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Jacqueline Risset, Les instants les éclairs, Gallimard, collection L’infini, 2014, 179 p.

Il paraît que Jacqueline Risset est morte.

Vous savez pourtant que la propagande déteste le beau, l’irréductible, et ce qui brûle sans se consumer.

Vous ouvrez son dernier livre publié, Les instants les éclairs, vous vérifiez, elle est heureusement bien là, avec vous, sur la page, et n’a jamais été plus vivante.

Peut-on d’ailleurs croire sérieusement que Leopardi, Casanova, ou Fellini qui fut son ami, ne sont plus de ce monde? Bien au contraire. En ces temps d’éclipse de soleil prolongée, rien n’est plus enthousiasmant que de vivre en leur compagnie, avant de retrouver la foule, meilleur, régénéré, plus libre.

Livre en prose formant diptyque avec le recueil de poésies Les Instants (Farrago, Tours, 2000), Les instants les éclairs est une autobiographie construite à partir de ces points de vertige et d’arrêt qui, dans une vie, en forment la trame peut-être la plus précieuse.

Professeur de littérature comparée à l’université de la Sapienza de Rome, Jacqueline Risset est la traductrice la plus importante en français de La divine comédie de Dante, compris dans sa vigueur, sa jeunesse et son érudition, ses ouvrages consacrés au maître florentin faisant incontestablement référence – Dante écrivain: ou l’intelligento d’amore (1982), Dante: une vie (1995), Traduction et mémoire poétique: Dante, Scève, Rimbaud, Proust (2007), préface d’Yves Bonnefoy.

Confidence: «Mais peut-être que je n’aurais pas pu traduire Dante en français si je n’avais pas pu traduire Ponge en italien.»

Ayant accompagné l’effervescente aventure telquellienne aux côtés de ses amis Philippe Sollers et Marcelin Pleynet (elle lui consacre un bel essai en 1988 chez Seghers), l’intelligence critique de l’auteur de L’anagramme du désir nourrit en profondeur une écriture précise, rapide, délicatement affirmative, à l’écoute des mouvements les plus intimes de la raison et de la sensibilité. L’enfance et ses jeux, le sommeil, les rêves, les moments d’interruption forcée (les maladies, la guerre) sont ainsi sans cesse interrogés pour la part de mystère et de vérité qu’ils contiennent et qu’il convient d’exhumer tant ils nous déterminent – relevé d’épiphanies dont il semble bien que les auteurs publiés dans la collection «L’infini» chez Gallimard par l’inventeur d’un Paradis absolument moderne soient des destinataires privilégiés, que l’on pense par exemple à Catherine Millot ou Dominique Rolin.

Sachez-le, «vous croyez que je suis dans votre temps – je n’y suis pas.»

Question fondamentale: «La vie est-elle vivable sans transfiguration?» Réponse de Nietzsche: «Celui qui ne sait pas s’arrêter sur le seuil de l’instant, oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas se dresser, comme un génie de la victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c’est que le bonheur.»

Pourquoi écrire, si ce n’est pour continuer à s’éveiller, se réveiller?

L’instant est un messager:

«Mais je comprends tout à coup que, valorisant l’instant, le discontinu, je ne cesse pourtant de désirer la continuité, le fleuve qui descend calmement… Peut-être n’ai-je jamais rien attendu sinon d’être située dans ce courant, dans ce grand fleuve d’écrire – comme un salut, au sens religieux. Être sauvée de quoi? – de la vie contingente, des hasards, de la perte de la vie quotidienne, des amours même, auxquels on sacrifie allègrement ce qui est le plus important qu’eux, plus vital: ce cœur de l’existence où l’existence à la fois disparaît et se ranime entière.»

Gratuité du rose de Tiepolo nous délivrant du temps et de la chute.

Jacqueline Risset pense le bonheur, comme Gilles Deleuze le désir, c’est-à-dire en termes d’agencements: «De quoi est fait l’instant de bonheur? Il n’est pas un point. Il est un ensemble, un tableau, où les couleurs agissent les unes sur les autres, se répondent. Ici, tous ces éléments, la pluie d’été, le divan et ses coussins orange devant la glace qui reflète les arbres et le morceau de mer, la musique familière et neuve, et, tiens, un instant de cigale réveillée dans le soir qui tombe, et l’image persistante du sanglier d’hier.»

Contemptrice de la vulgarité de l’Italie berlusconienne, fidèle d’Adriano Sofri, l’ancien leader de Lotta continua qu’elle défendit sans relâche, Jacqueline Risset est un écrivain rare doublé d’une conscience politique impeccable.

Il est possible, d’éclair en éclair, d’éprouver la force stupéfiante de l’impersonnalité, et de vivre une traversée de la subjectivité qui est un élargissement, «une bénédiction».

À Rome, à l’instant, une colombe se pose sur la flèche en spirale de l’église de Borromini.

«L’éclair a surgi comme un trou / dans le temps secret des journées / lumière.»

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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