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Pier Paolo Pasolini, La longue route de sable, traduit de l’italien par Anne Bourguignon, photographies de Philippe Séclier, Editions Xavier Barral, 2014

La critique peut être une activité de messager psychopompe.

Passeur d’âmes, les lecteurs de profession ont la responsabilité de gardiens de tombeaux.

Ils ouvrent des livres, voient la mort se lever, heureuse de se multiplier, vivante, en autant de sensibilités que l’écriture du veilleur aura su toucher.

En 1959, Pier Paolo Pasolini vient de publier son deuxième roman, Une vie violente. Collaborant parallèlement à plusieurs revues – son premier film, Accatone, sortira deux ans plus tard – le magazine Successo lui commande un reportage : parcourir la côte italienne de Ventimiglia à Trieste, pour en rendre compte comme écrivain. Ce sera La longue route de sable (La lunga strada di sabbia).

Les éditions Xavier Barral republient aujourd’hui de façon magnifique ce texte, augmenté des pages que le magazine n’avait pu garder, par manque de place. Sont jointes également les photographies que Philippe Séclier a prises à la poursuite de son mentor, photographies noir et blanc, parfois tremblées, à la façon d’un Bernard Plossu sur la route du flirt de Claude Nori, ou même, c’est inattendu, de Lisette Model.

La longue route de sable est bien plus qu’un long article pour magazine, mais une œuvre de haute sensibilité, faisant songer souvent au meilleur d’Hervé Guibert, par la grâce pointue de ses analyses – ciselées quelquefois jusqu’à la caricature – son art du détail, et l’attention portée au corps révélateur : «Voilà comment une Manon passe sa première adolescence : à s’exhiber, provocante, populaire, innocente et déjà perfide, déjà consciente non du bien, mais du mal qu’il y a dans ses seins qui pointent à peine, dans ses cheveux blonds qui sont encore ceux d’une enfant.»

Ou : «Livourne est une ville de gens durs, peu expansifs : une grande finesse d’esprit hébraïque, de bonnes manières toscanes, une insouciance à l’américaine. Garçons et filles sont toujours ensemble. Il n’y a pas de problème de sexe ; simplement une grande envie de faire l’amour.»

Pasolini fait de l’observation des plages qu’il traverse d’un pas de plume un prisme de la réalité des classes sociales italiennes en ces années 50 où le corps se libère, de la plage privée des Agnelli à Forte dei Marmi au sable populaire de Cecina.

A Fregene, l’écrivain journaliste rencontre Moravia écrivant L’Ennui, puis Fellini tournant une scène de La Dolce Vita : «Je devais aider Fellini à écrire les dialogues de cet épisode (l’actrice joue un rôle d’écrivain) et au lieu de ça, je suis allé traîner sur les plages de la mer Tyrrhénienne.»

La Fiat Millecento descend vers le Sud, Pasolini, cravate sous le pull en v, pantalon serrant, est heureux, la casbah blanche de Sperlonga en vue. La vie est un roman écrit à vive allure. Et, puisque Visconti attend à Ischia, andiamo tutti !

Le peuple de Naples surgit, nous sommes déjà dans un film de Pier Paolo, regard de peintre cinéaste. Portrait d’un petit mendiant : «un monstre, le pauvre, sans tête, ni jambes, ni bras, sans corps, avec juste une mauvaise paire de chaussures et une bouche.»

Eblouissement d’un lecteur de 2015 devant ces phrases à la fois simples et terriblement vivantes: «J’ai traîné jusqu’à l’aurore, j’ai vu le Vésuve, si proche qu’on pouvait le toucher de la main, se découpant sur un ciel, désormais rouge, flamboyant, comme si on ne réussissait plus à cacher le Paradis.»

Et comme je l’aime cette impression de plénitude : «Cette sensation de paix, d’aventure, que j’éprouve dans cet hôtel d’Ischia, la vie ne me l’offre plus que très rarement. J’ai l’impression d’avoir toujours été là.»

Phrase entendue dans la nuit, prononcée par une jeune fille un peu canaille – «Buvons dans le même verre… De toute façon, maintenant…» – avant de plonger dans la «plaque étincelante» de la mer.

Aucun doute, même s’il ne le sait pas, Pasolini durant ce voyage est beat, frère ignoré de Kerouac, le Québec après tout, faites un effort, n’étant pas si éloigné de Capri : «Quelle ivresse de quitter Naples, tôt le matin, dans un bleu céleste qui exalte le cœur!»

Mais pourquoi de telles phrases mettent-elles immédiatement les larmes aux yeux ? «Chose unique au monde, la beauté produit directement ici la richesse. Les gens vivent dans une aisance paisible, laissant la beauté travailler pour eux.»

Et nous ne sommes qu’à la page 72, Santa Maria, Madre di Dio ! La grande Italie « chrétienne et communale » revit, agenouillons-nous, puisqu’aujourd’hui elle a disparu – sujet du prochain livre de Yannick Haenel, Je cherche l’Italie.

Mais, méditons d’abord cela : «Je peux affirmer que le voyage de Messine à Syracuse peut rendre fou.»

Apparition d’un garçon «au visage antique, vraiment» : «je ne peux pas dire si c’est un visage phénicien, ou d’Alexandrie, ou de scribe romano-méridional, et ce dos aux épaules bien dessinées qu’on ne voit que sur des vases.»

A Cutro, le long de l’effrayante mer Ionienne, paysage de dunes jaunes, Pasolini entre chez les bandits, territoire de l’omerta : «On sent, à je ne sais quoi, que nous sommes en dehors de la loi, ou, pour le moins, loin de la culture de notre monde, à un autre niveau.»

Un marin : «Bon, pour le moment, toi, tu es un dieu pour nous parce que tu n’es pas d’ici. Mettons que tu restes quatre ou cinq jours, alors tu ne seras plus rien.»

Commentaire : «Je suis happé par un tel bonheur à voir les choses que j’en deviens presque aveugle.»

On peut encore admirer actuellement sur quelques écrans en France le film que le réalisateur Abel Ferrara a consacré au génie italien – interprétation parfaite de William Defoe – sobrement intitulé Pasolini. Le cinéaste new-yorkais y montre un artiste au soir de sa vie, habité par ses visions, conscient d’être en danger pour avoir vu l’enfer. Qu’il semble loin alors le voyage plein d’allégresse d’un esthète se promenant sur les rivages d’un pays encore marqué par l’innocence !

Description d’Ostie dans La longue route de sable – Pasolini y mourra seize ans plus tard, Ferrara, dans une scène d’une grande violence, ayant choisi de privilégier la thèse du crime homophobe: «J’arrive à Ostie sous un orage bleu comme la mort. L’eau se déchaîne entre les coups de tonnerre et les éclairs. Les vacanciers s’entassent dans les bars, sous les moindres abris, la queue entre les jambes. Les établissements balnéaires, vides, paraissent démesurés.»

Passe la Vespa mélancolique d’un autre cinéaste, Nanni Moretti, filmant dans son Journal intime, sur les accords et le chantonnement de Keith Jarrett (Köln concert), les abords de ce lieu de désolation, terrain vague ayant bu le sang d’un des plus grands poètes du XXe siècle.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. dancefromthemat / 12 mars 2015 at 15 h 16 /Répondre

    Magnifique!

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