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Leonor Canales est une femme. Une femme metteuse en scène. Une femme poète (pour s'en convaincre, il suffit de lire cette mini-autobiographie). Une femme mère et une femme enfant (dans le sens "enfant issue d'une famille, porteuse de traditions et d'un héritage). Une femme révoltée. Leonor Canales est une utopiste. Comme beaucoup, elle est en quête de sens, notamment à travers sa pratique théâtrale. Elle porte un héritage qu'elle revendique, celui d'un art populaire, un art de fête, un art qui rassemble... mais aussi un art qui interroge notre rapport à l'autre (famille ou amis), notre rapport au temps. Enfant de Jean-Luc Lagarce, de Wajdi Mouawad, de Pippo Delbono, d'Antonin Artaud, de Jacques Lecoq... et d'autres encore.

Fin d'été. Il a plu toute la semaine. On boit un thé. On écoute du jazz dans un café. On s'entretient. De quoi ? De patate douce. Sauf qu'on ne parle pas de cuisine... enfin pas vraiment. Leonor revient d'Aurillac, du festival de théâtre et d'arts de rue. Petit résumé de notre conversation...

Chairs vieilles à Aurillac. Crédit photo : Jean Claude Chaudy

Chairs vieilles à Aurillac. Crédit photo : Jean Claude Chaudy

Aurillac/patate douce/caravane plateau et causeries...

La Patate douce, au départ ce sont deux compagnies : Artiflette (Isère) et Mine de rien (Ardèche). D’autres les rejoignent : la Cie singulière (Haute-Garonne), A petit pas (Finistère), Teatro Necessario (Italie), Le paquet frissonnant (Paris), et Détournement d'elles (Drôme). C'est un collectif né du désir d'investir un espace au off d'Aurillac. C'est une rencontre forte entre des artistes ancrés dans différents territoires mais qui sont issus d'une même filiation théâtrale, un théâtre décentralisé, un théâtre proche du cirque. Ce sont des gens qui ont un ancrage fort dans la tradition et la simplicité, et qui paradoxalement déconstruisent les codes du théâtre et du cirque et soulèvent des questionnements contemporains, complexes.

8 mois de travail pour construire l'identité d'un collectif, 8 mois entre l'idée et la réalisation. Des acharnés du travail, des engagés, des artistes qui ne craignent ni l'effort ni l'action. Des humains qui créent de la culture comme on laboure un champ, qui sèment pour récolter. Le collectif porte et met en œuvre l'idée de mutualisation. Aussi, tout est mutualisé le temps du festival, et en premier lieu l'argent. Oui, l'argent, c'est toujours complexe, me dit-elle. Tout argent gagné, que ce soit au chapeau après une pièce, par la vente d'affiches, par le bar installé dans l'espace du collectif... tout entre dans un pot commun. Une fois les charges payées, les bénéfices sont répartis entre les personnes à part égale.

Concrètement, cela signifie qu'une compagnie qui récolte 800 euros au chapeau en fin de spectacle dépose ces mêmes 800 euros dans le même panier qu'une compagnie qui en a gagné 100. C'est un partage du risque économique que prend chaque artiste en créant. C'est l'acceptation des fragilités d'une pièce et le soutien du risque artistique pris par les uns ou les autres. Tout cela fonctionne par le biais de commissions au sein desquelles chacun peut exercer ses compétences en dehors de son talent artistique : la communication, la technique, la réflexion, la diffusion...

Suite à sa demande, La Patate douce n'obtient pas une cour, mais un espace situé à la périphérie du festival, à proximité du centre social Cap blanc. Les compagnies s'organisent alors pour proposer un lieu autre, qui ne soit pas simplement une vitrine : un endroit de spectacles, un endroit de détente, un endroit de paroles partagées (de causerie), un endroit où les uns et les autres peuvent se nourrir de légumes achetés localement et bio. Un endroit de RESISTANCE.

Les collectifs artistiques, il en existe. Beaucoup. Il y en a d'autres à Aurillac. Obtenir un espace, une "cour", en off du festival, est devenu compliqué. Désormais tout est structuré et les demandes sont nombreuses, d'où le développement de nombreux collectifs qui permettent aux artistes de rassembler leurs forces afin d'être visibles. Celui de La Patate douce en est un exemple. Mais il ne se réduit pas à cette dimension pratique parce qu'il affiche des idées fortes. 

 

 

«C'est évidemment politique... j'aurais pu commencer par te dire 'nous avons fait un lieu politique'. Enfin, c'était un lieu de pensée, de jouissance parce qu'on y était bien, on a ri, on a partagé des émotions, on a mangé. C'était un lieu sérieux parce qu'on y travaillait dur. C'était un lieu construit de bric et de broc à partir de palettes récupérées, de tentes, de caravanes. Mais dessous cette dimension artisanale se cachait une organisation pointue, une créativité en dehors du cadre». Leonor Canales y a défendu l'idée que puisse exister un lieu de causeries où se posent de manière horizontale avec le public des questions auxquelles les artistes n'ont pas toujours les réponses. De la même manière que les dirigeants ont leur espace de pensée, institutionnalisé, il semblait important que les spectateurs, avec les artistes, puissent avoir le leur.

Au-delà de l'expérience vécue à Aurillac, le collectif de La Patate douce dont l'avenir reste à construire, constitue une éventuelle réponse à la difficile mobilité des artistes en dehors de leurs propres territoires. Il permet d'imaginer de nouvelles perspectives de coopération, voire même de coopérative. "Je sais la difficulté de pérenniser ce type de rencontre, tellement jouissive dans l'instant. Mais elle l'a été parce qu'un réel travail de fond avait été conduit les mois qui ont précédé et parce que les individus qui ont participé à cette aventure sont des êtres à la fois très structurés et très libres".

 

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Leonor dans sa vieille maison…

Le terme tradition est récurrent dans notre conversation. On lui dit régulièrement que sa forme théâtrale ramène au passé. Pourtant, elle sait qu'elle doit être dans le réveil, dans le bousculement de ses sens et de son écriture. Mais elle demande : pourquoi être dans la nouveauté permanente ? On ne choisit pas une forme pour répondre à une époque mais parce qu'elle est liée à un contenu. "Il faut sortir de sa vieille maison pour aller voir les jeunes... et c'est ce que je fais. Mais je rencontre les vieux aussi. C'est important pour moi de savoir comment je me situe par rapport au passé et par rapport à ce qui se passe aujourd'hui. Le samedi soir, à Aurillac, j'ai joué la pièce Amour à mère pour la trois centième fois.

La plus belle fois. Et je n'aurais pas pu jouer ainsi si je n'avais pas autant visité ma maison, si je ne m'étais pas autant confrontée à mes émotions. Ce spectacle là, il est comme le vieux clown... qui revient".

Ces propos interrogent la nécessaire productivité dans laquelle se situent les artistes aujourd'hui, comme s'ils devaient créer de la nouveauté en permanence, comme si la durée de vie d'une pièce était limitée à un ou deux ans, alors que sa création nécessite parfois un long périple d'acharnement sur la matière, le texte, la forme, afin de trouver la justesse. Dans le cas de la compagnie A petit pas, cela engage non seulement sa créatrice mais également son équipe et les bénévoles (Yano Benay, Fred Rebière, Christopher Bjürström).

 

La personne et le personnage de Leonor Canales sont un appel à la révolution. Ainsi se créé la pièce Chairs vieilles: qu'est-ce que l'on attend pour se lever et se mettre en marche ? Dans une écriture beckettienne, le spectacle commence et se termine par "ça fait longtemps qu'on attend".

Oui... ça fait longtemps qu'on attend. "Il faut retrouver la joie, la lumière".

 

Contact Leonor Canales: http://www.apetitpas.fr/

 

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois - pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d'un MASTER en management du spectacle vivant.

 

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