu’on y assiste et qu’on me dise comment les spectateurs le reçoivent.

FR: La scène est-elle le lieu d’exposition de l’intensité, physique notamment?

DH: Peut-être oui. Mais comment définir ou décrire cette intensité? Il y a un autre terme qui m’importe beaucoup lorsque je pense le mouvement, c’est celui de condensation. Elle a lieu quand, dans un même mouvement, tout est contenu, l’adresse, la tension, l’intention, l’émotion, la volonté.

FR: Comment dire la fraternité aujourd’hui?

DH: Belle question, difficile.La fraternité est une microsociété, solidaire parfois par défaut, car due seulement aux relations de parenté de ceux qui vivent sous le même toit.C’est avant tout un être-ensemble. Et aujourd’hui, cet être-ensemble semble de plus en plus difficile à trouver, d’où le besoin d’insister, de le défendre.Sur scène, nous sommes trois, avec Khouloud et Mounzer, mais ici, il s’agit d’un crime, donc une fraternité qui s’entretue. Nous sommes tous les trois à la fois le bourreau, la victime et le témoin.

FR: Vous vous inspirez du cinéma? Je pense à Herzog qui a filmé Kaspar Hauser ou Haneke. Pourquoi?

DH: Je me considère avant tout comme une cinéphile. Le cinéma m’a appris énormément sur la façon de penser le temps comme une matière, sur le détail comme événement.Ce qui m’influence, c’est la façon dont certains cinéastes pensent leur outil et le travaillent, comment Haneke traite de la violence, pas simplement dans le scénario mais dans l’image elle-même, et comment Herzog fait du temps un maître révélateur.

FR: Le corps est-il un territoire occupé? À occuper?

DH: Le corps est un territoire, oui. Occupé, car je suis obligé de l’occuper, mais il m’occupe aussi, n’est-ce pas?Le corps est mon outil essentiel, donc, lorsque je dis que mon corps est mon territoire, cela dépasse le schéma corporel. C’est le corps et tout ce qu’il porte en lui et autour de lui, comme mémoire comme tensions, comme volonté de survivre.

FR: Physiquement, quelles parties du corps privilégiez-vous? Pourquoi?

DH: Yvonne Rainer a essayé dans son No Manifeste de mettre toutes les parties du corps au même niveau, sans hiérarchie. Elle n’a donc pas voulu privilégier une partie ou une autre. Mais ensuite, elle est passée au cinéma, parce qu’elle voulait mieux cadrer les différentes parties du corps!Je ne peux pas dire que je privilégie plus une partie qu’une autre, mais il y a un initiateur qui me permet de maîtriser le mouvement et de donner aux gestes une certaine continuité, qui rend tout le corps concerné de la même manière, même lorsque qu’il s’agit seulement d’un doigt qui pointe. Cet initiateur, c’est le bassin.

FR: Comment ne pas imiter, comment inventer un langage propre?

DH: L’imitation est peut-être indispensable au moment de l’apprentissage, mais je crois que l’imitation ne permet pas une évolution. Elle aide à maintenir l’existence d’une matière, à la garder en vie, mais ne la développe pas. Elle peut être un outil de compréhension et d’analyse. Cependant, lorsqu’il s’agit de création, je pense que les idées et la recherche ne doivent pas avoir un objectif dont la forme est prédéfinie. L’outil lui-même est à travailler à chaque fois.Si l’on admet que chaque système est voué à la mort, pourquoi donc continuer à imiter un système, plutôt que de le repenser à chaque fois, d’en inventer ou d’en découvrir un autre?

Retrouvez la chronique pour la pièce Mes mains sont plus âgées que moi, par Julie Lefèvre, pour Le Poulailler.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.