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Bigre est un spectacle qui se revoit.

C’est d’abord une remarquable boîte à malices : trois chambres de bonnes, pour les trois voisins, dans trois styles très différents. Chacune est meublée et décorée à l’image de son habitant, comme toute chambre du reste. Et naturellement, pour que la pièce fonctionne, pour que les personnages entrent en friction, en relation, chacun d’entre eux a son univers propre, sa structure ou son incohérence. Avant même que les personnages n’entrent en scène, le regard est captivé par l’observation de ces trois espaces, et le spectateur construit son attente, peuple déjà chaque chambre de son personnage à lui.

Une chambre de bonne, pour qui en a fait l’expérience, c’est la rentabilisation de chaque centimètre carré, la polyvalence des meubles, mais aussi la promiscuité avec les voisins, les toilettes sur le palier. Et dans tout cela, souvenez-vous quand vous étiez étudiant, ce à quoi on doit s’habituer, c’est le mouvement contraint. Le spectacle est donc fait de mouvements rentrés, au point qu’on se demande parfois si les personnages ne transpirent pas et ne pleurent pas à l’intérieur. Pas de paroles, mais des rires et des cris, quelques onomatopées. Il se passe des choses à la surface des personnages, et entre leurs surfaces, mais l’essentiel est en intériorité.

Dans ces espaces où les personnages sont à l’étroit, le moindre mouvement prend de l’envergure. Le regard du spectateur est constamment interpelé par une des trois chambres, où il se passe sans cesse quelque chose. Il lui faudrait trois paires d’yeux pour tout saisir des petits événements qui remplissent le quotidien de ces personnages, un quotidien fait de riens qui deviennent parfois de véritables aventures.

Dans cette boîte à malices, les personnages entrent et sortent comme par magie, et la succession de saynètes vire parfois à la prestidigitation. On observait un personnage, on se rend compte qu’on se fait flouer : c’est l’autre qu’il fallait surveiller. Les scènes s’enchaînent comme des tours de passe-passe, le plateau crépite de petites actions, que pour une fois, on regarde. Car il faut venir au théâtre pour trouver de l’intérêt à observer quelqu’un se brosser les dents ! Après Bigre, on scrute différemment le réel, on prête attention à des gestes ou des postures qui nous avaient toujours semblé ordinaires et dont on découvre qu’ils ont quelque chose à nous dire.

Les objets fourmillent, nous surprennent sans cesse, et créent à la fois l’impression d’un spectacle réaliste et celui d’un univers parallèle : on a envie de descendre sur scène, de regarder ce qu’il y a dans les cartons, d’ouvrir les placards, de faire marcher les appareils. Mais on sent bien qu’on serait de trop, qu’il ne faut pas essayer de voir les ressorts de la machinerie ni empiéter sur l’aire de jeu.

Car le jeu d’acteur de Bigre est fondé sur un travail de précision. L’enchaînement des scènes et tableaux construit une histoire. Si l’objet scénographique est saisissant, les récits de vie ne le sont pas moins, et l’émotion repose sur eux. Ces trois êtres sont un peu paumés, un peu toqués, mais la rencontre de leur solitude produit un effet, une série de combinaisons et finalement la trame d’une histoire. Une histoire non linéaire de rencontres humaines, une histoire volontairement déstructurée, fragmentaire, faite de tessons posés les uns à côtés des autres. Et scène après scène, les tessons forment mosaïque. Une mosaïque à chaque fois différente, et la boîte à malices se fait aussi kaléidoscope.

Il ne s’agit toutefois pas seulement de raconter des vies : l’équipe a fourni un important travail sur le comique, et le public rira à coup sûr. Il rira d’autant plus qu’il ne s’attendra pas à rire. On se laisse volontiers emporter dans des scènes quotidiennes, parfois mélancoliques, et soudain, la mécanique se rompt, l’effet comique surgit et surprend le spectateur. Et celui-ci est d’autant plus surpris qu’il se retrouve face à lui-même (souvenez-vous, quand vous étiez étudiant). Le voyage dans l’intérieur des personnages, et la rêverie sur leur intimité, nous conduisent aussi en nous-mêmes, dans nos souvenirs personnels, mais aussi dans notre mémoire : Bigre a à voir avec le cinéma muet, et on rit aussi parce qu’on se rappelle un regard de Chaplin ou une scène de Laurel et Hardy. Si le rire est propulsé vers l’extérieur, il vient du fond.

On a donc de quoi faire, durant ce spectacle, et bien qu’on ait toujours été occupé, on a l’impression qu’on n’en a pas fait le tour, et on voudrait revoir cette scène où on regardait le maigre, alors qu’il se passait quelque chose chez la jeune femme. Et on voudrait examiner encore les chambres et formuler de nouvelles hypothèses sur les personnages. Vérifier quelle marque de biscuits ils mangent, si c’est la même que la nôtre. Admirer le travail sur la lumière. Revoir la scène du moustique et celle du lapin. Bref, on y retourne.

Spectacle de Pierre Guillois, avec Agathe L’Huillier, Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan.

Représentations jusqu’au mercredi 11 juin 2014 au Quartz. 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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