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Yvonne Baby, À l’encre bleu nuit, éditions Baker Street, 2014

«Il est là, et ailleurs, où il a toujours été, auprès des élus du ciel, étranger à la mort qui le hantait, et qu’il a enfin réussi à dompter.»

Ainsi s’achève l’un des plus beaux portraits qu’Yvonne Baby, écrivain, directrice du service culturel du journal Le Monde de 1970 à 1985, consacre à l’ami auquel elle offrit les pages consacrées à la photographie dans un quotidien qui savait accueillir la grâce. Simplement intitulé d’un prénom, comme l’ensemble des autres chapitres rendant hommage à des proches admirés de tous, «Hervé» est cet ange pasolinien dont l’aura est une bénédiction: «Où il va, il sème et récolte la beauté, mélange le profane et le sacré.» Hervé Guibert nous manque, il est ressuscité. Comment dire l’approche de la mort quand on est l’auteur d’une œuvre si délicatement impudique? «Je perds chaque jour un geste.»

Exercices d’admirations, lettres envoyées à des fils ne connaissant que peu leur mère («Cette femme qui a traversé plus de la moitié d’un siècle, une femme inconnue d’eux»), À l’encre bleu nuit décrit une vie au contact de quelques-uns des plus grands artistes du siècle, Louis Aragon, Henri Cartier-Bresson, Alberto Giacometti, Georges Sadoul. Qu’attendre de l’art? Paul Morand, invitant sa jeune amie à rencontrer les Gallimard dans leur maison de campagne du sud de la France, le dit sans détour: «Je pense à tous ces universitaires qui vont examiner et découper mes livres, qui vont rechercher, commenter, analyser, conclure, convaincre parfois. Quand je pense que je deviendrai leur proie, comme si un universitaire pouvait comprendre l’instinct et la vélocité de l’art, comme si un universitaire pouvait sentir de quoi sont faits la solitude et les jeux, les plaisirs des romanciers, des poètes.»

Georges Sadoul, beau-père maintes fois célébré en ces feuillets d’hypnos pour sa bonté, sa vaste culture, son hospitalité, auteur d’une monumentale Histoire générale du cinéma et d’un précieux petit livre, Vie de Charlot, est aussi l’un des héros discrets du surréalisme, mouvement littéraire ayant aspiré également Giacometti ou Cartier-Bresson en leurs jeunes années. 

 

 

Le goût de l’inconditionné, la croyance en la révolution – sociale, ou du regard – est alors celle d’un temps où le vil - l’atrophie de la raison raisonneuse, calculatrice et assassine - est un ennemi que l’on peut abattre. Luis Buñuel à sa mort, très conscient des dangers des pouvoirs du Grand Zéro, nouveau souverain: «J’ai perdu mon meilleur ami.»

À l’encre bleu nuit réinvente la géographie d’une ville, Paris sa Majesté, où chaque rue semble posséder un génie tutélaire: rue de Bretonvilliers, dans l’île Saint-Louis (Georges Sadoul), coin de la rue d’Assas et de la rue Joseph-Bara (Michel Cournot, réalisateur des Gauloises bleues, critique de cinéma et de théâtre hors pair, au Nouvel Observateur puis au Monde, auteur d’une phrase légendaire: «Ce n’est pas moi qui fais les films de Jean-Luc Godard. C’est même mon drame»), avenue Charles-Floquet (Paul Morand), rue de Rivoli (Henri Cartier-Bresson), rue de Varenne (Louis Aragon), rue Hippolyte-Maindron (Alberto Giacometti)…

Surgissent aussi en ces pages fraternelles les figures davantage oubliées de Catherine Guérard, auteur de Love, Love, Love, ou de Renata n’importe quoi, de Paul-Marie de la Gorce, l’écrivain prophétique de La France pauvre (1965), et peut-être surtout de Ninon Lévy, l’amie d’enfance, jeune juive morte en déportation avec ses parents à Buchenwald.

Dire de ce beau livre formé d’éclats de tableaux brisés ce qu’Yvonne Baby imagine des articles du spécialiste de l’art André Frémigier que publiait Le Monde: «et si ces chroniques, en brisant les clôtures qui délimitent un journal, pouvaient se rassembler en chapitres, les chapitres d’un unique récit romanesque, s’aventurant sur les terres chromatiques de l’art, se déployant, vibrant, sous les feux de l’esprit.»

La vraie vie est ailleurs? Non, quand elle s’invente dans la joie et le chagrin comme un roman tout à la fois imprévu et irrésistible.

 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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