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Nous sommes assis dans l'herbe. Il est 19h33. En fait, ça n'a pas encore commencé... aussi ai-je déjà la réponse à ma première question : le spectacle commencera-t-il réellement à 19h33 ? Ce procédé traditionnel du Fourneau, qui change de l'institutionnel 20h30 des spectacles en salles, je le connaissais mais n'avais jamais fait attention à son application. 

Mardi 21 juillet, 19h33, le soleil est encore bien haut. Sur la "scène", une structure tout à fait poétique constituée d'un manège en métal et d'un grand cheval. Avec la Bivouac compagnie, se déroulera devant nous l'histoire d'Erica qui traverse quelques métamorphoses alors qu'elle enfile les chaussons rouges d'un charmant cordonnier (une référence au film culte "Les chaussons rouges" de Michael Powell et Eric Pressburger). Au-delà des prouesses techniques au mât chinois et à la corde volante, on assiste à une pièce dont le contenu peut être appréhendé différemment en fonction de l'âge. Les enfants sans doute y voient un univers féerique et des personnages "fantastiques" et surprenants. Les plus grands repenseront peut-être aux sentiments contradictoires qui nous traversent à l'heure du passage à l'âge adulte, les émotions mal contrôlées et bouleversantes qui nous rendent fragiles et vulnérables. Erica est une grande enfant (et sa danse s'en ressent : simple et très "classique", sans véritable recherche chorégraphique) courtisée, bousculée par un monde d'hommes aux intentions diverses, quelque part victime du "syndrome du prince charmant". Fin du spectacle, le soleil descend et offre aux artistes une lumière de fin de journée d'été.

Samedi 15 août, 19h12. Non, la pièce ne commence pas à l'heure non plus. Enfin, l'attente en elle-même constitue déjà un spectacle à part entière. Bram Dobbelaere interpelle le public, ses "collègues", abuse de son humour belge, se moque de nous et des siens. Le cirque démocratique de la Belgique propose une expérience collective qui, au-delà de la dimension participative "sympathique" du spectacle, interroge la liberté de choix, l'impact de la pensée dominante sur les individus, y compris lorsqu'il s'agit de mettre en danger l'un des comédiens. Les spectateurs ont la possibilité d'influencer le contenu de la pièce en votant avec leurs cartons rouges et jaunes. On vote, on rigole (ils sont vraiment drôles ces clowns belges) mais il subsiste quand même une légère angoisse quant aux décisions collectives et aux sujets sur lesquels on nous demande de nous exprimer. Devrait-il y avoir, en démocratie, des questions qui ne se posent pas ? 

On peut souligner justement la dimension démocratique des pique-niques Kerhorres. Elle va bien au-delà de la proposition de cette compagnie belge. Comme l'ensemble des œuvres programmées par le Fourneau, ces manifestations publiques sont ouvertes à tous et gratuites. L'horaire particulier, le petit retard, les lieux d'espace public dans lesquels se déroulent les pièces, autant d'éléments qui indiquent une rupture avec le fonctionnement des "spectacles en salle". A l'heure d'été, quand la programmation des salles est terminée, c'est la saison haute pour les arts de rue. On se situe alors dans un autre rapport au temps, un autre rapport à l'espace, mais également un autre rapport à l'autre. L'autre, l'adulte qui s’assoit à côté de toi ; l'autre, l'enfant que tu ne connais pas et qui te raconte des histoires, l'autre, celui qui partage ta table de pique-nique, l'autre, l'artiste qui vient te chanter un air pendant que tu dînes... De manière simple, la programmation du Fourneau est une opportunité pour nombre de citoyens de remettre en question des idées, des fonctionnements, de développer leur esprit critique, de prendre goût à l'art. 

"Les artistes que nous programmons sont libres, impertinents et nécessaires à la compréhension du monde qui nous entoure. Les actes barbares, l’obscurantisme et les reculs sociétaux qui ont pointé leur nez en ce début d’année ne doivent en rien nous inciter à une quelconque timidité."

(Extrait de l'édito d'été 2015 du Fourneau)

Cette volonté "démocratique" du Fourneau semble être fortement partagée par la ville du Relecq-Kerhuon qui accueille et contribue à l'organisation de ces pique-niques. L'art "hors les murs" est une dimension qui se répète dans cette ville avec des rendez-vous sous chapiteau, des expositions sur les murs de la municipalité, une prise de position qui, nous semble-t-il, doit être mise en lumière.

Le dernier pique-nique Kerhorres aura lieu le dimanche 13 septembre sur le pont Albert Louppe.

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

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