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La philosophie contemporaine, toute exaltante qu’elle puisse être, n’échappe pas à la loi du spectacle. Comme pour le cinéma ou le Rhythm and blues, elle est aussi une fabrique à produire des pop-stars. Sautant d’un avion à l’autre, corps et pensées déposés dans le coffre-fort des hôtels internationaux, subissant la menace d’un jet lag définitif, ces nouvelles idoles droguées aux applaudissements des élites intellectuelles mondialisées ressemblent parfois à des puces savantes ayant chaussé des bottes de sept lieues.

Constat désolant des marathoniens de la philosophie d’aujourd’hui, lost in translation: «Vie bondissant d’un hôtel à l’autre, jusqu’à ce que l’on ne remarque plus le changement de lieux qu’aux différences de teinte du marbre de la salle de bain.»

Parmi ces saltimbanques héroïques, trois noms s’imposent immédiatement: Alain Badiou, Français direction rue d’Ulm, Slavoj Zizek, Slovène en partance pour Matrix, et Peter Sloterdijk, Allemand revenant d’Abu Dhabi. Professeur de philosophie de la culture et des médias aux Beaux-Arts de Vienne, Recteur de l’école supérieure de création artistique de Karlsruhe, son œuvre apparaît depuis le coup de tonnerre de Critique de la raison cynique, livre au succès considérable paru en 1983, encensé par Habermas, comme une des plus détonantes de notre temps. Cet ouvrage imposant prenait ses distances d’avec un certain cynisme proliférant en notre époque désenchantée et cherchait à retrouver la force de la première pensée cynique grecque.

Dans une conférence ayant soulevé des tempêtes, Règles pour le parc humain (1999), réponse à la Lettre sur l’humanisme de Heidegger («L’entendement vulgaire ne voit pas le monde à force d’étant»), Peter Sloterdijk posait la question d’une éducation de l’homme – «Qu’est-ce qui apprivoise encore l’être humain lorsque l’humanisme échoue dans son rôle d’école d’apprivoisement?» – de son «élevage», prenant en compte, depuis l’époque de la première sédentarisation, les formes d’une genèse anthropotechnique. La Domestication de l’Être (2000) prolongeait cette réflexion sur l’évolution des anthropoïdes, posant la question des conséquences de la révolution – Paul Virilio emploierait le mot «bombe» – génétique, quand L’Heure du crime et le temps de l’œuvre d’art (2000) développait l’idée d’une modernité abominable: «Nous commençons à voir les temps modernes, dans leur ensemble, comme une époque dans laquelle des choses monstrueuses ont été provoquées par des acteurs humains, entrepreneurs, techniciens, artistes et consommateurs. Ce monstrueux n’est ni envoyé par les anciens dieux, ni représenté par les monstres classiques: les temps modernes sont l’ère du monstrueux créé par l’homme. Est moderne celui qui est touché par la conscience du fait que lui ou elle, au-delà de l’inévitable qualité de témoin, est intégré par une sorte de complicité à ce monstrueux d’un nouveau type. () La modernité, c’est le renoncement à la possibilité d’avoir un alibi.» Plus récemment, la trilogie des Sphères (Bulles, Globes, Écumes) entamait une réflexion magistrale sur les possibilités d’habitation de notre monde, dépassant les spéculations métaphysiques traditionnelles pour la pensée novatrice d’une immunologie générale.

La parution aujourd’hui du journal de l’infatigable philosophe allemand, Les Lignes et les jours, Notes 2008-2011 – titre inspiré de l’œuvre d’Hésiode, Les Travaux et les jours – offre l’occasion précieuse de suivre au jour le jour l’élaboration d’une pensée attentive à ce qui arrive, sans être pour autant celle d’un journal intime – on songe à la fois aux Cahiers de Paul Valéry et, plus récemment, au journal de l’écrivain-philosophe bordelais Bruce Bégout, Pensées privées. Tentant d’établir les possibilités conceptuelles d’une gauche post-communiste, ou même post-socialiste, face à l’épuisement contemporain de la démocratie, Peter Sloterdijk ne cesse de dialoguer avec la pensée française, de Jean-Jacques Rousseau – la chance du retrait de l’espace social (la cinquième rêverie du Promeneur solitaire), mais aussi les prémices de l’épuration jacobine – à Sartre ou Alain Badiou, généralement afin de dénoncer une rhétorique révolutionnaire jugée à la fois creuse et dangereuse.

La Révolution française en son combat au nom d’un universalisme abstrait n’est envisagée que dans son aspect homicide, et le maoïsme des intellectuels français des années soixante-dix – comme une errance caractéristique de jeunes gens inconséquents. Le journal commence par la description de Bény Lévy passé de la Gauche prolétarienne à l’étude permanente de la Thora, déplaçant ainsi son besoin d’absolu. La charge contre Philippe Sollers est si inévitable qu’elle en est un cliché, masquant des enjeux stratégiques plus profonds qu’une critique de surface. En outre, la pensée du rhizome et du nomadisme deleuziens («qui me rend depuis toujours nerveux») ou l’invention de la théorie de la postmodernité par Jean-François Lyotard sont tour à tour repoussées pour leurs insuffisances supposées. Les contorsions rhétoriques de Derrida ou certaines avancées lacaniennes («le suspect «non du père» lacanien est une fable») sont également déplorées. Le brûlot L’insurrection qui vient est de surcroît, dans une démarche systématique de démystification des leurres du grand soir, évoqué à plusieurs reprises, sans que le penseur ne parvienne véritablement à en déceler les auteurs – laissons planer le mystère – malgré quelques tentatives d’approche: «Les sources de ce bricolage s’énumèrent facilement: on les trouve dans l’anarchisme du XIXe siècle, dans le situationnisme, dans le discours deleuzien, dans le néospinozisme et dans quelques relations transversales avec le surréalisme, avec le discours camusien sur l’homme révolté, etc.» Il est ainsi symptomatique que la violente charge d’Éric Faye contre Heidegger (L’Introduction du nazisme dans la philosophie, 2009) soit moins considérée pour sa haine de forcené, sa pathologie, que comme une façon d’attaquer la philosophie allemande en tant que telle: «L’étude de Faye ne peut être comprise que comme une partie d’une manœuvre de dénégation pratiquée depuis des générations et que devrait survoler approximativement celui qui voudrait apporter de la lumière dans l’histoire récente des idées en France.»

Si Peter Sloterdijk semble parfois emprunter à Régis Debray la qualité de ses épigrammes, ou se plaît à discuter avec Michel Serres, qui le déçoit, seul l’ami Bruno Latour – ou Stéphane Hessel, quoique différemment, dans son statut d’intouchable franco-allemand – échappe finalement au reproche d’être un intellectuel français. La Marseillaise apparaît comme un hymne indigne, celui de la Terreur, et la Commune de Paris – source de nombre de confusions ou naïvetés. L’évocation de François Mitterrand, Michel Rocard ou Jean-Pierre Chevènement permet alors de se demander si la gauche française est bien ce cadavre à la renverse diagnostiqué il y a peu par Bernard-Henry Lévy, dont le moralisme à visage guerrier est moqué. Le nom de Napoléon, la question du césarisme, apparaissent ainsi comme inévitables pour qui se demande si la politique aujourd’hui relève encore d’un destin, d’une usurpation de pouvoir, ou de simples procédures techniques de bonne gouvernance. La France pays des Lumières? «Pour quelle raison a-t-on réclamé, au début des Lumières, la liberté de pensée? Rétrospectivement, un soupçon s’impose: peut-être pour pouvoir vivre avec meilleure conscience de mener une vie irréfléchie.»

Très attentif à la question de l’impôt (Repenser l’impôt. Pour une éthique du don démocratique, 2012), soucieux de réhabiliter les patrons en leur noblesse – éthique protestante de la création de valeur comme justification existentielle, la discussion fréquente avec le catholicisme, moins goûté, pouvant être l’une des entrées de ce journal – Peter Solterdijk s’interroge aussi sur les restes de l’État social, sans vraiment être certain de ne pas souhaiter accentuer le mouvement de ruine, quand les peuples ayant voté «non» au traité de Lisbonne n’apparaissent que comme des ingrats irresponsables. Le philosophe Jacques Rancière, rencontré au Warwick Arts Center, ne cessant de rappeler la nécessité de respecter la souveraineté du peuple, ne sera bien évidemment pas compris.

De la France, restent heureusement les balades en vélo autour de la maison de Grignan, joli coin de la Drôme où les abricotiers entendent aujourd’hui parler allemand, Peter Sloterdijk espérant enfin – il faut choisir ses invités, n’est-ce pas? – «une fraternité sans accent français.»

Mais, écoutons cette confession émouvante, provisoirement terminale: «Est-ce un désarmement des aversions dû à l’âge, ou un effet de ma lecture réitérée des Rêveries, dont le génie rusé ne se révèle que peu à peu? J’ai en tout cas constaté que mon affect anti-Rousseau [qualifié précédemment d’ «infection»] s’affaiblit peu à peu. Bien qu’il n’y ait aucune raison de revenir sur les réserves concernant sa personne ni sur les accusations contre ses effets fatals, il paraît aujourd’hui, comme auteur, moins repoussant que jadis, ne fût-ce que parce que j’admets de moins en moins à contrecœur que Kant et Goethe, qui admiraient tous deux Rousseau, ne peuvent être tombés tous les deux à côté de la plaque.»

Dont acte, Monsieur Sloterdijk.

Pourriez-vous cependant nous expliquer pourquoi, malgré la pertinence brillante de tant de vos propos, quelques lignes semblent définitivement vous placer du côté de l’indignité? «C’est comme si Deleuze, Debord et Negri se retrouvaient dans le back-room d’une discothèque pour se faire les uns aux autres un enfant par derrière» (page 388, à propos de L’Insurrection qui vient), «Quelle étoile agréable serait la Terre si les Est-Européens en chute libre et les Nord-Africains frustrés pouvaient migrer dans l’empire du Milieu et vivre de l’aide sociale chinoise après huit années de travail» (page 453).

Oh, nous avons dû très mal vous lire, certainement. Nous n’avions pas compris que votre journal continuait celui de Paul Morand.

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Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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