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Fabien Ribery - crédit photo : Julie Lefèvre

crédit photo : Julie Lefèvre

 

Luc Tartar, Les bassines, Editions de l’Amandier, 2014, 211p

Frédéric Badré, La grande santé, Editions du Seuil, 2015, 195p

 


 

Dans une série de conférences publiées en français sous le titre La maladie comme métaphore (éditions du Seuil, 1979), l’intellectuelle américaine Susan Sontag s’insurge, analysant les effets de sens associés aux mots "tuberculose" et "cancer", contre la propension à moraliser des maladies considérées davantage comme un mal métaphysique, signe d’un dérèglement intime culpabilisant ceux qu’il frappe, que comme une simple maladie.

Refusant en grande partie la thèse de Wilhelm Reich – le cancer serait « une maladie faisant suite à la résignation émotionnelle, un rétrécissement bio-énergétique, un abandon de l’espoir » - Susan Sontag rejette toute idée de châtiment ou de condamnation suprême concernant une maladie que seule son étiologie fine permettra de démystifier.

Pourquoi tombe-t-on malade ? Grodeck pensait que « l’homme fabrique lui-même ses maladies », et que les individus méritent, ou pas, leur santé.

Définissant en 1800 la vie comme « l’ensemble des fonctions qui s’opposent à la mort », Bichat enfermait l’homme dans une équation impossible : la vie déclarerait en permanence la mort à la mort, logique de forcené séparant irrémédiablement les espaces entre vivants et trépassés.

Et si, plutôt que comme une malédiction, nous considérions la maladie comme une épreuve initiatique, voire la chance d’un renouvellement ?

La lecture douloureuse – affects personnels - du beau journal (octobre 1998 – octobre 2011) de l’auteur et comédien Luc Tartar, Les bassines (éditions de l’Amandier), nous plonge dans les affres et combats de qui se sait atteint d’un cancer.

La mort rôde, elle grandit en soi, mais, heureusement, nous ne sommes généralement pas seuls. Un compagnon de vie (Alain), des amis (du côté d’Arras, et partout ailleurs), une famille (néanmoins papa souffre de la maladie d’Alzheimer et maman d’un kyste au cerveau), des relations plus que professionnelles (Stéphane Verrue, Vincent Goethals et David Conti, Didier Thibault, Stuart Seide, Yannick Mancel, Fabienne Lottin, Marguerite Castel, tant d’autres), une ribambelle de saints ponctuant les pages de l’éphéméride.

Qui veut s’en sortir, dès que l’hôpital a posé le diagnostic, doit alors accepter de se soumettre à la toute-puissance de la science moderne – les protocoles de soin, les examens qui n’en finissent pas, les rechutes possibles, la transformation du corps, la palpitation épuisante des espoirs/désespoirs, les crises d’angoisse.

Présence d’une grosseur, scanner en urgence, suspections d’un lymphome, calculs d’espérance de vie, fiches, dossiers, biopsie, attente, ponctions, nausées, chimiothérapie (« Les premiers poils qui tombent sont ceux du cul »), mise en place d’un porte à cathéter, anesthésie, prélèvement de sperme (au cas où), n’en jetez plus.

35 ans, et ce n’est qu’un début. Suspense du drôle de roman qu’est la vie. Lisez cent pages plus loin.

Humour : « Les boyaux rouges. Petite pensée pour la section arrageoise du parti socialiste. » 

Allez, on reprend : rendez-vous annulés, précipitation, détresse, guérison, fièvre. Et ça recommence. Roue karmique ?

Défilent des lieux, inconnus encore quelques heures auparavant : hôpital Saint-Camille à Bry-sur-Marne, hôpital Béguin à Vincennes, hôpital Percy à Clamart, clinique Georges Heuyer à Paris. Visages d’une humanité blessée. Des autoportraits.

Défile toute une profession : hôtesses d’accueil, radiologues, échographes, oncologues, hématologues, infirmières, psychiatres, merci à tous. On n’est sûrs de rien, mais on se bat ensemble. Deviendrait-on amis, cher docteur ? 

Des blouses, des masques, des frères et sœurs sous leurs déguisements.

Naissance d’un titre : « Un soir, Alain rapporte chez nous, à Nogent, deux petites bassines, mignonnes comme tout, presque des accessoires de dînette. » Apprendre à vivre avec la maladie, savoir où vomir, prendre soin du vivant.

Défilent des naturopathes, donneurs de conseils, personnages moliéresques s’ignorant tels. Vous reprendrez bien un peu d’urine, n’est-ce pas ?

Qui entre en cancer fait une expérience du temps fondamentale. Chronos montre les dents, morcelle le calendrier (prochain examen dans trois mois, six mois, un an, demain), mais ne peut rien contre la volupté de ces instants arrachés au décompte, dans le RER (eh oui), dans la vallée du Lot, tous ces matins envahis de brume.

A la sortie de l’hôpital, l’homme de théâtre Jean-Luc Lagarce écrivait - le sida l’emportera, comme tant d’autres, acteurs, metteurs en scène, dramaturges, danseurs, en ces années 90 malades de l’amour à mort : « Ce qui me faisait sourire maintenant et j’étais inquiet aussi de ma propre inconscience puisque je la devinais passagère, ce n’était pas – on imagine cela – ce n’était pas la perte prochaine de la vie mais l’immensité donc qui m’en séparait encore, l’infini de ce travail à accomplir, toutes ces choses qu’il faudrait faire en n’en ignorant jamais la totale inutilité. »

Qui entre en cancer livre un corps à corps incessant avec la maladie, Jacob luttant contre l’ange retourné en démon, volupté parfois morbide à la façon d’une page d’Hervé Guibert, autre grand vaincu finalement vainqueur.

Et Luc Tartar de continuer à écrire (quelle fécondité) : du théâtre, Les Arabes à Poitiers, Papa Alzheimer, En voiture Simone, Terres arables, Estafette, S’embrasent ; des romans, Le marteau d’Alfred, Sauvez Régine. Quoi d’autre ?

L’écriture véritable produit la vie, elle est performative. Il n’est ainsi pas rare que des scènes imaginées sur le papier se transforment en réalités de chair [on pourra relire ici même l’interview de Valentin Retz].

A Vimy, au mémorial canadien de la Première Guerre mondiale, surgit un fantôme, expérience pour le moins capitale. Réponse du docteur recevant cette confidence : « Cet homme, c’était vous. C’est vous que vous avez vous. Vous avez fait la guerre, vous êtes enterré là-bas, à Vimy. Faites le tour des cimetières, vous trouverez votre tombe. »

Luc Tartar, élu de la parole, s’avance vers son destin. Rien à craindre – tempo du journal de plus en plus dilaté, l’écriture prenant désormais ses distances avec la maladie – dans l’éternel retour du même et du plus vivant.

La grande santé – titre bien évidemment nietzschéen, c’est-à-dire solaire et de pleine puissance – de Frédéric Badré est ainsi à comprendre, au-delà de l’ironie que cette proclamation suppose lorsque l’on est atteint de la maladie de Charcot, comme un pari de résurrection, puisé aux sources de la parole vive et de la possibilité d’un renouvellement radical, par la littérature (lire toutes les Pléiades, et recommencer), les enfants (Lalie, Barnabé, Edmond), l’amour conjugal (Séverine), le dessin (au stylo bille), la musique (le rock, le blues, Monteverdi, Mozart), la philosophie (Heidegger, le séminaire de Gérard Guest), et la fréquentation régulière de la ville de Venise, neuf muses à elle seule.

Constitué de trois parties à la façon de la Divine Comédie (Enfer, Purgatoire, Paradis), elles-mêmes placées sous l’autorité des mages Dante-Kafka-Sollers, La grande santé est un récit relatant le quotidien d’un malade souffrant de sclérose latérale amyotrophique, maladie centrale du système nerveux. Explication : « Les neurones moteurs ne répondent plus aux ordres que le cerveau leur envoie. Ils se détruisent anormalement vite et les muscles fondent, conduisant rapidement à la paralysie. »

Effets : perte progressive de l’élocution, hypersalivation, chutes inévitables, efforts démesurés pour accomplir le moindre geste (se doucher, saisir une fourchette, enlever un T-shirt, tenir un crayon), étouffements, métamorphoses du corps, à la façon du Gregor Samsa de Kafka.

Malades célèbres : l’astrophysicien Stephen Hawking et Mao Tsé-toung. Drôles de monstres.

Causes ? On ne peut rien affirmer, la SLA reste une énigme.

Faisant les portraits saisissants du magnifique prédicateur sorbonnard Pierre Chaunu, inventeur de l’histoire sérielle (« Il délivrait un enseignement où perçait l’angoisse du jugement divin. C’était fascinant. On pensait parfois au prophète Philippulus dans l’album de Tintin, L’Etoile mystérieuse »), de Michel Serres (« bête médiatique » aux yeux étincelants de vivacité), de son ami François Meyronnis (« Pic de la Mirandole du XXIe siècle ») et de sa rieuse complice Dominique Rolin, Frédéric Badré interroge tour à tour le sens de la grâce divine, du progrès scientifique (ravageant la nature, puis tentant de la réparer/augmenter tant bien que mal) et de la littérature comme passe-muraille, réserve d’un sacré toujours disponible pour qui sait s’abandonner à ses courants profonds.

Spécialiste de l’énigmatique auteur des Fleurs de Tarbes, Jean Paulhan, à qui il consacra un essai biographique (Paulhan le juste, Grasset, 1996), prolongé par L’Avenir de la littérature (Gallimard, 2003), Frédéric Badré, à qui la dernière livraison de l’excellente revue Ligne de risque rend hommage (il contribua pendant plus de dix ans à sa flottaison), tire de sa bibliothèque « la force de vivre. »

La maladie dénude (« Je me demande à quel moment je vais ressembler aux silhouettes spectrales de Giacometti »), détruit, et parfois ouvre : « Les instants pénibles de la maladie rehaussent étrangement les moments parfaits, où l’idée qu’il en reste, de la vie d’avant. »      

Dans l’église franciscaine des Frari, à Venise, une vierge de trente ans monte au ciel, déclaration de guerre à la mort et aux lois de la pesanteur en rouge vif irradiant.

Petite Mère d’Assomption et de Pietà, aidez-nous encore un peu, s’il vous plaît.

« Je reste là, immobile, et j’attends d’être guéri pour que la vie reprenne son cours normal. »

Oui, puisque c’est impossible, c’est aussi possible.

 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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