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Nous savons tous que le goûter-philo est aux enfants ce que le café-philo est aux adultes. Pour la deuxième année consécutive, des élèves de sixième du Collège de l'Harteloire ont participé à une initiation à la philosophie. Que retiendront-ils du goûter ou de la philo ? La vivacité des échanges pendant les cours ne permet guère d'être pessimiste. C'est bien de philo dont ils voulaient parler. « Qui suis-je ? », « Qu'est-ce qu'une œuvre d'art ? », « Qu'est-ce que le bonheur ? »… autant de questions qui ne laissaient pas indifférents nos jeunes philosophes. En bons disciples de Platon, certains échanges ont été mis sur le papier. Nous avons conservé ceux qui mettaient en scène Socrate et qui ont donné lieu à une lecture-performance le 16 juin dernier. Nous vous proposons donc, réécrits par leurs enseignants, trois dialogues d'après Platon : « l'homme est-il la mesure de toute chose? », « le procès de Socrate » et « les derniers jours de Socrate ».

 

 

Personnages : Socrate, Protagoras, Callias, Calliclès.

Lieu : l'Agora à Athènes.

 

Socrate : Excellent homme, où vas-tu ?

Callias : Je vaque à mes affaires. Que fais-tu à interpeller les gens ? Je n'ai pas de temps à perdre. Je te connais : tous les jours, sans cesse, tu passes ton temps à distraire les gens de leurs occupations.

Socrate : Qu'as-tu donc de si important à faire pour sacrifier une bonne conversation entre amis ?

Callias : Écoute, Socrate, je suis pressé. Un navire décharge sa cargaison au Pirée. Je dois être présent pour voir si tout est en ordre. Laisse-moi passer !

Socrate : Tu as raison, Callias. Voilà qui est plus important que tout : il faut surveiller les marchandises, les compter et surtout voir combien elles rapportent.

Callias : Tu te moques, Socrate !

Socrate : Non, rassure-toi. Je cherche juste ce qui est le plus important dans la vie. Est-ce que c'est amasser de l'argent ?

Callias : Je suppose que pour toi le plus important, c'est philosopher ? Mais je ne sais même pas ce que cela veut dire.

Calliclès : Tiens, voilà une rencontre improbable : un riche armateur et un va-nu-pieds philosophant ! Puis-je me joindre à votre conversation ?

Socrate : Non ! Callias n'a pas le temps ! Il a rendez-vous avec des marchandises au Pirée !

Calliclès : Tu ne l'as pas convaincu, Socrate, de rester pour philosopher. Tu ne l'as pas sermonné comme à ton habitude en lui demandant de prendre soin de son âme ?

Callias : Évidemment, il l'a fait mais je ne sais pas ce que c'est que philosopher. Peut-on m'expliquer ?

Calliclès : Il n'y a que Socrate qui peut te répondre. Moi, je suis incompétent en la matière.

Socrate : Évidemment, tu n'es pas un ami de la sagesse. Tu la possèdes déjà.

Callias : Ne m'embrouillez pas d'emblée. Expliquez-moi plutôt !

Socrate : Tu as de la chance, Callias. Calliclès est un maître en matière de sagesse mais j'aperçois au loin le maître du maître : j'ai nommé Protagoras !

Protagoras : Quelle belle compagnie : un philosophe, un riche marchand et un maître de sagesse !

Socrate (à Callias) : Sors ton porte-monnaie et tu pourras savoir ce qu'est la sagesse. Protagoras, lui, n'a pas besoin d'aller au Pirée compter les marchandises. Il lui suffit de donner ses leçons pour s'enrichir.

Protagoras : Je ne travaille jamais sur l'Agora. J'ai mon école, mes élèves et il est normal que mon enseignement soit payant. Mais une joute oratoire sur l'Agora avec Socrate, c'est autre chose. Quel est le sujet de l'entretien ?

Callias : Socrate me harcèle avec sa sagesse. Je ne sais même pas ce que c'est. J'apprends maintenant que vous en êtes l'un et l'autre spécialiste et pourtant vous êtes opposés. Expliquez-moi vos différences.

Calliclès : Permets-moi, cher Callias, de te dire combien tu as de la chance. Tu vas assister à un combat de titans. A ma droite, je te présente le vénérable Protagoras, sophiste de son état, ce qui signifie qu'il possède la sophia et c'est pourquoi son enseignement est recherché. A ma gauche, le divin Socrate, philosophe de son état lui aussi, ce qui signifie qu'il aime la sophia mais ne l'a pas nécessairement trouvée.

Callias : Je préfère celui qui a trouvé la sophia mais je ne sais ce que c'est. Quelqu'un peut-il me le dire ?

Calliclès : La sophia, c'est à la fois le savoir et la sagesse. C'est le savoir en tant qu'il nous mène à la sagesse.

Socrate : Excellent homme ! Je comprends pourquoi tu n'as plus besoin d'un maître. Mais de quel savoir parlons-nous ?

Protagoras : Je me doute que tu es dans l'incapacité de répondre, Socrate, puisque tu ne sais même pas ce que c'est. La preuve, tu cherches toujours. Sais-tu au moins ce que tu cherches ?

Socrate : Je cherche à savoir qui je suis, cher Protagoras, n'est-ce pas ce que demande l'oracle de Delphes, la Pythie : connais-toi toi-même. Sais-tu qui tu es, Callias ?

Callias : Tu m'embrouilles, Socrate. Tu réponds à une question par une question. Crois-tu que j'ai tant de temps à perdre? Bien sûr que je sais qui je suis : je suis un commerçant honnête et avisé qui s'enrichit grâce à son travail.

Socrate : Mais si demain tes affaires périclitent, qui seras-tu ? Un marchand ruiné qui n'a plus de travail ? Voilà donc comment tu te définis. N'es-tu rien d'autre que cela ?

Calliclès : Tu triomphes toujours, Socrate, mais tu ne dis rien. Tu poses des questions, tu sèmes le doute et jamais tu ne donnes de réponse. Le pauvre Callias était marchand. Il ne sait plus maintenant qui il est. Connais-toi toi-même, facile à dire quand on n'a rien à enseigner. Mais toi, Socrate, qui es-tu ? Qu'enseignes-tu ?

Socrate : Ce que je sais de plus que les autres, c'est que je sais que je ne sais rien.

Protagoras : Avec de telles sentences, je comprends que tu ne gagnes pas d'argent. Tu te moques des sophistes, mais eux, au moins, enseignent quelque chose.

Callias : Quoi par exemple ?

Calliclès : Tu connais la thèse la plus célèbre de Protagoras.

Callias : Non !

Calliclès : L'homme est la mesure de toute chose.

Socrate : J'ai toujours voulu discuter cette thèse fameuse. Et j'ai hâte d'entendre la voix du maître en la matière, n'est-ce pas Protagoras ?

Protagoras : Je vais laisser parler mon élève. Je verrai ainsi la qualité de mon enseignement.

Calliclès : Je reprends les termes de mon maître : « telle une chose m'est représentée, telle elle existe pour moi ; telle elle t'est représentée, telle elle existe pour toi. »

Callias : Je n'ai rien compris. Vous m'embrouillez de plus en plus.

Protagoras : Un exemple, Calliclès, un exemple ! Tu connais la valeur de l'exemple dans l'enseignement !

Calliclès : Vas-tu quelquefois à la plage, Callias ?

Callias : Je vais plutôt au port pour affaires !

Calliclès : Ne vas-tu pas à la plage avec ta famille, les jours de repos ?

Callias : Si bien sûr, de temps en temps.

Calliclès : Si l'un de tes enfants court jusqu'à l'eau pour savoir si elle est bonne et qu'il s'y plonge avec délice, ne t'arrive-t-il pas, toi, de la trouver fraîche ?

Callias : Oui, cela m'arrive de ne pas être du même avis que mes enfants.

Calliclès : L'eau est donc bonne pour l'un et pas pour l'autre. Chacun est la mesure des choses !

Callias : C'est vrai. Je le constate chaque jour : je n'apprécie pas de la même façon que mes clients la valeur des marchandises. Et le pire, c'est que chacun est sincère ! C'est étonnant.

Socrate : Tu te laisses convaincre bien facilement, Callias. C'est vrai que Calliclès est un homme habile. Il est le digne élève de son maître. Tu dis que l'eau est bonne pour tes enfants mais fraîche pour toi. Mais que va-t-on dire de l'eau en elle-même ? Est-elle bonne ou est-elle fraîche ? Revenons à l'exposé de Calliclès : « telle une chose m'est représentée, telle elle existe pour moi ; telle elle t'est représentée, telle elle existe pour toi. » Que signifie : être représenté ?

Illustration : Alan Gouletquer

 

Callias : Je suis là pour apprendre. C'est à toi de me le dire, Socrate.

Socrate : Tu as bien été à l'école ?

Callias : Tu te moques, Socrate. Évidemment, comme tous les petits Athéniens.

Socrate : Te souviens-tu de l'impression que te faisait la cour de récréation ?

Callias : Elle me semblait très grande, Socrate.

Socrate : L'as-tu revue récemment ?

Callias : Je passe devant tous les jours pour aller au Pirée, Socrate.

Socrate : Est-elle toujours aussi grande ?

Callias : Elle est devenue si petite que je ne comprends même pas comment j'ai pu la trouver si grande !

Socrate : Elle a sûrement rétréci !

Callias : Cesse de te moquer, Socrate.

Socrate : Tu vois, ta représentation d'enfant diffère de ta représentation d'adulte. Laquelle est la vraie ?

Callias : Celle de maintenant, Socrate !

Socrate : Et le maître d'école, penses-tu qu'il ait la même représentation de l'école que toi ?

Callias : Je ne sais pas, Socrate, je ne le lui ai pas demandé.

Socrate : À quoi est-il attentif quand il regarde la cour de récréation ?

Callias : Je ne sais pas, peut-être aux risques que courent les enfants ou aux espaces pour organiser des jeux.

Socrate : Voilà ce que veut dire Calliclès quand il explique la thèse de Protagoras : nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont, mais seulement une représentation des choses.

Callias : Mais alors, chaque individu a sa propre représentation ?

Socrate : Qu'en penses-tu, Protagoras ?

Protagoras : On ne peut être plus clair, Socrate, et je t'en remercie. A chacun sa représentation, à chacun sa vérité, chaque individu est la mesure de toute chose.

Socrate : J'ai du mal à te suivre, Protagoras.

Protagoras : Pourtant, tu as fort bien expliqué ma pensée. Que ne comprends-tu pas ?

Socrate : Tu veux donc dire que chacun vit dans son monde.

Protagoras : En quelque sorte, oui.

Socrate : Mais alors, vénéré maître, comment pouvons-nous parler ensemble si chacun est dans son monde ?

Calliclès : Protagoras veut dire qu'une partie est un monde commun.

Socrate : C'est bien compliqué tout ça. Comment savoir quand je suis dans mon monde et quand je suis dans le monde commun ?

Callias : Il ne faut pas exagérer. L'argent que nous échangeons est bien le même pour tout le monde.

Socrate : Protagoras devrait t'accorder ce point-là.

Calliclès : Mais chacun a une représentation différente de la valeur de l'argent.

Socrate : Mais n'est-il pas possible de dépasser sa représentation subjective pour accéder aux choses telles qu'elles sont en elles-mêmes ?

Calliclès : Je crois que Callias ne te suit pas.

Callias : Mais si, je comprends ! Je ne suis pas aussi bête que vous le pensez. Je suis capable de progrès même en philosophie !

Socrate : C'est la preuve qu'il n'est pas nécessaire de payer pour progresser !

Calliclès (à Callias) : Alors, que veut dire « subjectif » ?

Callias : Je suppose que « subjectif » signifie : ce qui appartient à un sujet.

Socrate : Et « objectif » ?

Callias : Ce qui appartient à l'objet.

Socrate : Je reprends donc. Peut-on s'arracher à ses propres représentations trompeuses ? Peut-on dépasser les apparences et connaître ce que sont les choses en elles-mêmes : quelle est la température de l'eau ? Quelle est la taille de la cour de récréation ?

Protagoras : C'est évidemment impossible. C'est même contradictoire. Comment pourrait-on saisir les choses sans passer par sa propre perception ?

Callias : Hé bien, on peut mesurer la température de l'eau, la taille de la cour.

Socrate : Alors : l'homme est-il la mesure de toute chose ?

Callias : Tout dépend de ce que l'on entend par « homme ».

Socrate : Tu fais des progrès remarquables : tu réponds aux questions par des questions. Protagoras voulait faire de toi un sophiste et te voilà philosophe.

Calliclès : Mais où est le problème ?

Callias : « Homme » a deux sens : l'individu ou l'être humain en général.

Protagoras : Bravo ! Mais ça ne change rien. On ne peut toujours pas connaître les choses objectivement. Comment cela serait-il possible ?

Socrate : Peut-être en utilisant cette faculté qui nous permet de dialoguer depuis le début : la Raison.

Protagoras : Tu es bien optimiste Socrate. As-tu des preuves que la Raison nous permettrait de connaître les choses en elles-mêmes ?

Socrate : Oh, mon brave Protagoras, ce n'est qu'un pari sur l'avenir. Il y aura d'autres philosophes après moi qui chercheront eux aussi à montrer que nous ne sommes pas prisonniers de nos représentations et que l'on ne peut pas dire à chacun sa vérité.

Calliclès : Voilà, cher Callias, la différence entre un sophiste et un philosophe. Le sophiste sait bien que la vérité est relative parce que nous ne saisissons les choses qu'au travers de nos représentations. Et le philosophe est persuadé, même s'il ne peut pas le prouver que la vérité est universelle et qu'il est possible de saisir le monde tel qu'il est. Qu'en penses-tu, Callias ? Es-tu sophiste ou philosophe ?

Callias : Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c'est que je n'ai pas perdu mon temps.


 

Texte de Frédérique Maréchal et Patrice Poingt, d'après les travaux des élèves du Collège de l'Harteloire.

Illustrations d'Alan Gouletquer.

 

 

 

 

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