Rencontre avec Olivier Roller

Sur les rives du pouvoir
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intellectuels-asso

Olivier Roller est photographe. Il expose actuellement au Musée Reattu, à Arles. Il est l'auteur d'une série sur les figures du Pouvoir et les visages de l'autorité. Il photographie dans ce cadre les maîtres du monde.  Entretien

 

14h15

"Allô"

"Oui bonjour c'est Julie pour la revue Le Poulailler"

"Allô, c'est qui ?"

"C'est Julie, pour la revue Le Poulailler. Nous avions un rendez-vous téléphonique aujourd'hui en début d'après-midi".

"Ah oui pardon ! Excusez-moi, je sors d'un déjeuner hallucinant, je suis complètement bouleversé. Je prends le métro et je suis chez moi dans une demi-heure, on peut se rappeler à ce moment-là ?"

"Oui bien sûr, pas de problème".

"Ok mais attendez, je vous raconte quand même mon déjeuner... J'avais rendez-vous avec un grand banquier que j'ai photographié il y a quelques mois. Il voulait m'inviter à déjeuner. Je me suis habillé en conséquence, avec ce que j'ai trouvé dans mes placards, j'arrive au restaurant, il est déjà là, assis, il m'attend. Il a deux bouts de sparadrap sur le visage. Je lui demande ce qui lui arrive. Il me répond "c'est vous". "Comment ça, c'est moi ?" "Oui, c'est vous". Je ne me souviens pas lui avoir mis un coup lors de notre séance photo. Mais j'avais perçu à la lumière deux marques sur la peau et j'ai dû en souligner la présence lors de la prise de vue. C'était cela, les deux bouts de sparadrap. Il s'était fait retirer les marques..."

" Il en a parlé plus longuement ?"

"Non. Mais il avait cela depuis longtemps. Le fait que j'en parle, que je le voie à travers l'appareil photo, tout d'un coup faisait exister ces marques... bon, on se rappelle tout à l'heure..."

"À tout à l'heure"

(...)

1 heure plus tard. Entretien.

Peut-on dire qu'un jour, en photographiant votre grand-père, vous avez à votre manière pris le pouvoir. Le pouvoir d'écrire ce qu'est l'autre, ce qu'il représente... et de l'écrire de manière durable puisque l'image reste ?

Avant de m'intéresser à la photographie, je détestais ça. Pour moi, la photographie, c'était les photos de vacances, les adultes qui avaient le pouvoir. "Mets-toi là, souris, tiens-toi droit...". Et la seule fois où j'avais l'appareil en main, c'était pour photographier ma mère avec son ami du moment, devant la mer... la photo souvenir, idyllique. Je me souviens m'être dit "si c'est ça la photo, ça ne m'intéresse pas".

Plus tard, je devais avoir 18 ans, j'ai photographié mon grand-père. Et je réalisais en effet que je pouvais alors maîtriser une autre langue et donc prendre un certain pouvoir, en l’occurrence ici vis-à-vis de la seule figure paternelle que je connaissais, mon grand-père maternel, puisque je n'ai jamais connu mon père.

La promesse de l’image est dans une relation duale, et la photographie - un autre langage. Un Langage de filou. À l’inverse des mots, elle est polysémique. Une image peut renvoyer à différentes interprétations. Si je faisais votre portrait, il diviserait ceux qui le regardent en deux camps : ceux qui vous diraient "il t’aime", ceux qui vous diraient "il te déteste". 

Avez-vous intellectualisé votre série sur le pouvoir avant même d'entrer dans l'acte photographique ?

Le pouvoir est une question à laquelle je me suis toujours intéressé. Au cours de mes études de droit et de sciences politiques, alors que j'étudiais les principes généraux du droit, la place de la loi par rapport au droit, le rôle des puissants et des constituants m'intriguait. Je me suis demandé quel comportement ces hommes de pouvoir, qui entretiennent une relation forte à l'autorité adopteraient face à l'objectif. J'ai le sentiment que ces "maîtres du monde" sont en fait très seuls et lorsque je réalise leur portrait se joue un duel au cours duquel ils attendent inconsciemment de ne plus être en position de supériorité, de lâcher prise.

Cette rencontre n'est pas possible si l'on réalise leur portrait dans le cadre d'une campagne. N'oublions pas d'où viennent les images qui circulent, les images de communication.

Vous ne travaillez donc jamais pour la presse ?

Je l’ai fait longtemps. J’avais l’impression de faire une image pure, décontextualisée. Mais les gens en face de moi n’oubliaient jamais pourquoi ils étaient là. C'est alors que j'ai réalisé qu'il fallait les photographier en dehors de tout contexte. Et donc je propose à ces personnes, politiques, financiers, journalistes, intellectuels... de venir passer une heure en ma compagnie, dans mon studio.

Comment réagissent-ils à votre proposition ?

Le plus difficile est de réussir à joindre la personne directement. Je leur dis que c'est affligeant, que ce qui va rester d'eux, ce ne sont pas des incarnations mais des photographies de communication. Je leur dis "Essayez de devenir une icône". Ils acceptent. La plupart d'entre eux acceptent. Maurice Levy a longtemps refusé puis a fini par accepter. En fait, le seul qui a toujours refusé c'est Nicolas Sarkozy, qui est dans un tel contrôle de l'autorité que probablement l'idée d'en être dépossédé devient insupportable. 

Avez-vous passé du temps à observer ces personnes se mouvoir, s'exprimer. Observer leurs postures et leurs expressions afin de projeter un éventuel portrait ? La personne photographiée intervient-elle dans sa propre représentation  ou est-elle complètement guidée par vos directions ?

Ces visages pour moi sont de la pâte à modeler. Je les noie de micro mouvements, je les dirige mais à partir de ce qu'elles sont, là, devant moi. Ma manière de photographier implique chez l'autre qu'il baisse sa garde.

Quels procédés utilisez-vous pour qu’ils acceptent de baisser leur garde pendant la séance ?

Je pense que quand ils viennent, la moitié du chemin est déjà fait. Ils sont dans un tel univers clos… leurs collaborateurs ou leurs familles ne les remettent que très rarement en question. Ce sont des gens isolés par le pouvoir. Je crois qu'il se disent "enfin, quelqu’un va me regarder", je crois que le pouvoir rend fou et que ces séances sont des espaces de libération. J'ai photographié il y a quelques années Yannick Bolloré. Pendant la séance, je lui dis "j’adore votre cicatrice". Ce à quoi il me répond "mais vous l’avez vue?" alors qu'elle est évidente, comme le nez au milieu de la figure. Mais son entourage fait comme si elle n'existait pas. (...)

Jean-Luc MÈlenchon - homme politique - portrait - ‡ Paris

Jean-Luc Mélenchon - homme politique - portrait -

On perçoit les failles du marbre et les fragilités de l'être. Il y a quelque chose qui pourrait se rapprocher de la caricature dans vos images. Est-ce une manière de faire entrer en jeu non seulement le pouvoir, mais aussi la représentation du pouvoir et enfin ce que même le pouvoir et la communication ne peuvent dissimuler ? 

Si on parle de caricature du XXème siècle, je dis non. Si vous pensez à la caricature type XIXème siècle, alors oui c’est une réflexion intéressante. Il s'agit en effet de mettre en exergue les aspérités de la personne. Je m’intéresse à la carnation : la peau des vivants, la pierre des statues, le fil des tapisseries. Je pense que c’est là que réside l’être. Je ne suis pas militant lorsque je photographie. En revanche j'essaie de confronter le regard que porte une époque sur elle-même. La communication dissimule, c'est vrai. Les magazines féminins présentent des femmes qui ont le même grain de peau qu'elles aient vingt ou cinquante ans. 

Et par ailleurs, j'essaie de donner un visage à ces puissants. Lorsqu'ils sont en place, les ministres sont surexposés, mais lorsqu'ils quittent leur fonction, en général leur nom et leur visage disparaissent. Quant aux hommes de la finance, je reprends les propos d'Hollande en 2012 qui parlait d'eux comme "un monde sans nom et sans visage". Voilà, donc, mon travail est de donner un visage à ces gens là.

Comment ces hommes et ces femmes réagissent-ils à leurs images, à leur photo ?

Le terme psychanalyse revient régulièrement. Il y a d'ailleurs une analogie entre séance d’analyse, séance photo. Ce n’est plus leur image, ce sont mes photographies. Je parle donc de nos images. Je suis partout et nulle part et donc je dis "notre photographie". Les hommes photographiés comprennent le cadre dans lequel on se situe. En revanche, les épouses ou compagnes de ces hommes ont souvent du mal avec ces images, elles ont parfois même des réactions très violentes, comme si le partenaire de vie ne voulait pas voir cette dimension animale. Comme s’il ne fallait pas rendre publique ce côté-là de leur partenaire.

Puis-je vous demander quel rapport vous entretenez à l'autorité ?

Je viens d’un milieu où le langage est peu développé. La photographie est venue supplanter tout ça et me conduit à entretenir un rapport pacifié mais complexe à l'autorité. Longtemps j’ai cherché un père chez ceux que je photographiais, ce n'est pas un hasard si je photographie principalement des hommes plus vieux que moi. Quant à ma mère, que je photographie également, elle constitue la figure féminine de l'autorité. Elle réagit peu à mes images, elle ne dit pas grand-chose. Elle se laisse photographier. Elle restée à une certaine distance des images et se protège en s’intéressant à la forme.  

Selon vous, une image a-t-elle le pouvoir de faire changer les choses ? Comment réagissez-vous face à ce que la photographie du petit Aylan provoque chez les gens et chez les dirigeants ?

On est dans une époque d’image, tout le monde le sait. Instagram supplante Facebook. Pour être honnête, la première fois que j’ai vu cette photo, je me suis demandé si elle n’était pas montée parce qu'il y avait une certaine achromie entre la tenue du garçon et la réalité. Ce qui est intéressant c'est le contexte dans lequel cette image apparaît. Le premier ministre questionnait peu de temps avant la sémiologie et l'utilisation du terme "migrant", encourageant ainsi de remplacer ce terme par celui de "réfugié". L'image vient à point nommé alors que l'opinion évoluait. Elle est la matérialisation de cette opinion. Ce que je trouve encore plus fascinant... et angoissant c'est que les gens ont besoin de s'approprier la mort de cet enfant en partageant l'image sur Facebook alors que des internautes s'en sont déjà chargés plus d'un millier de fois.

L’iconographie depuis la guerre du Vietnam est marquée à peu près tous les 10 ans par l'image d’un enfant qui va faire évoluer les points de vue.

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

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