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"Bonjour, je suis Claire-Audrey, et je te présente Claire-Audrey." Deux Claire-Audrey qui constituent, assez naturellement, le duo "Klaired" - Claire au pluriel, en breton, pour ceux qui comme moi, n'en connaissent que "kenavo", "yec'hed mat" et le fameux "que c'est" à prononcer en fin de phrase, encore que cette dernière tournure se discute. Il faudra donc distinguer Claire-la-flûte, musicothérapeute baroudeuse imprégnée d'Irlande et de flûte en bois et Claire-la-harpe, l'exploratrice silloneuse de Bretagne. Je les rencontre dans l'appartement de Claire-Audrey (forcément), pour une discussion très informelle qui ne prend qu'assez peu la tournure d'une interview.

Depuis leur rencontre il y a trois ans au conservatoire de Brest (où elles s'entre-accompagnent pour leurs examens), l'aventure musicale sourit à ces deux musiciennes de talent, qui viennent de sortir leur premier EP, "Ladérive". Six titres d'une musique traditionnelle dépoussiérée, délicatement arrangés ou complètement revisités, qui traduisent à la fois une belle liberté d'interprétation et une grande maturité artistique. Les deux Claire ont été chercher loin dans leurs souvenirs et dans leurs archives des musiques qui pourraient se prêter au jeu d'arrangements rythmiques et harmoniques, elles ont également puisé dans leurs expériences et formations respectives en France et en Irlande afin de proposer une musique à l'accent traditionnel, teintée de couleurs classiques, blues ou jazz. Ces patines sont suggérées plus qu'imposées, et c'est la grande force de la composition du duo: nourries d'influences variées, la musique se colore, mais laisse à celui qui l'écoute le choix de compléter les accords selon sa propre sensibilité.

A lui tout seul, le titre de l'album en dit long sur le projet de Klaired: sur la base d'un laridé léger et entraînant, Claire-la-harpe et Claire-la-flûte se laissent dériver au gré des envies, dans une exploration décomplexée des potentialités offertes par le thème traditionnel. Que les amateurs de danse bretonne se rassurent, ils y trouveront malgré tout leur compte et pourront laisser leurs bras se balancer de bout en bout sans risque de s'y perdre, comme au début du XXème siècle.

D'ailleurs, la démarche des deux Claire n'est jamais destructurante; il ne s'agit ni de vulgariser à outrance la musique traditionnelle ni de la vider de sa substance. A l'inverse, c'est bien d'enrichissement qu'il s'agit, de liberté et de plaisir, non dissimulé! D'ouverture, aussi, dans la mesure où Klaired ne se réduit pas à un duo figé, qui risquerait de vite tourner en rond. Lorsque Claire-la-flûte et Claire-la-harpe rencontrent Paddy-le-bodhrán (Paddy Kennedy, Siar Anoir avec le groupe Nàbac), elles lui proposent rapidement d'enrichir de percussions deux titres de l'EP. Les pérégrinations musicales de ce dernier pourraient amener les deux Claire à explorer d'autres univers sonores ; on murmure en coulisses qu'un brin d'électro pourrait apporter une nouvelle couleur. L'avenir dira si le duo à trois décide de se prêter au jeu du mélange des genres, il y a déjà beaucoup à faire avec la matière déjà récoltée.

Il y a la piste du chant, aussi. A l'écoute de leur public et avides de conseil, Claire et Claire se mettent à chanter. Elles arrangent un texte émouvant de Théodore Botrel (L'Océan), et le résultat est convaincant; la composition est équilibrée, leurs voix douces et complémentaires portent les paroles en leur donnant une saveur nouvelle. L'essai est transformé avec délicatesse, une nouvelle voie est ouverte, qui reste à explorer. Il y a donc de la place dans l'espace musical qu'elles explorent, et l'EP sonne comme un manifeste d'intention qui promet de fort belles choses pour la suite.

En attendant, le duo promeut son album tout en continuant à travailler, happé dans l'euphorie des projets qui voient le jour et méritent d'être portés. Plusieurs concerts sont prévus tout au long de l'année pour présenter l'album, mesurer l'accueil du public, promouvoir le style. Mais en plus de l'EP, le financement collaboratif a permis à Klaired de tourner un clip (O'Lof) au pub O'Porsmeur à Porspoder, où l'album a également été officiellement lancé. Une vidéo intimiste et conviviale, réalisée par Erwan Daniel (Tam Production), qui rend compte avec talent de "l'univers Klaired", fait de liberté, de rêveries musicales, d'insouciance et de grands espaces. Du clip à la réalisation de l'album, jusqu'à la conception graphique, tout est subtil, travaillé et réfléchi. Un bon vent de fraîcheur et de légèreté offert par les "filles au divan rouge", dont on attend d'ores et déjà les prochaines dérives.

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Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l'âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu'une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s'ancre librement dans le ressenti.

 

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