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Marie Depussé, Dieu gît dans les détails, La Borde, un asile, P.O.L., 2014, 140 pages

Emmanuelle Guattari, New York, petite Pologne, Mercure de France, 2015, 84 pages

David Lapoujade, Deleuze, les mouvements aberrants, Les Editions de Minuit, 2014, 304 pages

Pour tous ceux ayant eu la chance d’y vivre, travailler et même mourir, la clinique de La Borde, près de Blois, est un de ces îlots d’utopie, point de stabilité, où la souffrance psychique peut/pouvait y être entendue, le délire n’étant pas perçu uniquement comme une maladie à éradiquer, mais comme une invention, un bricolage sur fond d’impossible, une façon unique d’être au monde, un début de guérison.

Fondée en 1953 par le génial psychiatre et psychanalyste Jean Oury (thèse de médecine portant sur « la création esthétique »), décédé en mai 2014, La Borde est un horizon qui ne cesse d’insister, rassembleur d’êtres et de familles aussi cabossées que bienveillantes. Un château, un grand parc, des fous, le désordre des tables dans la salle à manger. La délicatesse de gestes et de regards jamais supérieurs.

Soignants et patients du même côté de la barricade – emploi du temps serré pour contenir les pulsions destructrices, partage des tâches. Et pour chacun, des heures difficiles nécessitant soutien.

On sait bien ici que la répétition n’est pas la mort, mais une réserve d’énergie brute et belle.

Constat d’une jeune entrante de vingt ans : « Tout de suite, les fous me reposèrent. Je sus qu’ils se battaient en première ligne, pour moi. »

Ici, les supposés-sachant inventent, comme les autres, un maquis de réponses précaires à l’inattendu des comportements, et des exigences intimes impérieuses, fragiles.

Claude, à La Borde depuis des années, l’un des  héros ordinaire du film de Nicolas Philibert La Moindre des choses, n’a plus de dents.

« C’est la première chose qu’un psychotique abandonne, ses dents. Reste la flamme sombre de son regard, entre la double sauvagerie de sa barbe et de ses cheveux. »

La réédition du livre de Marie Depussé, au titre inspiré d’une expression ayant fait florès de l’anthropologue des images Aby Warburg (un temps interné), publié une première fois en 1993, est un kaléidoscope – chapitres courts (« La vaisselle », « Le bar », « La poterie », « Soir », « Poussière »…) – de sensations, remarques, notations tremblantes, disant la réalité d’une institution où la façon d’ensevelir les êtres sous le diagnostic est généralement perçue comme une violence supplémentaire faite à l’intelligence sensible de sujets cherchant leur chemin dans la nuit, la douleur, et la beauté des fêtes anciennes.

Confidence d’une jeune femme livrée au tourbillon des sensations nouvelles : « Je dormais dans les bureaux des médecins, au hasard. Canapé étroit en moleskine rouge. Réveil à huit heures, chaque matin, pour le ménage. Garçons entrant, par les fenêtres, chaque nuit. Longs conciliabules, longs corps à corps, pour qu’ils prennent la porte. Justine en somme, mais sans infortune. »

Licences de l’être, ce qui est la moindre des choses quand on vit comme un elfe.

Ne pas reculer devant les étincelles de désir, se lier : « C’était encore le début de l’aventure, et les membres de l’équipage donnaient tout ce qu’ils avaient, consommant, consumant leur vie sur place : travail, habitations, amour. »

Se parler, se saliver, et défaire le pouvoir médical pour libérer la puissance de soin.

Réparer la machine à épiler, reprendre corps de femme.

Appeler les fous par leur nom, déchiffrer leur langage, comprendre la chance et le danger des seuils, des portes, des entre-deux, le besoin de cabanes. L’envers des camps dans cette écoute fine du moindre appel.

« Ici on traduit les hurlements, comme une langue familière. »

Ici, il n’y a pas de trivialité, mais des densités de présences, un vaste univers de signes gravés sur le plafond, de la banalité étonnante. Et la Gelassenheit [lire dans le Poulailler l’entretien avec le philosophe Pascal David] comme façon de vivre en regardant se déployer et faner les roses.

L’anarchiste catalan François Tosquelles – L’Homme et sa folie – fut, à la clinique de Saint-Alban en Lozère, le maître en psychiatrie de Jean Oury, « qui n’a jamais eu d’autre interlocuteur, à La Borde, que les fous et Félix, son ennemi choisi, son Premier ministre, son frère. »

Ces deux-là, combattants de liberté, portèrent loin le désir de faire tomber les murs de l’asile.

Parole du général Félix Guattari, psychanalyste et philosophe : « Tout est à La Borde, il ne faut pas bouger, c’est le monde qui viendra. »

Et, de fait, il en vint du monde au château. Marie Depussé, auteure d’un très beau La nuit tombe quand elle veut, témoigne : « O., chaque fois, piquait une colère violente, tout à fait convenable, qui avait certains effets de salubrité. ‘Mais c’est une clinique, ici, on est à la campagne. C’est mauvais, tous ces intellectuels, pour les fous.’ »

Trêve de jérémiades raisonnées, on annonce pour demain une partie de foot contre les voisins de La Chesnaie. Il est alors peut-être encore temps de rejoindre les Labordiens, cette « communauté faite du dépôt des heures de ménage, de bataille avec la crasse inventive, monstrueuse, des fous. »

Les honnêtes gens, ça-va-d’soi ou normopathes sans recul, disent parfois que La Borde est sale. Commentaire : « Savez-vous que le corps des malades mentaux, que leurs gestes effritent l’espace au lieu de l’habiter, en une desquamation monotone qui remplit les cendriers, fait déborder les chiottes, salit, efface la grâce des objets, pulvérise ? »

« Qu’ils ont besoin, souvent, de la poussière, qui les protège de la violence du jour, de celle des autres, et qu’il faut faire très doucement quand on balaye ? »

Dans son séminaire du 2 décembre 1987, repris dans Création et schizophrénie (1989), Jean Oury précise, définitif : « On ne peut pas accuser l’hygiéniste d’être un assassin ! Mais c’est quand même, objectivement, ce dont il est question. Il s’agit bien de l’usage qu’on va faire de la création, avec ses dangers, sa technicisation, son utilisation… »

Un jour – fin du livre, nous sommes en septembre 1993 – Jean Oury annonce la mort de Félix. Les fous pleurent, et font silence, même la nuit, ce qui est inhabituel, en hommage à leur ami.

Marie Depussé, entrée comme patiente à La Borde avant d’y exercer comme soignante l’affirme : « Il a toujours pensé qu’il pouvait y avoir un dialogue entre des groupes d’êtres parlants et les délires les plus solitaires. Pas n’importe quels groupes, disait-il, ceux qui ‘laissent affleurer l’image la plus accomplie de la finitude humaine, toute entreprise mienne s’y trouvant dépossédée au nom d’une instance plus implacable que ma propre mort, celle sa capture par l’existence d’autrui. »

Dans les années quatre-vingts, Emmanuelle Guattari, engendrée elle aussi spirituellement par les fous que soignaient/accompagnaient son père et son ami – elle a publié en 2012 La petite Borde, récit d’une enfance libre à fumer les mégots abandonnés par des Pensionnaires entourés de passereaux – est à New York, arpentant la ville avec le corps serein de qui accepte l’inconnu avec grâce.

New York, petite Pologne est un livre bref, savoureux, composé à la façon des Choses vues de Victor Hugo, disant dans un léger swing d’écriture une ville alors sauvage, livrée à tous les trafics et corruptions imaginables, avant que la police des comportements – tolérance zéro – ne fasse flamber le prix des logements.

Le mois d’août 1987 est alors si chaud que Babylone met les fous dehors, autant dire la drogue en vente libre.

Souvenir d’une passante portant des collants noir opaques quand il fait trente degrés : « Mon père vient faire une conférence à Columbia, à La Maison Française. Il est révéré, une petite star, il fait chaud, c’est émouvant de revoir son jean noir et sa veste pas trop repassée (quand on était petits il achetait par goût ses pulls à losanges et ses chemises à l’épicerie de la station-service de Neuvy). Dans l’ascenseur du Philosophy Hall, il y a un petit graffiti : vive la schizo-analyse. »

Vivre, c’est inventer une géographie singulière, une cartographie bien à soi : « J’allais faire un tour du quartier tous les matins, je venais d’arriver, je m’éloignais progressivement de ma rue de façon géométrique, ajoutant des carrés aux carrés en me repérant aux affiches et à d’autres détails ; je n’avais pas de carte, je ne voulais pas faire touriste. »

Description d’un alcoolique faisant de « curieuses volte-face vers les points cardinaux. Ses pieds font des pas chassés à droite, à gauche. Il cherche quelque chose. C’est un géant. »

On se souvient peut-être que L’Anti-Œdipe, de Félix Guattari et Gilles Deleuze, consacre quelques-unes de ses premières pages à « la promenade du schizo », l’être humain, comme tout animal pensant, étant aussi un animal de territoire.

Dans un brillant essai paru à l’automne 2014, David Lapoujade, maître de conférences à la Sorbonne, éditeur des deux ouvrages posthumes de Gilles Deleuze, L’île déserte et autres textes (2002) et Deux régimes de fous (2003), analyse cette « encyclopédie » des mouvements aberrants que constitue la philosophie du maître aux yeux jaunes, lignes nomades révélées aussi bien chez Francis Bacon, Lewis Carroll, Artaud que dans le baroque des plis et replis leibniziens ou les processus schizophréniques, et pensées dans leurs logiques propres, en tant que « modes de peuplements de la terre ».

Il s’agit ici de se demander de quel droit (quod juris ?) diverses sortes d’organisations sociales, esthétiques, politiques, scientifiques, philosophiques, écrasent, nient, ces mouvements singuliers de déterritorialisation (vitalistes, épiques, inconscients, obscurs) formant le cœur de nos indispensables poétiques et agencements existentiels : « sous certaines conditions, les mouvements aberrants constituent la plus haute puissance d’exister tandis que les logiques irrationnelles constituent la plus haute puissance de penser. »

La vie la plus palpitante ou débordante ou zigzagante est une machine de guerre contre les structures, « contre les appareils de capture des appareils d’Etat et contre la puissance d’axiomatisation du capitalisme. »

Deleuze n’aura cessé de poser cette question : comment habite-t-on cette terre qui nous supporte, sur quels plans d’immanence ?

A chaque monade désirante son rythme, sa rythmologie particulière, sa cadence, son staccato de pas, et l’organisation impensée de son errance.

Conclusion de Mille plateaux : « Car c’est bien là l’enjeu du négatif et du positif dans l’absolu : la terre ceinturée, englobée, surcodée, conjuguée comme objet d’une organisation mortuaire et suicidaire qui l’entoure de partout, ou bien la terre consolidée, connectée au Cosmos, mise dans le Cosmos suivant des lignes de création qui la traversent comme autant de devenir (le mot de Nietzsche : Que la terre devienne la légère…). »

Les chemins qui ne mènent nulle part conduisent bien souvent à la découverte de l’essentiel.

L’obstination est une éthique, comme le silence.

Saint Luc : « Dans la patience, acquiers ton âme. »

La patience est un jeu de cartes qu’on joue seul, titre d’un tableau de Braque.

Et si nous apprenions la patience ensemble ?

On peut lire dans A quelle heure passe le train… Conversations sur la folie (Calmann-Lévy, 2003), long dialogue entre Marie Depussé, jeune pensionnaire devenue écrivain, psychanalyste, enseignante à l’université, et son complice Jean Oury, cette phrase d’un « schizophrène authentique sur le chemin du poulailler » : « Et ils me parlent ! »

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Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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