Une loi sans législateur

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La loi du Marché, de Stéphane Brizé. Toujours à l'affiche des Studios à Brest.

Le film s’ouvre sur une scène avec Vincent Lindon, interprétant Thierry Taugourdeau, quinquagénaire en situation précaire, qui s’énerve contre un conseiller de Pôle Emploi après avoir effectué une formation qu’il ne peut mettre à profit. Cette scène illustre bien le scénario de La loi du marché : celui d’un homme qui cumule les problèmes. Peut-être un peu trop d’ailleurs.

L’histoire est axée autour de Vincent Lindon, qui est successivement en difficulté devant Pôle Emploi, en difficulté devant ses amis du syndicat, en difficulté devant son potentiel employeur lors d’un entretien, en difficulté devant la banquière, en difficulté devant le directeur d’école qui se plaint des résultats de son fils… Bref, rien ne va plus entre Thierry et la société.

À première vue, il s’agit d’un film politique, traitant du rapport de l’individu avec les institutions, comme le laisse deviner le titre. La caméra au poing, l’ensemble composé presque uniquement de plan-séquences, la proximité avec le personnage principal non seulement au niveau scénaristique (on ne quitte pas Vincent Lindon du film) mais aussi cinématographique (utilisation de gros plans), apportent une dimension extrêmement réaliste, voire naturaliste, renforcée par l’intervention d’employés réels au lieu d’acteurs. Cette manière de filmer sans artifices nous montre une réalité à l’état brut et semble constituer le terreau d’une critique de cette « loi du marché », annonçant une prise de position, ou du moins, une réflexion ou un questionnement.

Mais tout cela ne vient pas. Le film se cantonne seulement à une description d’une heure et demie, proche du documentaire. Au lieu d’exploiter l’aspect politique, Stéphane Brizé a opté pour une focalisation sur l’individu : la remise en question d’un système, la réflexion en général est occultée par un psychologisme passionnel qui nous invite davantage à s’identifier et à pâtir avec le personnage qu’à se poser des questions quant à l’origine de ses passions.

Le réalisme est bien là, mais à l’inverse d’être saisissant et révoltant, il devient plutôt fade et ennuyeux. On comprend vite que Thierry a des problèmes par l’expression grave et convaincante du visage de Vincent Lindon, mais les gros plans systématiques deviennent pénibles et l’on se lasse assez rapidement de cette récurrence qui n’apporte qu’un trait lourd car trop appuyé de la personnalité de Thierry. De même, les plans-séquences deviennent interminables : ils ne comportent généralement que de pauvres dialogues, réalistes, certes, mais sans grand intérêt sinon purement passionnel, puisque sans portée au-delà des émotions du personnage ou d’une simple description de faits.

 

Il faut donc s’identifier à un Thierry, à la fois brave et fragile, que l’on peut voir comme courageux parce qu’il se soumet aux règles violentes du système pour protéger financièrement sa famille (c’est la façon dont Vincent Lindon lui-même décrit son personnage). Stéphane Brizé a particulièrement bien réussi cette approche, poussée jusqu’à la sollicitation de l’imaginaire du spectateur, invité à partager les réactions de Thierry, qui ne parle pas une seule fois de ce qu’il ressent. Tout est intériorisé, et l’acteur, qui offre une performance d’une impressionnante justesse, est parfois même filmé de dos afin de laisser plus de liberté d’interprétation au spectateur en supprimant l’accès à l’expression du visage, comme le montrent les scènes dans le supermarché.

Ou alors on peut considérer que le pathos est bien trop accentué, devenant presque caricatural. La société est peinte comme méchante et pleine de souffrance, et le seul moment de bonheur est en famille, lorsque Thierry, le sourire aux lèvres, danse le rock avec sa femme, ou passe un moment avec son fils handicapé. Ce dernier pourrait d’ailleurs être la souffrance de trop, qui crée le stéréotype des pauvres gens bien en prise avec une méchante société.

Par ailleurs, le fait que le personnage subisse constamment le système semble répondre positivement aux questions : doit-on tout accepter d’un employeur ? Doit-on garder son travail à tout prix ? Et incite davantage à s’incliner qu’à se révolter, aussi énervé qu’on ait pu être en compatissant avec Thierry, comme si l’on n’avait plus qu’à accepter cette situation. Ceci reste subjectif : d’autres pourront répondre, à raison, qu’il est insupportable et révoltant de voir quelqu’un se soumettre à tout cela, de voir se battre des personnes en précarité, d’observer autant de gens dans ce film faire ce qu’ils ne veulent pas faire parce qu’ils n’auraient pas les moyens de claquer la porte.

Néanmoins, la focalisation sur la psychologie du personnage, et particulièrement à la fin du film, où le personnage termine simplement sa journée en sortant de son travail de vigile dans un supermarché, donne l’impression que le monde est ainsi fait, que cette « loi du marché » tombe du ciel, que cette violence n’a pas de cause, nous menant en dernier lieu à se dire « à quoi bon contester la réalité ? », question qui contient l’erreur de prendre pour une fatalité statique ce qui se meut sans cesse. Il ne s’agissait pas de donner de l’espoir ou non, de donner l’envie de se révolter ou non, mais plutôt de répondre à l’attente créée par la titre, le sujet, et la manière de filmer en interrogeant la société et ses mécanismes un tant soit peu. Le film présente ainsi la grande faiblesse d’être un drame psychologique sur un sujet intéressant, social et politique, sans vraiment être politique en lui-même.

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