Grandir, déguerpir, écrire

 •  0

By

Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées, 1945-1964, éditions Zoé, 2014, 1657 p.
Nicolas Bouvier, S’arracher, s’attacher, éditions Louis Vuitton, Collection Voyager avec, 2013, 271 p.

Nicolas Bouvier est un homme d’une suprême élégance, qui, toute sa vie, aura cherché à s’effacer, laissant son grand œuvre, travaillé à l’établi sans relâche, parler pour lui.

Fuyant en 1953 un avenir programmé et un milieu genevois huguenot où il étouffait, la route fut son chemin de salut. Parti en Asie en Fiat Topolino, il ne revint jamais vraiment, ce voyage de plusieurs années au bout du monde et de lui-même étant le ferment d’une entreprise romanesque et poétique qui fut la raison même de son existence. L’Usage du monde – de Belgrade au Khyber Pass en Afghanistan – livre qui mit longtemps avant de rencontrer véritablement son public, est désormais idolâtré par tous ceux pour qui le monde est à réinventer, à partir de sa truculence, de sa brutalité, et de sa dimension rédemptrice. Acceptant de plier son ego jusqu’à le réduire en miettes de papier, Nicolas Bouvier aura su entendre les plus riches des polyphonies. Leçon : « On ne peut écrire un bon livre sans se saigner presque à mort. »

Autre constat : « Il est clair que si je n’avais fait qu’écrire je me serais vidé de mon sang comme une outre. »

L’ailleurs, ici et maintenant, tel est le poème du monde à retrouver dans son unité perdue – panthéisme spontané – son architecture secrète. Unus mundus.

Vous n’avez pas encore lu L’Usage du monde ? Respirez fort, éteignez votre téléphone, resservez-vous un verre d’arak, vous êtes peut-être prêt : « La vie nomade est une chose surprenante. On fait quinze cents kilomètres en deux semaines ; toute l’Anatolie en coup de vent. Un soir, on atteint une ville déjà obscure où de minces balcons à colonnes et quelques dindons frileux vous font signe. On y boit avec deux soldats, un maître d’école, un médecin apatride qui vous parle allemand. On bâille, on s’étire, on s’endort. Dans la nuit, le neige tombe, couvre les toits, étouffe les cris, coupe les routes… et on reste six mois à Tabriz, Azerbâyjân. »

Ecrivain fraternel, Nicolas Bouvier est aussi un polisseur de mots, laissant sur la page des « petits quasars noirs » irradiant de leur mystérieuse beauté. Trouver la formule la plus juste aura été constamment son obsession, ainsi que la nécessité de se laisser trembler par un monde quelquefois si stupéfiant qu’il produit en vous une déchirure irrémédiable.

L’espace est une drogue, l’impermanence notre loi intime, la dépression une possibilité de l’âme.

Ouvrons Routes et déroutes, livre d’entretiens : « Mais quand on a vraiment tiré sur la corde (de l’écriture) jusqu’à s’en blesser les mains, il y a des moments où par extrême fatigue, les choses auxquelles on pensait font littéralement irruption. Elles vous traversent avec leurs couleurs. Là on écrit à toute allure et on sait que chaque mot est juste. »

Mallarmé : « Le monde existe, on n’y ajoutera rien ; nous avons seulement à noter des relations. »

On atteint parfois un point de non-retour qui offre la chance d’un renouvellement. Tout vrai voyage est ainsi une mise à l’épreuve, un danger, une chute qui nous exauce : « Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi. »

Pensée d’un survivant : « Des paysages qui vous en veulent et qu’il faut quitter immédiatement sous peine de conséquences incalculables, il n’en existe pas beaucoup, mais il en existe. Il y en a bien sur cette terre cinq ou six pour chacun de nous. »

Vous croyez connaître un peu le monde, lisez plutôt ceci : « On connaît dans l’histoire japonaise plusieurs cas où des bourreaux ont été mordus par la tête qu’ils venaient de décoller. »

Vous croyez vous connaître mais c’est la route qui vous ausculte. De Montaigne à Bouvier, vous percevez un même chemin de doutes et d’explorations intimes, une volonté de déchiffrement coûte que coûte : « Sans cet apprentissage de l’état nomade, je n’aurais peut-être rien écrit. Si je l’ai fait, c’était pour sauver de l’oubli ce nuage laineux que j’avais vu haler son ombre sur le flanc d’une montagne, le chant ébouriffé d’un coq, un rai de soleil sur un samovar, une strophe égrenée par un derviche à l’ombre d’un camion en panne ou ce panache de fumée au-dessus d’un volcan javanais. (…) Pour les vagabonds de l’écriture, voyager c’est retrouver par déracinement, disponibilité, risques, dénuement, l’accès à ces lieux privilégiés où les choses les plus humbles retrouvent leur existence plénière et souveraine. »

Passe le vent d’Aran.

Vous êtes malade, vous vous courbez et remerciez, vous êtes sauvé. Le voyage est « le passage d’un état grossier à un état subtil. »

Ecrire pour se purger, s’alléger. Ecoutez ceci : « A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis, pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. Heureusement d’ailleurs que le monde s’étend pour les faibles et les supporte, et quand le monde, comme certains soirs sur la route de Macédoine, c’est la lune à main gauche, les flots argentés de la Morava à main droite, et la perspective d’aller chercher derrière l’horizon un village où vivre les trois prochaines semaines, je suis bien aise de ne pouvoir m’en passer. »

Quelle proportion de dépaysement sommes-nous capables de supporter ?

Pour qui tangue d’être allé trop loin (relire Le Poisson-scorpion), d’avoir trop nomadisé, l’amitié (Thierry) et l’amour (Eliane) seront des boussoles indispensables. Les enfants aussi (Thomas et Manuel).

En 2004, Gallimard publiait en « Quarto » la somme des écrits majeurs de l’auteur du Hibou et la baleine (collaboration de Pierre Starobinski, et 1428 pages de félicité). Nous pouvons désormais lire la monumentale correspondance qui fit de l’amitié de Bouvier avec le peintre Thierry Vernet – il l’accompagna en Asie durant toute une partie du voyage et illustra à merveille les pages de L’Usage du monde – un exemple de fidélité remarquable.

Immédiatement, la voix est là, et c’est un bonheur : « Aujourd’hui ayant une crève j’ai vu le monde à travers un rideau de larmes et de morve qui coulait de partout, papilloté des yeux sous un soleil énorme, mais me suis quand même baigné dans une mer bougrement bleue et froide. »

En cinq parties allant du premier projet de voyage à la publication tant espérée de L’Usage du monde, cette correspondance, dont on attend déjà la suite, déploie toutes les richesses d’une amitié de chaque instant dans une langue si vive, si dynamique – Vernet manie l’argot, les helvétismes et les expressions les plus vertes jusqu’à la jubilation – qu’elle donne envie, à l’instar de ces « jumeaux psychologiques », de dévorer le monde, plume à la main, carnet à dessins dans le sac et rire cascadant dans l’estomac. Axiome : « Le génie n’est pas spontané, mais surgit du grand brassage général, comme les champignons après une tempête. » (juillet 1945)

Jeunesse d’un peintre : « Je suis au comble du bonheur, mon existence commence à atteindre un point de lyrisme inégalé jusque-là. C’est large et brillant, calme et sûr. J’ai un des plus beaux métiers du monde et peu à peu je le possède, mais c’est bien difficile. »

Fantasme : « Tu te rends compte, une fille qui serait une sorte de bien indiscutable, d’une timidité un peu sauvage et qui trouverait plaisir, tendrement, à nous plaindre au coup de cafard de 5 heures du soir. »

L’importante lettre du 26 juin 1956 établit un projet : « On commencera à ruminer le livre du monde, si tu te sens. Rien qu’à le ruminer. J’aimerais que ce livre, en plus d’un conte, soit aussi une espèce de manifeste assez grave, en faveur d’un vigoureux « retour à la terre » pas la paysanne pas pour encourager la culture des navets, mais pour déclencher l’amour de la parcourir en profondeur, pour déclencher l’amour du monde, et dire combien elle est précieuse, la terre. »

Une curiosité sans limite, une grande attention à l’autre, de la délicatesse sans retenue, l’engagement dans la création, unissent ces deux frères, tribulant par les lettres pour voyager encore. Mais chercher à être un écrivain véritable n’est pas sans risque. Flaubert, cité le 11 mars 1949 : « Quand je pense à ce que cela peut être, j’en ai des éblouissements, mais lorsque je songe ensuite que tant de beauté m’est confiée à moi, j’ai des coliques d’épouvante à fuir me cacher n’importe où. »

Document précieux aux autres livres publiés – Le Poisson-scorpion, Japon, Chronique japonaise – cette correspondance leur donne s’il le fallait une épaisseur supplémentaire. Et si l’on s’approche du mystère de la création, nous comprenons que l’essentiel échappe, les multiples « trous noirs » et difficultés physiques de Nicolas Bouvier attestant d’une exigence littéraire menant parfois aux espaces les plus noirs de la psyché : « Nous serons aussi créateurs de vie. C’est un boulot harassant d’arriver peu à peu à vivre juste, avec des trous, des rechutes effroyables où tout se vide et où tout perd son sens (tu connais ça). J’ai eu un trou de plus d’un mois, un trou complet, me sentant privé de tout ce qui rend la vie vivante et vivable. »

Qui est-on lorsque l’on revient d’un premier voyage inaugural en Laponie : « J’y suis maintenant et comme le Huron de Voltaire, revenant de ma vie polaire et très solitaire, je pose sans le vouloir des questions qui mettent tout le monde mal à l’aise. Après les rennes, les loups, les grandes collines désertes et les nuits à la belle étoile, et tout ce temps où il n’y a eu que des choses vraies, les tigresses arrogantes des Champs-Elysées me font peur et je me cache. » (Paris, 3 septembre 1948)

Description d’une passante : « Une espèce de beauté serrée et douce avec des cheveux d’écaille et un visage aussi précis qu’une coquille, qu’un violon sur lequel on voudrait passer la main jusqu’à devenir soi-même complètement silence. »

Dans un colloque à Paris il y a un an, Gilles Lapouge a pu reprocher à Nicolas Bouvier son manque d’engagement politique. Réponse de son complice Thierry Vernet : « y a plus rien à faire pour sauver le monde si ce n’est que de réapprendre la nature. »

Pourtant l’auteur de La guerre à huit ans est bien entendu un rouge, de la couleur du désir de la coiffe des Indiens.

Correspondre est un art consistant à savoir trouver la musique qui unira les âmes.

Poètes, vos claviers !

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply