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Amaury da Cunha est un photographe rare, surgissant dans le monde à la façon d’un éclat de porcelaine dans un magasin tenu par des éléphants. Entre proses et images, son dernier livre publié aux éditions Filigranes, Incidences, offre une vie fragmentaire où le spectateur se glisse avec délice, telle une tesselle de mosaïque sauvée des eaux.


 

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Vos images sont-elles des élégies? ou des filets à papillons pour capturer l’éphémère?

Entre le chant de la mort et le filet à papillon, il y a peut-être d’autres attitudes possibles devant l’image! Disons que photographier, pour reprendre cette phrase de Nietzsche à propos de la perception, c’est dire "oui à la vie."  C’est un acte d’adhésion au réel qui n’exclut cependant pas ses bizarreries, ses zones d’ombres, ses anomalies. Le sentiment de l’éphémère n’est pas à l’origine des prises de vue. Vous regardez une image, vous perpétuez le présent. La chose vue continue à se produire, comme par magie, sans qu’elle provoque une dégoûtante nostalgie. C’est peut-être un sentiment enfantin, mais c’est bien lui qui est à l’origine de mon désir de voir.

Incidences comporte deux parties, des photographies, et un ensemble de courts textes écrits dans une prose très ciselée, relevant à la fois des choses vues, du journal intime et du carnet de travail. Comment concevez-vous l’articulation entre phrases et images?

La photographie et l’écriture poétique —telle que je la pratique épisodiquement — comportent ce goût commun pour la coupe, la brièveté, et le fragment. Du point de vue sensoriel, j’aime qu’on puisse lire et découvrir une phrase écrite avec le même perception appliquée au regard sur l’image photographique : la sensation d’une saisie immédiate, rapide, instantanée. Le lien entre ces images et ces textes ne va pas forcément de soi. J’écris par exemple pour approfondir les intuitions qui découlent de mes photographies. Comme des prétextes aussi pour développer des pensées embryonnaires, trop souvent silencieuses. La photographie (ce n’est pas nouveau) est une ouverture au langage, mais en même temps, elle représente sa terrible impasse. Je photographie pour perdre les mots — sortir du bourbier de l’expression — mais aussi pour les retrouver. C’est une contradiction bizarre qui me poursuit depuis longtemps, je n’ai pas de réponse plus précise à vous donner.

Photographiez-vous pour disparaître dans vos images ou voir apparaître le monde tel qu’en vous-même ? La notion d’épiphanies peut-elle correspondre à votre quête ?

Disparaître en photographiant? Oui, mais il n’y a rien de tragique. C’est l’acte photographique qui est comme ça. Un peintre laisse une empreinte de son corps à partir de son geste. Les phrases d’un écrivain, aussi neutre soit-il, sont toujours plus ou moins reliées aux mouvements de son esprit traduits par son style.

À moins de se photographier soi-même, il y a peu de traces de l’opérateur qui subsistent dans l’image que l’on regarde. La conséquence est idéalement heureuse: elle rendrait le monde possible, présent, sans qu’il ne soit plus jamais un écran de projection. C’est bien évidemment une illusion qui conditionne cependant cette aventure.

Êtes-vous un photographe aux aguets ou dilettante ? Quel est votre rapport à l’attente lors de la prise de vue ?

Même quand je ne photographie pas, je suis toujours dans un état d’attente. Ça travaille. À la recherche d’une image manquante. Il m’arrive de la deviner à distance, par la rêverie, ou la pensée. Comme si cette quête visait à retrouver peut-être quelque chose qui m’aurait appartenu (dans l’enfance?) et que j’aurais perdue. Peter Handke parle d’un état de deuil permanent, je crois comprendre ce qu’il raconte au sujet de cette disposition d'esprit.

Pensez-vous chacun de vos livres photographiques comme des jalons, des étapes, des périodes biographiques documentées ?

Mes livres explorent en effet certaines parties de ma vie, d’une manière allusive et délibérément détachée de sa dimension privée. Les images qu’ils contiennent correspondent davantage à des périodes de l’existence qu’à des séries photographiques proprement dites, avec leur logique, leur thématique, etc. Je veux dire que les photos documentent l’état mental qui a présidé à leurs captures. Les sujets sont sans doute secondaires, et volontairement diversifiés. En revoyant rétrospectivement ces trois livres publiés depuis 2009, j’y décèle un attrait pour le concret, ou le bizarre, mais aussi un goût pour la rêverie. L’obscurité est aussi très présente, peut-être de plus en plus. Il s’agit de traduire ce désir très fort de présence, mais sans doute aussi de ma propre hésitation à le faire. Mes photos parlent pour mes yeux inquiets.

Vos images rejettent le bavardage, mais admettent le récit. Sont-elles des microfictions ou des indices cartographiant un territoire onirique, dont elles seules connaissent la logique ?

Mes photographies, dans leur dialogue au mur ou dans les pages d’un livre, envisagent le récit, sans se résoudre à en adopter concrètement les codes. Il n’y a pas de commencement, ni de fin dans ces flux d’images. Comme si l'histoire était désormais hors d'atteinte, lointaine. Subsistent cependant encore des rapports de causalité possible entre les images que le spectateur peut deviner s'il accepte d'entrer dans un jeu dont j’ignore personnellement les règles.  

Êtes-vous sensible aux notions de "hasard objectif" et de "peu de réalité", telles que pensées par André Breton ?

André Breton m'a beaucoup touché à un moment de ma vie (notamment dan son récit L'Amour fou) pour sa passion des images sauvages et sa recherche d'un nouveau sursaut d'intensité. Je suis en revanche moins sensible à son goût de l'ailleurs. Le réel est beaucoup plus bizarre et plus intéressant que ce l’on croit, même dans son aspect cru et prosaïque.

Vos images sont-elles prémonitoires? Photographiez-vous pour faire advenir une réalité conforme à vos désirs, pour paraphraser et détourner la phrase de Godard/Moravia dans Le Mépris ? Est-ce ainsi qu’il faut comprendre votre maxime : "Les photographies sont des promesses et des regrets."?

Sans doute. Une bonne image pour moi fait enfin coïncider ce que je pense avec ce que je vois. C'est plutôt la pensée qui est prémonitoire, pas l'image. Bien souvent une photographie réalise une formidable synthèse de tous les tâtonnements mentaux qui l'ont précédée. Elle est aussi traversée de tensions contradictoires qui en font sa force, entre perte et retrouvaille de l'objet photographié.

Vous sentez-vous en connivence avec le regretté Bernard Lamarche-Vadel ?

Plus jeune, il m'a fasciné et effrayé en même temps. Je me suis éloigné aujourd'hui de son travail. Son rapport à la photographie est pour moi trop plein de tragique et de narcissisme. Cela dit, l'espace photographique qu'il a défendu m'est toujours familier. (Arnaud Claass, Yves Guillot, etc.) J'ai aussi ce souvenir désagréable d'un entretien que j'avais eu avec lui à l'école de photo d'Arles: je lui avais montré mes tirages noir et blanc qu'il avait violemment rejetés, me traitant d'opportuniste visuel, m'accusant implicitement de piller les photographes que j'aimais. J'avais 23 ans, et le droit d'être un voleur, même amateur, non ? Cela dit, il était dans la dernière partie désastreuse de sa vie, qui s'est finie tragiquement quelques mois après par son suicide. (...)

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Comment cadrez-vous? Comment coupez-vous, fragmentez-vous, les blocs de réalité qui se forment dans votre viseur?

Je place toujours mon sujet au centre de l'image — en son cœur, comme une cible. Tout ce qui est extérieur à la chose photographiée demeure éteint et ne doit pas perturber le regard du spectateur que j'espère connecté à ce "un". Avant, j'avais l'habitude de fragmenter la matière du monde. Les bords de l'image photographique étaient associés pour moi à des lames de rasoir. (Le "coup de la coupe" comme l'écrivait Philippe Dubois dans l'acte photographique) Aujourd'hui, je prends le parti d'être plus simple, sans opter pour un cadrage tarabiscoté, ou métonymique. Les formes que je photographie sont souvent séduisantes, autant ne pas produire de surenchère stylistique. J'ai tendance à opter pour des compositions plus "neutres", plus minimalistes. Mettre en présence un événement suppose que l'image se signale le moins possible.

Avez-vous beaucoup voyagé avant de former Incidences? Qu’attendez-vous du voyage ou du déplacement ? Quels sont vos lieux de prédilection ou d’abandon?

Les lieux étrangers sont des prétextes pour partir, et peu importe s'ils sont exotiques (j'ai photographié à Cuba, en Californie, etc.) ou bien à seulement dix stations de métro chez moi. De toute manière, je prends soin que les images ne les rendent jamais reconnaissables (Cela vaut d'ailleurs aussi pour les personnes photographiées). Vous dire alors que je me sens bien en Bretagne, ou que j'ai aimé photographié les crêtes de l'Etna ne représente aucun intérêt. L'écrivain Jean-Philippe Toussaint cite souvent cette phrase de Roland Barthes qui me va aussi bien: "Il faut donner l’intime, pas le privé."

Vos photographies ont été prises entre 2008 et 2014, soit un empan chronologique assez large. Pourquoi ce séquençage temporel? Votre livre a-t-il rejeté beaucoup d’images? Que deviennent les images non sélectionnées?

Mon travail n'obéit pas toujours à une logique chronologique. Certaines photos sont en avance sur une série en cours, d'autres en retard. Au moment de la mise en page ou d'un accrochage, même si ces images appartiennent à des périodes éloignées les unes des autres, elles me semblent tout à coup contemporaines les unes des autres. Cette liaison est possible car les photos que je prends sont peu marquées par des signes de l'époque, ce qui me donne beaucoup de souplesse dans leur mise en relation.

Vous lisez énormément, citez nombre d’écrivains. Quels sont vos auteurs de chevet, et pourquoi?

Je lis parfois compulsivement des auteurs comme Peter Handke ou Yves Bonnefoy qui m'aident autant à travailler qu'à vivre, puis je les oublie naturellement et je vais me promener en bonne compagnie avec mon appareil photographique.

Vous travaillez au service photographique du journal Le Monde. En quoi consiste ce travail? Qui êtes-vous socialement?

Je choisis des images pour ce quotidien, celles de la "une" notamment. J'écris aussi parfois des articles pour le supplément littéraire sur des écrivains que j'aime, façon de payer ma dette. Je navigue comme dans mon travail personnel entre les mots et les images.

Pratiquez-vous la méditation zen ?

Il le faudra bien.

Pouvez-vous expliciter cette assertion : "On peut faire des images sans penser à personne, ce qui est impossible dans l’écriture."?

Même si la photographie est au cœur de la vie, sa mise à distance peut rendre froid, lointain, indifférent. L'écriture est une activité solitaire, infiniment plus sentimentale. On s'absente du monde, en pénitent, pour mieux pouvoir revenir vers autrui.

La thématique de l'animalité parcourt Incidences. Est-ce une façon d'amener de l'étrangeté?

Les animaux font des apparitions fréquentes dans mes images, mais je n'ai pas d'idée précise sur cette question. Je les laisse venir, comme des êtres imaginaires. Et quand je les photographie, c'est comme si je leur demandais de quelle planète ou de quel conte ils sont tombés.

La photographie de l'homme nu, pieds au mur, la tête sur le matelas du lit, est-elle un autoportrait renversé?

On me pose souvent la question, et je me demande si c’est important de dire qu’il s’agit bien de moi, même si c’est le cas. Ce n’est pas un autoportrait, car il n’y a aucune recherche de coïncidence avec mon identité. J’ai utilisé mon corps, comme si je jouais à cache-cache avec l’image, et si j’avais photographié le corps de quelqu’un d’autre cela n’aurait pas changé grand-chose. Ce matin-là, dans la chambre d’une vieille ferme perdue dans la campagne belge, j’avais très mal dormi et fait des rêves bizarres. Je voulais que la photo parle de cette fatigue, de cet état intermédiaire, et de mon inconfort.

Le silence de vos photographies - un piano rejette une main - relève-t-il du calme avant la tempête?

Je ne me rends pas toujours compte du niveau de gravité ou de légèreté de ce que je photographie. Ce sont souvent les autres qui réagissent à ma place. Au moment de l’acte, je suis excité, flottant, joyeux  — et que je photographie le cadavre d’une vache ou le sourire d’une femme ne change pas vraiment mon état d’esprit. J’ai photographié par exemple un jour la main de ma mère menacée par le couvercle du piano, dans un esprit ludique. Ce n’est qu’après-coup que j’ai pu mesurer la gravité relative de cette image. Compte tenu de la vitesse d’exécution de la prise de vue, l’inconscient s’en donne à cœur joie. On ne photographie pas toujours ce qu’on a pensé voir. Une image, c’est un petit désastre. Cela dit, des photographies trop convulsives et traversées seulement par la souffrance ne m’intéressent pas. Cette tempête dont vous parlez doit sans doute rôder à la surface d’une photographie, sans jamais gâcher le plaisir de voir. Il faut écouter le sage et drôle Francis Ponge: "Bien entendu la non-signification du monde! Mais qu'y a-t-il la de tragique? J'ôterais volontiers à l'absurde son coefficient de tragique."

http://www.amaurydacunha.com/fr/accueil.html

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

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