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En entrant dans la salle intitulée "Obscure clarté", j'ai eu l'impression, même si la pièce est plus réduite, de pénétrer dans la salle des Peintures Noires de Goya exposées au Musée du Prado. Dans l'une comme dans l'autre, l'éclairage est faible et ce que nous voyons nous entraîne au plus profond de l'âme humaine et de ce qu'elle recèle de plus cauchemardesque. Lorenzo Mattotti, à l'occasion d'une série de représentations de l'opéra Hänsel et Gretel au Metropolitan Opera de New York et à la demande de la rédaction du New Yorker, réinterprète le conte des frères Grimm écrit en 1812. Cela est une heureuse coïncidence car, depuis son voyage en Patagonie en 2004, Mattotti est fasciné par la forêt : le décor pour accueillir Hänsel et Gretel est déjà prêt. Ici, le crayon de couleur et le pastel laissent place à l'encre de Chine. Ces onze dessins placés à proximité des paysages de Patagonie ondoyants et colorés sont comme l'avers et le revers d'une même médaille, oscillant entre couleur et obscurité, entre sérénité et horreur. Avec Hänsel et Gretel, Lorenzo Mattotti se (nous) propose de plonger au cœur de la forêt pour se (nous) libérer de ses (nos) angoisses les plus profondes. Partons donc au cœur des ténèbres...

Les images sont d'emblée saisissantes : ces onze dessins où dominent le noir mais où le blanc jaillit dans les espaces laissés vierges par l'encre de Chine peuvent faire penser aux ombres chinoises ou aux projections des lanternes magiques que Marcel Proust affectionnait tant quand il était enfant. Ces lanternes étaient, d'ailleurs, appelées par leur inventeur "lanternes de peur". Nous sommes tout de suite happés par les entrelacs de l'encre de Chine formés dans un mouvement à la fois très fluide et très maîtrisé. Les dessins ne sont accompagnés d'aucun texte rappelant l'histoire de Hänsel et Gretel, nous laissant une certaine liberté pour nous remémorer le conte.

Une masure sinistre et perdue dans la plaine semble lutter contre les vents hurlants. Un sombre fantôme en sort, sans doute l'affreuse belle-mère. Sa décision est prise : il faut abandonner les enfants dans la forêt qui se dresse face à elle.

La première tentative d'abandon sera menée par le père. Il marche, dos voûté: il porte sur ses épaules la lourde tristesse qu'il a d'abandonner Hänsel et Gretel. On les voit tous les trois avancer au loin se tenant par la main, la petite fille fermant la marche. On les devine silencieux dans la forêt qui tournoie autour d'eux et qui, comme un monstre, semble les aspirer. Que ces enfants semblent fragiles dans cette immensité menaçante !

La père a soudainement disparu de l'image. Il s'est volatilisé. Les deux enfants, dans un oculus de lumière, livrés à eux-mêmes et malgré l'obscurité, essaient de retrouver les petits cailloux qu'ils avaient semés à l'aller. Effrayés par les ombres derrière lesquelles se cachent des monstres, ils se dépêchent, regardent de tous côtés ne sachant quelle direction prendre. Mais on a confiance : ils finiront par trouver le bon chemin...

Aucune image des retrouvailles avec leur père et leur belle-mère. On imagine le bonheur du père et la déception de la marâtre. On se retrouve dans la chambre des enfants, exténués après leur marche éprouvante. On les devine plus qu'on ne les voit, petites créatures couchés côte à côte dans un immense lit. Ici, aucune sérénité : la pièce est remplie de cauchemars. Les traits du pinceau suggèrent un flux prêt à emporter la masse imposante du lit. On sait déjà que les parents trament encore quelque chose.

Deuxième abandon. Chaos de courbes et dédale de lignes enchevêtrées. On ne sait rien sur les circonstances qui ont amené Hänsel et Gretel au beau milieu de la forêt, près d'un feu dont la lumière inonde la nature. Une hache est oubliée près d'un arbre : peut-être leur a-t-on fait croire qu'on allait couper du bois et qu'on reviendrait les chercher… Les esprits maléfiques veillent.

Après des heures de marche, Hänsel et Gretel, enveloppés dans un halo de lumière, découvrent au cœur des ténèbres un palais aux allures de pagode. Le lieu est rassurant : l'enchevêtrement chaotique fait place à des points de lumière, espaces laissés vierges par le pinceau. Ils pensent avoir trouvé le paradis ! Ils n'ont qu'un pas à faire pour en être sûrs.

Très vite, les deux petits font la connaissance d'une vieille femme courbée par la vieillesse, au profil simiesque et aux doigts crochus. Ils sont tellement fatigués et tellement affamés qu'ils ne font pas attention à tous ces signes. D'autant plus qu'elle fait tout pour les mettre à l'aise et les invite gentiment à rentrer chez elle. Son foyer est baigné par une lumière chaleureuse. Même s'ils voulaient faire demi tour, ils n'ont pas d'autre choix que celui d'entrer : les arbres enserrent ce lieu. La nature, cathédrale lugubre aux vitraux géométriques, les a déjà faits prisonniers.

La sorcière, qui sommeillait en cette charmante vieille dame, se révèle vite. Elle enferme aussitôt Hänsel dans un cachot et fait de Gretel sa servante, frêle silhouette que l'on aperçoit près d'un âtre. Le garçon sera mangé dès qu'il aura pris assez de poids. Chaque jour, la vieille vérifie le doigt de Hänsel : quand il sera assez dodu, il sera prêt à passer à la broche. Mais le frère et la sœur sont bien décidés à échapper à la vieille anthropophage. Gretel a trouvé un petit os que son frère présente à la sorcière. Ainsi nulle chance d'être dévoré...

Un jour, alors qu'elle doit vérifier la température du four, Gretel profite de l'occasion pour y attirer à l'intérieur l'horrible femme et la faire basculer dans le chaudron. En un instant, comme dans un flash aveuglant, la femme aux doigts et aux pieds crochus disparaît, happée par les forces telluriques et infernales. Les enfants sont enfin libres.

Il n'y a plus qu'une épreuve à franchir : celle du lac qu'il est impossible de traverser à la nage. Heureusement, Hänsel et Gretel trouvent un canard qui accepte de les aider à franchir l'onde profonde. La forêt s'éloigne ainsi que les cauchemars. La maison n'est plus très loin.

Dernière scène. Elle rappelle la première, à ceci près que l'encre de Chine est moins présente, laissant ainsi plus de place à la lumière et à un paysage moins tourmenté. Si elle commençait baignée dans une atmosphère crépusculaire, elle s'achève aux lueurs de l'aurore. Les enfants sautent dans les bras de leur père. Ils sont tous les trois fous de joie de se retrouver. Le père est seul. Où est passée cette horrible femme qui voulait les abandonner? Elle est morte comme la sorcière. Troublante coïncidence… De la fumée sort de la cheminée, serait-ce le signe d'un foyer chaleureux et la promesse de vivre ensemble, heureux? 

À travers ces onze dessins, Mattotti est descendu au plus profond de son inconscient et a projeté ses angoisses, et peut-être un peu des nôtres: celles de se sentir perdu dans l'immensité du monde et de s'y sentir abandonné. Mais après avoir parcouru des chemins sinueux, affronté des formes menaçantes et des ombres inquiétantes, il réussit à trouver le chemin vers la lumière et à se retrouver lui-même, faisant ainsi de Hänsel et Gretel un conte pour adultes.

Avec Hänsel et Gretel, Mattotti se situe entre abstraction, figuration et narration. Ce qui fait la force de cette œuvre, c'est qu'il ne tombe jamais dans l'illustration mais que, grâce aux pleins et déliés de l'encre de Chine, il recrée le conte à sa façon. Mattotti a prolongé Hänsel et Gretel avec une autre série de dessins intitulée Oltremai : de retour au foyer, Hänsel et Gretel laissent la place à d'autres habitants de la forêt, quelque part à la lisère de nulle part, dans l'outre-jamais.

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