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Depuis quelques mois, vous tourniez autour. Près de cinq cents pages, ce n’est pas rien, et puis ce titre, tout de même, Pop Yoga! On vous en a dit du bien à plusieurs reprises, vous l’avez acheté, vous êtes un vrai militant. Un chercheur d’or plutôt. Vous en espérez le meilleur, comme à chaque fois, c’est compulsif. Vous êtes aux aguets. Vous essuyez de nouveau les verres de vos lunettes, votre maison est devenue une bibliothèque, ville ouverte. Encore un livre? Quel incorrigible naïf vous faites! On se moque gentiment de vous, c’est une habitude qui ne vous étonne presque plus. Vous pensez à Takeshi Kitano, son rictus imperturbable au moment du shoot. Sonatine, quel art! Cette danse de yakusas sur la plage! Enfantine. Et puis, vous vous souvenez de Mange ta soupe, ce premier film autobiographique de Matthieu Amalric réalisateur. Une maman critique littéraire, un père journaliste. Des livres partout, une menace d’effondrement.

Allez, c’est décidé, vous l’emmenez en voyage. La valise à roulettes souffre, surtout à Bruxelles, il y a tant de pavés. Nogent le Rotrou, Berlin, Calais, Lille, Paris, Caudebec en Caux. Vous ne savez plus exactement quand, mais quelque chose s’est passé. Ce livre, vous l’avez lu, presque sans vous en rendre compte, l’index de la main droite défilant comme un curseur, de haut en bas, des centaines de fois, le crayon gris laissant des empreintes à peu près partout. Les yeux vérifient à présent ce que la main a lu, vous souriez.

Vous retournez à Bruxelles, vous écrivez dans ce café de la place de la Vieille Halle aux Blés que vous aimez tant. Des clients commandent des chouffes à une serveuse strabique belle comme un cœur. Gainsbourg chante Requiem pour un con. Calme profond.

La lecture est une expérience gnostique, comme l’œuvre d’art. Les lettres, les images, les sons se recomposent, Dieu ne cesse de se manifester à vous, c’est aveuglant. Vous pensiez que la pop culture n’était qu’entreprise subalterne de divertissement, vous découvrez un monde secret, chiffré comme la Kabbale, une nouvelle science. La haute connaissance n’accepte pas les tièdes, mais suppose un risque majeur, celui du grand réveil.

Elvis est mort, qui cherchait tel un Dogon son jumeau astral, aussi John Lennon. Kurt Cobain, Ian Curtis, Diane Arbus se sont suicidés. Amy Winehouse est désormais un cadavre. Commentaire: «Il faut cesser de mourir avant d’avoir 28 ans parce qu’il faut cesser de se laisser tuer par un monde qui se nourrit goulûment de notre propension au martyre. Il faut cesser de mourir d’avoir trop bouffé d’alcool, de drogues et d’amour triste, parce qu’il faut cesser de donner raison aux crapules contre nous et commencer enfin à les vaincre avec leurs propres armes: impitoyable lucidité, discipline de fer, sens pratique et magie noire.»

Roman Polanski ne cesse de traverser sa mort. Lars von Trier construit des films comme on entre en démonologie (le véritable pouvoir créateur, c’est le mal). Kiyoshi Kurosawa invente Cure, film sur l’impossibilité de vivre aujourd’hui au Japon, comme ailleurs. La solitude progresse, et nous sommes des damnés ayant abandonné toute idée de rédemption. Jim Jarmusch est un spirite (danse des spectres sur la pellicule), David Lynch un théosophe surgi d’un cauchemar où les vampires portent des talons hauts, et certaines séries télévisées nous renseignent sur l’au-delà (Lost, Twin Peaks, Angel, The X-Files).

L’innocence est impossible? Vous avez sûrement besoin d’un peu de pop yoga: traverser la forme, accéder au sans-nom, renaître de votre vivant, et recommencer. Mener ce que Pacôme Thiellement appelle un «jihad esthétique» contre l’ego et les trompeuses illusions: «Toute opération esthétique, poétique ou narrative, qui ne se déploie pas dans ce que René Daumal appelait «la guerre sainte» ne sert à rien.»

Toute création véritable pulvérise la fiction qui la fonde, et ramène à la vie la plus nue. Destruction de la Mâyâ, dont la société du spectacle se repaît. Ouverture des livres de sable de Nag Hammadi. Ecoute de Frank Zappa. De ce monde envoûté, il est possible de sortir. Parier sur la force et l’extrême lucidité: «Ce n’est pas la réalité qui est affreuse, c’est son mélange insensé avec l’illusion, c’est cette soupe de nouilles chinoises que nous avons faite à partir de la réalité et de nos stupides fantasmes. L’art, c’est la ‘mise au net’ de la vie.»

Repasser par le trou quand «le semblant du monde» (Marilyn Monroe) jette sur nous son masque de mort: «Le trou au milieu du monde, c’est la capacité à éprouver de l’empathie. C’est le fait qu’il puisse y avoir autre chose que de l’intérêt ou de la corruption. Le trou au milieu du monde, c’est l’amour qui ne se transforme pas en couple (pour accomplir le destin de l’espèce) et l’espoir qui ne se résume pas à la carrière (mais s’applique à la destinée des hommes). Il y a un trou parce qu’il n’y a pas d’explication logique à l’existence de l’empathie. Il y a un trou dans le monde, c’est votre cœur.»

 

Pop Yoga, Pacôme Thiellement, Sonatine Editions 2013 - crédit photo : Julie Lefèvre

En quarante-deux textes témoignant d’une curiosité tous azimuts, Pacôme Thiellement, disciple de Jung et de Michel Cazenave, admirateur de Malcom Lowry (Au-dessous du volcan) et de Philippe K. Dick, sait que notre monde matériel se double d’un ordre plus secret, que les plus grands artistes nous permettent de déceler, qu’ils soient peintres (Killoffer, Scott Batty), écrivains (Thomas Pynchon, William Burroughs, José Lezama Lima), musiciens (Beach Boys, Bowie) ou cinéastes (Jacques Rivette, Stanley Kubrick), simples psychotiques géniaux (le président Daniel Paul Schreber) ou femme perdue (Marilyn Monroe). Bob Dylan devenu gitan après un pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer (1975): «Je crois à l’Apocalypse. J’ai toujours pensé qu’il y avait un pouvoir suprême, que ceci n’est pas le monde réel et qu’il y a un monde à venir.»

L’auteur de Soap apocryphe (éditions Inculte) n’abuse jamais de l’épigramme mais ses saillies savent parfois se faire voltairiennes. Philippe Garrel «se réincarnant de son vivant dans son propre fils à qui il fait rejouer sa propre histoire comme un disque rayé» paraît bien misérable sous la superbe romantique. Les Asssayas et Desplechin, «cinéastes cinéphiles truffaldo-godardiens post-Nouvelle vague», sont qualifiés d’«atroces», quand le portrait d’Alain Finkielkraut provoque tout autant le rire que l’épouvante: «Regardez [son] corps quand il parle, par exemple: il dégage un malaise tout à fait particulier, comme si le corps avait honte des paroles que la bouche tenait, comme s’il essayait de s’extraire de l’emprise de cerveau renversé – regardez comme il tire la langue entre deux virgules -, c’est un corps d’une violence presque inconnue avant aujourd’hui, on a l’impression du spectacle d’un «possédé», au sens religieux du terme. Il croit qu’il est en guerre contre des adversaires, mais en réalité c’est son corps qui est en guerre contre sa manière de penser.»

L’enjeu de la pensée comme de l’art (qui est pensée mise en corps, corps mis en pensée) est de l’ordre d’un désenvoûtement, et d’un voyage en Orient. À propos de la musique des Secret Chiefs 3: «L’Occident, c’est la mort. (…) L’Occident, c’est la reconduction de l’événement spirituel en Eglise temporelle, c’est-à-dire son application politique et son déclin.»

L’hypothèse extraterrestre vous paraît peut-être extravagante, mais avez-vous bien lu William Burroughs (théorie des Petits Gris)? ou vu Stanley Kubrick (2001)? Conviction que la psychanalyse ressort alors de la littérature fantastique.

Vous entendez des voix?

Dans la baie de Morlaix, le révolutionnaire Auguste Blanqui affirme: «Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. Ainsi de chacun.»

Ainsi de cette chronique, pour les siècles des siècles, comme du maxi-CD «The Priest They Told Him»: «un morceau de novembre 1992 où Burroughs lit son texte par téléphone et Cobain enregistre de la guitare électrique en accompagnement».

Oh, sweet Lord!

Pacôme Thiellement, Pop Yoga, Sonatine Editions, 2013  

Le lecteur intrépide pourra compléter cette chronique en se précipitant sur deux ouvrages d’importance en nos temps grandement désenchantés: Yogourt et yoga du toujours capricant Gabriel Matzneff (La Table ronde) et Pop philosophie, dialogue au cordeau entre Mehdi Belhaj Kacem et Philippe Nassif (Denoël). Bon voyage! -

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. Jeanne / 3 septembre 2014 at 11 h 15 /Répondre

    En lisant cet article tortueux, où mal et bien se confondent, où le serpent se mord la queue et que le début devient la fin, où psychanalyse se mélange avec fantastique, apocalypse, réalité et illusion dans un corps en guerre contre sa pensée… Je me suis sentie en prise avec un défit intellectuel et émotionnel.
    En lisant parallèlement tous ces noms d’artistes connus aux destinées plus ou moins extraordinaires, ces références à tel livre, spectacle ou film que je ne connais pas toujours, je me suis aussi sentie un peu exclue du sujet.
    Et pourtant quand j’ai lu :
    « Il y a un trou dans le monde, c’est votre cœur »
    J’ai pleuré submergée par l’émotion.
    Comme quoi tous ces mots et ces idées pourtant confuses au premier abord ont su trouver un chemin jusqu’à mon cœur.
    Comme quoi je suis bel et bien atteinte du mal du siècle.
    Comme quoi je devrais peut-être lire pop yoga !
    Merci pour cet article.

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