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Ressent-on suffisamment la vulgarité de l’expression «rentrée littéraire»?

Auteurs, lecteurs, libraires, qui peut être encore dupe de cette pauvre mascarade organisée par un marché calculant ses taux de rentabilité afin de satisfaire hommes liges, actionnaires ou porte-flingue costumés de gris? Vous croyez acheter le dernier Beigbeder, quand il s’agit en réalité de ramasser les douilles.

Sommés de répondre à l’appel, les éditeurs eux-mêmes n’ont souvent en septembre que le sourire triste des asservis. Et les livres s’empilent dans les arrière-cours, à peine ouverts, déjà oubliés, méprisables.

On espère bien sûr avec quelques-unes de ces briques de papiers défoncer la timbale et faire de Darwin le plus lucide des critiques littéraires. Ding-dong.

On établit des palmarès, on évalue sur l’échelle de Richter de la médiocrité sensible, on dîne entre amis adeptes des petits meurtres de salon avant de décerner les prix qui relanceront la machine. Et de cacher sous les tentures des grands restaurants le produit d’une mauvaise digestion.

Prenez votre masque de plongée, et partons ensemble au royaume des déjections, il se pourrait, tel Ulysse aux enfers, que nous y entendions le hurlement silencieux des grands abandonnés. Se mesurera alors à l’épaisseur de nos larmes la hauteur de notre dégoût pour un monde où les techniciens de l’abattage en série et de l’équarrissage le plus propre occupent les postes de direction, touchant sans le moindre début de nausée les dividendes de leur sauvagerie.

Il n’y a pas moins de brutalité dans le monde des livres que dans un cabinet d’audit, un grand magasin de sport ou une foire de vins en Moselle.

Méthode pour perforer l’époque: ne pas se croire à la rentrée 2014, mais par exemple en septembre 2013, lorsque nous étions encore, Eurydice, ivres de nos courses et de nos baisers, ravis de découvrir au détour d’une forêt profonde le plus généreux des anti-livres, mon prochain, de Gaëlle Obliégly.

En sept chapitres formant autant de récits quasi autonomes, une narratrice, vendant son écriture, comme d’autres leurs organes, à un journal lui demandant de remplir ses pages, nous donne quelques nouvelles du zoo que nous tentons d’habiter quand nous avons encore la chance de ne pas en être expulsés. S’énonce alors en des phrases bannissant la gloriole des majuscules une fraternité élémentaire dans l’accueil des êtres les plus ordinaires, et le refus des discours pontifiants: «On chahute, ça arrive, avec Mon Prochain.»

Premières lignes: «J’ai l’impression que je ne fais pas partie du monde. Il est derrière une paroi. Si j’osais la percer, mais avec quels outils, des tamanoirs, des éléphants, des guêpes géantes et d’autres créatures avec lesquelles je n’ai jamais été en contact s’élanceraient sur moi. Je n’ai pas vécu de catastrophes. Il m’arrive d’entrer dans des individus agenouillés sur les trottoirs de la ville. Il m’arrive aussi d’entrer dans des personnes figées au bord des chemins qui nous lient. Alors, le monde vient en moi, il me dévaste, il m’éclaire en même temps. Le monde comme un fantôme passe par mes fissures. Sinon, je ne peux pas le sentir. Sinon, je suis inhumaine, j’ai la maîtrise.»

S’il convient pour beaucoup de ne surtout pas perdre le contrôle de leur vie, la narratrice proclame ici un principe moral essentiel: c’est parce que nous sommes troués, poreux, vulnérables, que nous sommes pleinement humains. Le monde entre en nous par nos fissures. Le sparadrap sur la langue, voilà notre ennemi!

Personnage qu’on croirait parfois échappé d’un film d’Otar Iosseliani, la narratrice fait de l’absurdité de l’existence un fil du funambule sur lequel danser, seule, ou accompagnée du fantôme de ce ‘nonenfant’ désiré ponctuant le texte de ses nonparoles. Qu’elle traverse Los Angeles en soliloquant ou Dublin, le monde s’offre souvent comme un spectacle bouleversant: «Un mouvement collectif, pas de visage, une foule, non, un essaim produisant du vent tiède et j’avais de la tendresse pour tout, notamment pour les insomniaques, les néons écarlates et quelques individus courant sur des pistes balisées.»

L’humour est une arme souvent invisible: «Elle doit me croire inoffensive, peut-être parce qu’elle me voit manger sans cesse des milk-shakes, des barres chocolatées, des cookies comme une demeurée. (…) Mon ricanement m’a gênée, comme parfois de m’entendre tenir des propos culturels, faire des démonstrations d’intelligence en parlant haut dans des endroits publics.»

Il y a chez Gaëlle Obliégly un principe de vitesse, un art de portraiturer au plus juste, d’établir une atmosphère en quelques phrases, de cristalliser avec légèreté des impressions disparates: «Il y a trop d’espace dans cette ville élastique, tellement d’espace qu’elle semble sans intérieur. Dans un café spacieux sur main street, par curiosité, j’ai commandé pour son nom une sucrerie bleuté dont la mousse tremblait sous la brise du ventilateur.» Ou, quelques paragraphes plus loin: «On ne peut pas se perdre, ça c’est oppressant à force, les murs, les rues, angles droit, cloisons partout, on ne peut pas se perdre, c’est-à-dire on arrive là où l’on avait prévu d’aller. Même dans la réflexion. On finit par penser ce qu’on a toujours pensé. On finit par avoir des opinions.»

Un coucher de soleil dans la Vallée de la Mort: «Nous devions rouler jusqu’à la nuit rose. Doucement la lumière passe. Dans le déclin, c’est là que se voit la grandeur. De gros crachats apparaissent dans le ciel, d’abord ils sont saumon comme couleur. Puis, ils deviennent fuchsia. Toutes des éclosions avant les ténèbres.» Splendeurs sauvages.

L’auteur de Petite figurine en biscuit qui tourne d’elle-même dans une boite à musique (Gallimard, 2000, dans la très belle collection L’Arpenteur) s’attache à décrire des vies minuscules, toujours au présent, sur le ton d’une conversation continue, des éclats de paroles surgissant comme des confidences presque involontaires: «Ma cage est nettoyée quotidiennement. On me fait sortir pendant ce temps. Je tourne en rond dans la cour. Je mange des biscottes. Des moineaux croient qu’ils vont pouvoir se poser sur ma tête. Je suis réceptionniste – maintenant.»

Qui est le plus vivant? Cette musaraigne là-bas, dans le coin de la pièce, ou ce visiteur de zoo perdu dans ses pensées? «Ma vie en captivité m’empêche de me reproduire. Je joue avec les petits des autres.» Peut-on vraiment savoir qui parle? Le travail sur l’oralité rapproche ici Gaëlle Obiégly, quand le langage interroge l’identité du porteur de parole, d’un certain nombre d’auteurs de sa génération, que l’on pense à Nathalie Quintane (l’important Tomate, livre inspiré par la malheureuse et abracadabrantesque affaire de Tarnac), Christophe Tarkos, ou Charles Pennequin. Et si nous nous ressentons multiples, ce n’est pas par coquetterie ou délire, mais par configuration intime. Nous sommes tous au même instant Emma Bovary, de la même manière que Flaubert est un praticien hospitalier exerçant aujourd’hui à Toulon. Nous vivons à Brest ou Katmandou comme au Kurdistan, c’est-à-dire au cœur palpitant de l’univers, autant dire en Pologne, ou nulle part. Les pitoyables soldats du cinéaste Bruno Dumont (Flandres) arpentant un désert qu’on imagine en Irak ou en Afghanistan (leurs petits frères sont actuellement sur les écrans, que l’on songe aux Combattants de Thomas Cailley, ou au Grand homme de Sarah Leonor) sont aussi des personnages romanesques (chapitre «dans la guerre») habitant un non-lieu symbolisant notre destinée.

Dans une très belle nuit que lui consacrait France Culture le 20 avril 2014, Madame le récipiendaire du prix Mac Orlan 2014 (mais qui sont ces gens qui attribuent des prix?) faisait entendre la voix d’écrivains proches, qu’il s’agisse de John Berger – Un Métier difficile, texte magistralement interprété par Nicolas Bouchaud il y a quelques mois au Théâtre du Rond-Point – de Witold Gombrowicz (pour son iconoclasme, sa détestation des poètes officiels, son rejet des coteries littéraires, son sens de la formule), Edouard Levé (son ironie envers le supposé contemporain), l’écrivain Grisélidis Réal (célèbre prostituée humaniste), autant de compagnons de route pour une femme née près de Chartres (lire Gens de Beauce), trop discrète et lucide pour être tout à fait convenable aux yeux des pharmaciens du centre ville. Leçon d’humilité: «L’homme qui nettoie la cour dallée de l’immeuble que je garde est la personne la plus diplômée de toute l’entreprise.»

Hommage à qui offrait quelquefois un livre à son client après la passe (la grande Réal): «La pensée que mon corps est sacré ne s’est pas implantée en moi. Je pourrais le rentabiliser sans honte. D’une certaine manière, je le commercialise, ce corps, quand je le glisse dans un uniforme rouge et me tiens à mon poste de réceptionniste, quand j’actionne des manettes et prononce des formules rédigées par l’entreprise qui m’emploie. À aucun moment je n’ai eu le sentiment de faire quelque chose contraire à la notion de dignité humaine ni de dégrader ma personne. Il m’est impossible de considérer mes organes comme constitutifs de mon identité. Je pourrais échange mon estomac contre celui d’un autre. Je ne suis pas opposée à ce qu’à ma mort mes organes soient vendus comme des biens et qu’ils rapportent un peu d’argent à ma famille, à mes amis. Je sais que mon corps en dedans c’est un espace sombre, grâce aux radiographies, je le sais. Mon génie visite les organes mais c’est dans la nuit qu’il gît; on ne peut en faire l’ablation. J’idéalise mon pancréas.» Comprenons que le génie est notre principe de vie le plus singulier.

Nous vivons derrière des barreaux, nos existences forment les pages d’un bestiaire (Faune), et nous ne savons pas ce que nous faisons: «À cause d’internet j’ai des amis que je ne connais pas, de l’intérêt pour n’importe quoi, le dégoût de tout et le même désespoir que lorsque j’étais une enfant, le désespoir d’être au monde vainement.» Ou, pour clore le chapitre 3: «Internet, je crois, façonne le monde, le transforme en volutes. Ce tourbillon, cette multiplication de points de vue, va peut-être emporter le monde parce qu’il emporte, parce qu’il déconstruit le monde, parce qu’il emporte le monde de chacun vers un gouffre. Je ressens dès que je suis devant l’écran d’un ordinateur un creux désagréable dans le corps et même des chemins d’air à travers moi. Cela vient de ce que par l’écran d’ordinateur m’appelle internet, qui est le vide et la peur du vide.»

Nous ne sommes pas au monde (Rimbaud), passons notre vie à nous cacher, mais il y a la littérature pour aimer le plus proche.

Conclusion provisoire: «Je crois qu’avec ma vie je peux ressentir toute l’humanité. Je crois que c’est cela vivre, que c’est à ça que sert la vie, non pas à vivre seulement mais à vivre sa vie pour pouvoir ressentir ce qui fait l’existence de tous les humains. Je crois que les grands moments de la vie sont ceux où je suis désintéressée, où s’accomplit en moi la vie de n’importe quelle personne mise en contact avec moi par la vie elle-même.»

Dieu est un écrivain, tel le frère Robert Walser perdu dans la neige grise de ses microgrammes: «Avant qu’Abraham fut, je suis.»

Vous aviez dit «rentrée littéraire»?

Gaëlle Obiégly, mon prochain, éditions Verticales, 2013

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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