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Si l'envie d'un moment de poésie vous prend, entrez sans hésiter dans l'univers de Véronique Deroide. Vous y serez comblé et y trouverez bien plus encore: une promenade dans la nature, la contemplation de ses minuscules trésors, la sérénité d'un cheminement, une parole vraie, et une énergie communicative. Et au détour de sa manière de conter, vous ne manquerez pas de percevoir une manière de concevoir le monde et le rapport à l'autre - dans la bienveillance.

Rencontre

 

Véronique Deroide, qui êtes-vous ?

Avant tout une amoureuse de la petite enfance, une « jardinière d’enfants », avec ce que cela suppose : de la patience, de l'humilité, ce qu’il faut pour contribuer à l’accompagnement d’un petit d’homme qui se construit. Aujourd’hui, je dirais que je suis plus que jamais désireuse d’aider à la mise en place de l’attitude la plus empathique et la plus bienveillante possible, dans nos rapports avec nous-mêmes, avec ce et ceux qui nous entourent.

Je suis aussi plus que jamais amoureuse de la lenteur, de la marche, du vivant, de la contemplation.

Quelle place occupe le conte dans votre vie ?

Je suis conteuse depuis vingt ans. En 1993, j’ai assisté à la toute première édition d’un festival très important dans le Nord-Pas-de-Calais, « Conteurs en campagne », un festival organisé sous l’égide des Foyers ruraux, du Conseil Général et du Conseil Régional. J’ai été transpercée par cette parole dont je pensais qu’elle n’existait plus et à laquelle il était aléatoire de pouvoir se former. En fait, j’ai découvert que c’était possible et j’ai suivi des formations, des ateliers.

La rencontre fondamentale de mon parcours de conteuse et de mon chemin de vie est celle d’Henri Gougaud. Sa parole a été pour moi la plus profondément initiatrice, une parole qui dépassait largement l’enseignement de l’art du conte. C’était de l’ordre de la poésie, de la présence à soi, de la relation au vivant, au monde sensible.

Le spectacle Toute petite histoire d’O entre en étroite résonance avec l'esprit de l'atelier d'Henri Gougaud, ami de Luis Ansa, chaman, dont il relate l'initiation dans Les Sept plumes de l’aigle [Seuil, 1995]. On y apprend la très grande exigence nécessaire pour accéder à l’autonomie et à la liberté d’être soi et d’être au monde. Henri Gougaud m’a appris à raconter au plus près de moi-même. Sa démarche consiste à entrer en relation avec la nature dans le respect et non dans un rapport dominateur, préempteur.

D’ailleurs, votre spectacle est un hymne à la nature.

Je vivais dans l’Hérault quand j’ai créé Toute petite histoire d’O. J’arpentais la nature, et un matin, je suis tombée sur une toile d’araignée ornée de centaines de gouttelettes de pluie. J’ai alors décidé de parler du minuscule aux minuscules – aux enfants. Je voulais raconter à ma façon la nécessité de l’eau qui réfléchit le monde et invite à réfléchir.

En arpentant cette nature splendide et modeste, j'ai constaté que la rocade commençait à pénétrer la garrigue, l'homme l'éventrait, et j’ai eu mal de cette arrogance, de cette préemption permanente sur la terre. Je souhaitais porter un message de poésie, de tranquillité, de douceur et de respect.

J’avais aussi à l’esprit Perlette goutte d’eau, un album du Père Castor, auquel je voulais rendre hommage en écrivant ce texte inspiré des comptines, des haïkus, une écriture musicale et sensorielle.

Diriez-vous que c’est un spectacle écologique ?

L’écologie commence par soi-même, et ne consiste pas à copier-coller des attitudes extérieures à soi. La première écologie, c’est de se demander comment mettre du sens dans notre vie. Comment accorder le dire et le faire. Cela renvoie à la notion de congruence, telle que la définit Isabelle Filliozat, dont j'ai approché l'enseignement autour des notions « d'intelligence du coeur », et de grammaire émotionnelle.

La parole du conte est donc ancrée ?

Je dirais qu’elle doit être incarnée. Dans un état de présence amoureuse. A l’écoute de ce que le conte souhaite nous dire, à l'écoute de ce que le public nous renvoie.

Serviteur de la relation, le conte est avant tout un art de la relation !

À mon tour, lorsque j’anime des formations, je ne cherche pas à fournir des trucs et des ficelles, mais à aider les personnes à se rapprocher de qui elles sont pour développer une parole unique, originale. Chacun a sa couleur de parole. Le grain de voix, le regard, le geste, toute une palette qui donne vie au « corps poétique » !

Quelle est la place du corps dans votre travail ?

Dans ce spectacle, je parle, je chante, je danse. La musique a été composée par Florence Michon, avec qui j’ai de beaux liens d’amitié. Le travail de la scène du conteur c'est « la voix du corps ».

Si j’ai écrit cette histoire au critérium sur mes genoux dans la garrigue, le jour où le texte n’a plus fait qu’un avec mon corps, où les gestes étaient placés, je n’ai plus jamais ressenti d’anxiété : il était entré dans la mémoire du corps. Nous ne faisions plus qu'un.

Vous partez donc d’abord du texte ?

En effet, je pars de l’écriture car j’aime triturer les mots, j’aime le temps de l’écriture, je suis comme un orpailleur, en quête du mot juste à approcher et de sa résonance. Puis je me mets en mouvement et j’écoute comment cela sonne. Certaines choses ne sont pas faites pour être dites, on sent trop l’intention. Une phrase trop écrite, qui veut faire « trop bien », ça ne sonne pas, ça grince entre les dents. C’est par le corps et par un passage à voix haute en public à travers ce qu'il me renvoie, que j'ajuste le Dire. C'est le temps de l'oralisation.

J’ai étudié le chant et la danse classique. Entre 12 et 18 ans, j’étais passionnée des ballets de Béjart, je faisais des stages de modern jazz. Quand je suis montée sur scène, cela ne m’a posé aucun problème d’évoluer sur le plateau.

L'important, c'est de s'amuser ! Quand je m'amuse tout devient léger et joyeux. Le public le capte. Il me rejoint, nous jouons ensemble ! C'est ça le graal du spectacle vivant.

Dans le processus de création, je constate que plus je raconte une histoire, plus les mots s’en vont. Tout ce qui est « inter-dit » est très important. Un regard, un geste suspendu, un silence sont parfois plus éloquents. En cela, la panoplie du conteur me semble plus riche que celle de l’écrivain, plus complexe.

La place des arts plastiques est importante dans Toute petite histoire d’O.

Ces collaborations sont le fruit de rencontres. Sylvaine Jenny est plasticienne, nous avions déjà travaillé ensemble sur le spectacle J’ai descendu dans mon jardin. On s’est retrouvées toutes les deux dans l’admiration d’une artiste, Fabienne Verdier, auteur notamment de Passagère du silence, qui raconte sa propre initiation auprès des maîtres de calligraphie chinoise qui ont échappé à la Révolution, et de Entre ciel et terre, éloge du monde sensible et de la quête spirituelle dans l'épure du geste et sa fulgurance.

Nous avons convenu de trouver le moyen de parler aux enfants de manière épurée, sans être dans l’illustration. Le livre animé s’est imposé comme une évidence. Mais Sylvaine a aussi beaucoup travaillé entre collages de papiers matière, encre et peinture.

Comment avez-vous vécu cette édition du festival Petite Marée ?

J’avais déjà présenté Toute petite histoire d’O et J’ai descendu dans mon jardin. Cette année, Sylvie Pétron m’a fait confiance avec de nouveaux spectacles, tout en souhaitant qu'un nouveau public découvre « O ». Ce festival est parfaitement organisé, quelle logistique ! Tout y est anticipé. J’ai beaucoup apprécié les échanges avec Mona, la régisseuse. J’avais onze séances réparties via quatre spectacles différents, tout s’est passé dans les meilleures conditions, quelle que soit l'infrastructure des lieux.

Dans l’ensemble on ne se sent pas du tout catapulté dans un festival, à la faveur d'un thème, ou d'une mode, comme c'est parfois le cas. On est accueillis au sens plein du terme. Je ne peux que remercier toute l’équipe des bénévoles et des personnes qui nous ont reçus, car j’ai pu mesurer combien leur engagement est réel. J'ai ressenti un grand respect pour la personne qui raconte, et l'envie d'optimiser la rencontre avec le public. On sent chez tout le monde non seulement l’amour du conte, mais aussi du tout-petit. C'était notre dénominateur commun. Cette atmosphère a eu un impact très fort sur moi. Oui, c’est un beau festival, pour lequel je perçois chez Sylvie Pétron une vraie tendresse palpable. C’est une femme-flamme, passionnée.

http://www.veroniquederoide.com/nouveau/

http://www.oui-dire-editions.fr/produit/669

Propos recueillis par Natalia Leclerc

 

 

 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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