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Le plus new-yorkais des écrivains français s’appelle Jean-Jacques Schuhl. Auteur de cinq livres à la beauté vénéneuse et bizarre en plus de quarante ans, l’auteur n’est pas de ceux dont le souci de leur compte en banque oblige immanquablement à produire chaque année leur opus. En effet, le créateur de Rose poussière n’est pas un arbre fruitier, mais un dandy rare pour qui Baudelaire – à qui nous devons le titre fiévreux d’Obsessions, recueil de onze nouvelles – est la figure inaugurale d’une modernité littéraire en temps de détresse.

Ayant vécu tels les derniers romantiques – Jean Eustache, Werner Schroeter, Philippe Garrel – dans la confusion de la vie et du cinéma, l’ami de Jim Jarmusch traverse l’existence comme le sens flotte entre deux plans, faisant du montage de réalités parfois peu compatibles une façon d’inventer sa biographie, un art d’écrire, que, dans ses instants les plus fous, les plus lucidement drogués, Williams Burroughs ne renierait pas. Jean-Jacques Schuhl a d’ailleurs la malice de nous rappeler qu’en anglais virgule se dit coma: «Ma table de travail évoque une table de dissection: ciseaux, agrafeuses, cutters, roller Pilot Tecpoint V5, sa recharge effilée comme une seringue et le réservoir à encre transparent à graduation millimétrique. Citations, emprunts à d’autres livres (…) greffes, incisions, injections, découpes et sutures.»
Moins Festin nu que New-York Party – la nouvelle intitulée «Cravache» doit beaucoup, semble-t-il, au très regretté Pierre Bourgeade, ce maître en polissonneries littéraires – Obsessions est une succession de petits poèmes en prose savoureux, drôles, buñueliens («Le Pied rare»), teintés toutefois d’une mélancolie de crépuscule. La rapidité se déploie ici en esthétique de l’esquive, la lourdeur étant comme l’a maintes fois rappelé Céline le meilleur ennemi de l’écrivain. Quelques détails significatifs suffisent à brosser le portrait des protagonistes comme des situations. Ayant lu aussi bien Stendhal que les séries B, Jean-Jacques Schuhl refuse l’enlisement psychologique ou les bavardages sentimentaux, préférant les accessoires de luxes – manteaux de loup, vêtements de Yamamoto ou à la Fortuny, bijoux de prix (Van Cleef and Arpels ou Chopard), parfums Nina Ricci, fleurs viscontiennes, Mercedes 350 chevaux – et les passes magiques (Jean-Michel Basquiat) aux vies saturées de kitsch et de fausse monnaie. Reprenons notre précis de poétique baudelairienne: «L’imagination n’est pas la fantaisie. C’est une faculté quasi divine qui perçoit les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies.»
Conscient du simulacre des vies trop parfaitement ordonnées, faisant du désœuvrement l’apanage de l’animal humain – Jean-Luc Nancy et Giorgio Agamben se reconnaîtront – le médaillé du Goncourt de l’an 2000 avec Ingrid Caven avoue: «J’ai peine à imaginer deux personnes aussi passives et capables de ne rien faire si longtemps, strictement rien, une longue torpeur dans les bars, que Jean Eustache et moi, du moins en Occident.» Les références multiples à l’âge d’or hollywoodien (Ava Gardner, Humphrey Bogart, Merle Oberon, Katherine Hepburn) rappellent que le cinéma est bien cet art moderne capable de relancer sans discontinuer la ronde des apparences, et auquel rattacher l’écriture. Maître en falsification, Warhol – ses films, Chelsea Girls, The nude restaurant, ou ses sérigraphies de la jet set – est en ce sens «l’artiste le plus marquant du siècle» (nouvelle «Un dernier amour d’Andy Warhol»).
Au Rosebud à Montparnasse ou au bar de l’hôtel Montalembert, Jean-Jacques Schuhl est pour tous l’homme aux Ray Ban, cet aristocrate solitaire témoignant encore d’un art de vivre à la française – lignée Robert de Montesquiou impécunieuse – qu’aura vivifié la meilleure mythologie américaine.
Réjouissons-nous alors de l’autodérision définitive d’un Jean-Jacques en idiot lunaire: «devoir chaque jour descendre quatre à quatre les étages d’un grand hôtel new-yorkais à la suite du déclenchement de la sonnerie d’incendie jusqu’à ce que je m’aperçoive que, fumant des cigares dans ma chambre pour ne pas empester les autres clients, le seuil de fumée était tel que j’avais moi-même innocemment déclenché la sinistre sirène qui résonnait partout et m’étais mis à courir sans savoir que c’était moi! Sans avoir oublié mon cigare, bien sûr!»
Souvenir d’une mondaine à la première de Parade de René Clair: «Si j’avais su que c’était si bête, j’aurais amené les enfants.»
Si vous saviez, Madame, que Betty Boop ne porte pas de culotte. Et ce n’est pas moi qui le dis.

Jean-Jacques Schuhl, Obsessions, Gallimard, L’infini, 2014

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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