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Pour la douzième édition de l'Atlantique Jazz Festival, Penn-ar-jazz s'offre - et nous offre - rien de moins que... Chicago! 

C'est un pont jeté entre la mythique windy city de l'Illinois et la cité du Ponant, sur lequel vont se balader, du 2 au 18 octobre, quelques grands noms américains et français de la scène jazz contemporaine. Un festival en forme de promenade en terre bretonne tout d'abord, de Lannion à Guidel en passant par Chateaulin, Carhaix, Quimperlé et Crozon, avant l'escale brestoise dont l'affiche laisse rêveur.

En toile de fond, les rencontres d'improvisation trans-océaniques "Arch", dont Le Poulailler s'était fait l'écho l'année dernière et qui traduisent presque à elles seules toute la philosophie du festival. Il s'agit de faire tomber les frontières en provoquant des rencontres, de saisir l'élan créatif que suscitent la spontanéité et l'enthousiasme de musiciens qui n'ont souvent jamais joué ensemble. Côté américain et pour ne citer qu'eux, les batteurs Mike Reed et Hamid Drake, le saxophoniste Irvin Pierce et la violoniste Mazz Swift. Côté français, les musiciens de Nautilis, Christophe Rocher en tête, avec Alexandre Pierrepont (à l'origine du projet The Bridge), Philippe Champion, Christofer Bjurström... ainsi que d'autres musiciens qui gravitent dans la galaxie de Penn-Ar-Jazz, et que les habitués des jam sessions du Vauban croisent régulièrement sur scène. Sept Arch sont programmées à Brest, dans la salle du Clous (avenue Le Gorgeu), au Coin d'la Rue (rue Saint Malo) et à l'auditorium du conservatoire. Plus que de simples rencontres, il s'agit de télescopages de cultures, d'influences, d'ambiances et de sonorités; ce sont des pages qui s'écrivent et se tournent, portant en elles la magie et le mystère de l'éphémère. La matière sonore qui s'en dégage est modelée par l'absolue liberté des musiciens, qui conduisent leurs instruments au-delà de leurs limites naturelles. En cela, le projet Arch n'est pas réservé à une fine élite de connaisseurs, mais s'adresse bien à tout humain doté d'une paire d'oreilles, pour peu qu'il aime l'aventure.

Sur cette toile de fond cousue d'or fin, l'Atlantique Jazz Festival nous offre de bien belles pépites. Difficile de résister à l'envie d'en dresser une liste complète, mais il est sans doute préférable de se mettre l'eau à la bouche plutôt que d'être rassasié avant le plat de résistance. Voici donc les OVNIs annoncés de cette belle édition.

Hors de Brest, le batteur Hamid Drake et le trompettiste Philippe Champion sillonnent la Bretagne. Exemple typique d'une osmose réussie à la suite d'une rencontre Arch en 2012. Un album (Le Chant des Pierres) et quelques "transats" plus loin, le duo a atteint une belle maturité tout en conservant la chaude légèreté des premiers jours. Ils assureront également des masters classes avant la grand-messe brestoise.

Absolument immanquable, le concert du Third Coast Ensemble, épicentre de cette édition 2015. Car c'est bien un séisme qui va soulever la scène du Quartz le mardi 13 octobre. Aux talentueux musiciens de Nautilis viendront s'agréger sept Chiacagoans, héritiers de la Great Black Music ou valeurs sûres de la scène rock de Chicago, pour former un quadruple quartet qui nous invite à un voyage inédit, des côtes bretonnes aux rives tumultueuses du lac Michigan, la troisième côte des États-Unis. À la barre, excusez du peu, Rob Mazurek, fondateur avec le guitariste Jeff Parker et le percussioniste Chad Taylor du Chicago Underground Collective. Musicien aussi complet qu'avant-gardiste, cornettiste, pianiste, improvisteur, compositeur prolifique, sa discographie est éloquente: une cinquantaine d'albums en moins de vingt ans, hétéroclites, expérimentaux, jazzy, électro, roots...  Des résidences et des expositions partout dans le monde, cinq ans passés au Brésil à la recherche du son des origines, peintre, graphiste, artiste multi-media, Rob Mazurek est un artiste tout-terrain, capable de presque tout. Tant de beau monde sur une seule scène, ce concert aura un goût de bouquet final. On retrouvera Rob Mazurek avec Jeff Parker au Mac Orlan le mercredi 14. Un duo bien rodé pour une session qui n'aura malgré tout rien de réchauffé; un savant mélange de free-jazz, de rock expérimental et d'electro.

Deux autres grands moments en perspective: tout d'abord la rencontre entre le batteur Mike Reed et le violoncelliste Gaspar Claus le 15 octobre au Mac Orlan. Tous deux musiciens inspirés et avides de tout ce qui bruit, leur musique est un hommage au vivant, au mouvant, au plaisir, à la joie. Essayons de les décrire en une phrase. Gaspar Claus explore les mondes parallèles qui grouillent entre les notes de la musique du monde, d'où ses collaborations avec des physiciens, des masseurs et même des animaux. Mike Reed, quant à lui, est tout simplement un orfèvre des baguettes, un chef d'orchestre hors pair et une figure de la scène jazz de Chicago (le succès de la salle de concerts Constellation suffit à lui seul à le montrer, même si le batteur possède bien d'autres cordes à son arc). Tout le talent de ces deux musiciens réside dans leur capacité à transmettre des messages, à travers un jeu débridé qui s'affanchit des conventions.  Deuxième grand moment, la clôture du festival, où l'on retrouvera Mike Reed, cette fois accompagné du trompettiste Wadada Leo Smith. C'est bien plus qu'une cerise sur le gâteau: globetrotter infatigable, enthnomusicologue, inventeur de l'Ankhrasmation (système de notation graphique servant à dessiner l'ossature d'une improvisation qu'il utilise notamment lors de ses nombreux live électro), professeur émérite au California Institute of Arts, Wadada Leo Smith continue, à 74 ans, à alimenter de ses recherches la scène électro  avant-gardiste de Chicago, et fait également référence, évidemment, dans le domaine exigeant de l'improvisation. Tout un symbole, cette clôture de festival par le doyen en personne!

Si vous en voulez toujours plus, il y en a aussi. Pêle-mêle: Serpentine and the Pup House au centre d'art Passerelle, un son et lumière inédit vraiment prometteur, Adegoke Steve Colson, pianiste hors-pair qui navigue en solo et dont la musique vous étonnera par ses nombreuses influences. Pour les plus jeunes, le spectacle Johnny's Scrapbook mêle musique et animation, en hommage à Johnny Hudgins, surnommé dans les années 20 le "Chaplin noir". Et restent également de croustillants à-côté, avec notamment trois expositions des photographies de passionnés de jazz: Taste of Chicago,  d'Hervé Le Gall, mémoire pelliculaire de plus de dix années d'Atlantique Jazz Festival (bibliothèque de l'UBO); Arch, de Nicolas Helgouarc'h qui utilise l'ancienne et exigeante technique du collodion humide, donnant à ses portrait un délicat parfum suranné (café de la librairie Dialogues); Un ticket pour le Jazz, enfin, d'Axel Le Grand, à qui l'on doit le beau visuel littoral de l'édition 2014 du festival (E. Leclerc Kergaradec).

Je termine parce qu'il faut bien terminer, mais il y aurait encore beaucoup à dire. De tout ce qui précède, il ne faut retenir qu'une chose: cette douzième édition de l'Atlantique Jazz Festival est d'une incroyable richesse. Toute la programmation a été pensée comme un hommage à l'AACM, l'Association for the Advancement of the Creative Musicians, créée à Chicago il y a quelque cinquante années, et dont le festival vous permettra de découvrir l'énorme contribution à la création musicale au XXème siècle. Il va y avoir du son!

Toute la programmation ici:

www.atlantiquejazzfestival.com

www.penn-ar-jazz.com

About the Author

Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l’âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu’une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s’ancre librement dans le ressenti.

One Comment

  1. janick / 4 octobre 2015 at 14 h 10 /Répondre

    Merci pour cet excellent article. Les mots justes pour parler de cette belle aventure qu’est l’Atlantique Jazz Festival. Vraiment un bel exercice de style. Quel plaisir de sentir autant d’émotion dans les mots qui décrivent ces futurs moments. BRAVO !

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