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Nicolas Chauvat, Les secrets des kimonos anciens, A la découverte des sagesses millénaires de la route de la soie, La Librairie du Cénacle, Avion, 2014, 133p
Céline Minard, Ka Ta, Rivages, 2014, non paginé
François Cheng, Et le souffle devient signe, Portrait d’une âme à l’encre de Chine, L’Iconoclaste, 2014, 133p,

On croit parfois paresseusement que les grandes civilisations ne se nourrissent que d’elles-mêmes. Les allers-retours entre peuples et grands ensembles géographiques sont bien au contraire la source de la richesse de ces pays – Chine, Japon – que nous pouvons admirer pour leur degré de raffinement et d’inventivité, ce qu’on appelle culture, c’est-à-dire cette façon d’habiter pragmatiquement et poétiquement une terre, d’envisager la forme de ses relations à autrui, et de prendre soin parfois d’une subjectivité considérée comme singularité sensible.

Plaidoyer pour une mondialisation féconde (précapitaliste), Les secrets des symboles des kimonos anciens de Nicolas Chauvat, chargé de presse à l’ambassade France à Tokyo et très bon photographe, est un petit livre bleu savoureux comme une encyclopédie portative – très bien édité par les éditions d’Avion, La Librairie du Cénacle – offrant aux lecteurs soucieux de découvrir la signification symbolique des dessins ornant les kimonos un savoir très précieux.

Quittez vos fantasmes d’origine unique, papa et maman ne vous ont pas conçu seuls. Au commencement étaient l’hybridation, le multiple, l’écheveau.

Le Japon donna à la Chine l’éventail, qui lui apporta tant, par exemple le kimono (création de la dynastie Shang plus de 1000 ans avant Jésus-Christ).

Leçon : « Tandis que la philosophie, et plus précisément la philosophie grecque, constitue le socle de la civilisation occidentale, la poésie constitue l’essence même de la culture asiatique », la contemplation et la recherche de la beauté dans les moindres détails de la vie quotidienne, l’attention portée aux processus naturels – pour les shintoïstes la nature est le sanctuaire ouvert des kamis – formant le socle d’une perception de l’existence conçue comme don, et non pénitence (la chair comme source du mal et de la confusion dans la pensée judéo-chrétienne).

Pourquoi les samouraïs sont-ils si fervents des motifs représentant des libellules ? Parce que ce frêle animal, volant droit devant lui quoi qu’il advienne, obstinément, courageusement, peut aussi porter plusieurs fois son poids. Parti de rien (une pauvre larve), ce bel insecte capable de métamorphose et d’élévation, se nourrissant de petits animaux nuisibles, symbolise l’une des vertus confucéennes les plus prisées, source de vraie puissance : « la possibilité pour chaque homme de dépasser sa propre condition. »

Autre enseignement : « un homme mauvais se reconnaît au fait qu’il se plaît à chercher les défauts de ses semblables tandis que l’homme de bien se distingue par sa volonté d’essayer de leur apprendre à développer leur qualités cachées. »

On pourra s’amuser des différences interprétatives concernant par exemple le saule pleureur (tristesse en Europe, amour en Asie) ou le lapin, moqué en Occident pour sa pusillanimité et son impureté quand l’Asie en fait le représentant du courage, de la dévotion et de la fécondité (inépuisable énergie yin), fournissant en outre ces poils qui formeront les pinceaux dont se serviront les lettrés.

Evoluant avec aisance entre références indiennes, taoïstes, shintoïstes et confucéennes comme une carpe entre les lotus de son bassin, Nicolas Chauvat voit dans les kimonos anciens un pont flottant de symboles, de codes poétiques nécessitant aujourd’hui, pour être pleinement compris, l’intercession d’un étymologiste érudit. Vous saurez donc tout ou presque sur la fleur de cerisier disant l’éphémère beauté des objets du monde, ou la symbolique du prunus, du pin, de la pivoine (protectrice des shishis, ces lions gardiens des temples), du chrysanthème, mais aussi sur les vertus médicinales de la fleur de l’orchidée réputée pour sa capacité à prolonger la vie, à l’instar de la tortue ou de la grue, dont « la partie rouge écarlate sur le haut de la tête » fut associée par les taoïstes au cinabre rentrant dans la composition de la légendaire pilule d’immortalité.

A propos du bambou : « Les taoïstes et les bouddhistes ont focalisé leur attention sur une particularité du bambou qui n’aurait probablement pas été remarquée en Occident. La tige de bambou est creuse. Tandis que les trois grandes religions polythéistes occidentales se sont construites autour de l’idéal de la plénitude, la pensée orientale, elle, accorde une position centrale à la notion de vacuité. »

Complément indispensable au beau livre que Philippe Sollers avait consacré en 2006 aux fleurs (Le grand roman de l’érotisme floral) à partir des dessins du peintre hollandais Gerard Spaendonck (1746-1822), ou à l’ouvrage récent de Nicolas Idier intitulé La musique des pierres (Gallimard, 2014), vous aurez l’impression délicieuse en ouvrant ce livre d’accéder à une science que ne possèdent plus aujourd’hui que quelques initiés.

On pourra se laisser enchanter également par la publication du bel objet livresque – couverture montrant à l’encre de Chine le chignon d’une dame de haut rang quasi superposable à la photographie couleur choisie par Nicolas Chauvat pour illustrer son livre – que Céline Minard forma au Japon lors de sa résidence en 2011 à la villa Kujoyama (merci à Pierre Bergé d’avoir il y a peu financé la restauration de ce haut lieu de l’amitié franco-nippone).

Associant dessins, photographies de galets (des kamis) et textes à la manière ingénieuse et malicieuse d’un Paul-Armant Gette, Ka Ta dit en quelques douze scènes foudroyantes – des différentes façons d’user du sabre selon la tradition – encadrées par deux saluts (Hajime no saho, torei / Owari no saho, torei), la violence chorégraphiée d’un geste de samouraï.

Sorte de chanson de geste contemporaine croisant aussi bien l’impeccable figure du justicier du Ghost Dog de Jim Jarmusch, l’exécutrice sexy du Kill Bill de Quentin Tarentino ou les guerriers d’Aki Kurosawa, la littérature invente ici un monde de singes, de dragons, de démons et d’ennemis d’auberges qu’il s’agit de terrasser dans les règles de l’art : « La coupe horizontale, appuyée par mon genou instantanément relevé, trancha son pied dans l’épaisseur et fit s’envoler dans la lumière du jour nouveau, des esquifs de fourrure vers la vallée. »

Ou : « J’ouvris la hanche et pivotais autour du fourreau de mon sabre comme le gond huilé d’une porte, et coupai à l’horizontale dans la chair tendre de la plante du pied en avant du talon. »

Ou, plus fort encore : « Et tandis qu’il commençait son troisième pas de recul volontaire, je réarmai et portai ma lame à l’horizontale sur ma gauche devant moi et d’un seul élan, passai dans sa taille entre les côtes et l’os iliaque découverts et avant que son corps ne se divise en deux parts inégales, réarmai et coupai verticalement son buste sur toute sa hauteur. »

Théâtre de sang et de cruauté, le dernier ouvrage de l’auteur du très remarqué Faillir être flingué (Rivages, 2013) déploie la langue, fine comme une lame précisément aiguisée, en des éclaboussures de sang et de désir, faisant de chaque tableau une enluminure sertie d’escarboucles taillées en pointe.

Maître de cérémonie, l’écrivain est un maître de visions, animant par ses mots ce que la fréquentation des images du monde – un poulpe tiré d’une gravure d’Utamaro par exemple – aura déposé en lui de fantômes de lignes et de de couleurs ne cessant de se transformer par le pouvoir de la voix narrative. Et l’on songe quelquefois ici à la sainte fureur sanguinaire du Saint Julien de Flaubert : « Tandis qu’il regardait une pomme mouchetée de rouge tomber et rouler au sol sans un bruit, je portais la main gauche au milieu de mon sabre, enserrais le dos de la lame entre le pouce et l’index et la main bien à plat, me donnais un pas d’élan pour guider vingt centimètres d’acier par-dessous ses côtes flottantes à l’intérieur de son poumon. Il hurla comme un chat écorché. »

Ou à Cyrano de Bergerac, pour l’humour : « Alors qu’il rompait d’un pas sauté, j’abattis mon arme face à lui et j’écorniflai son chapeau qui roulait au sol. »

Sur la manière de forger les lames des katanas, le lecteur pourra se souvenir de la pertinence de Nicolas Chauvat : « Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’efficacité de celles-ci ne réside pas dans l’emploi d’un acier plus dur que les autres, mais sur la réalisation de plusieurs lignes de trempes. Certes le tranchant devait être d’une rigidité à toute épreuve, mais le cœur de la lame quant à lui était fait avec un métal plus mou, ce qui permettait au sabre de subir les coups sans se briser. »

Une lame tachée de sang est essuyée, puis rengainée. Ne pas oublier alors de reculer de deux pas.

Le récit reprend, comme à l’exercice.

« Droit devant moi, je m’en vais. Les joues fardées comme un samouraï après une nuit de beuverie, par le chemin des fleurs. »

Si l’ouvrage de François Cheng, Et le souffle devient signe, n’est pas une réflexion sur la calligraphie comme art martial (et encore moins comme art décoratif), elle a pourtant le tranchant, la netteté, la précision, de qui manie le pinceau – poils de bouc, de lièvre ou de loup de préférence, encre patiemment fabriquée – comme on cherche à se tenir debout parmi et avec les dix mille êtres.

Livre où chaque page associe, accorde, calligraphie, poésie et remarques de nature autobiographique ou esthétique concernant l’art du signe tracé sur la feuille comme on participe à la création de l’univers et la réinvention de soi, cette nouvelle édition d’un texte déjà maintes fois salué pour son immense sensibilité et sa sobre intelligence est une proposition de liberté adressée à chaque âme cherchant son chemin dans la nuit.

Confidence : « La calligraphie m’a sauvé la vie. (…) J’ai toujours été calligraphe, mais mon goût pour le papier et l’encre a été décuplé par mon exil. Pendant presque vingt ans, avant d’arriver à maîtriser le français au point de pouvoir écrire des essais, des poèmes et des romans directement dans cette langue, j’ai été un homme sans paroles. »

Plus loin : « Une calligraphie réussie est un être d’encre qui respire. »

Chers amis de la poésie, il est temps de réviser nos classiques. Si Chuangtseu, Wang Wei, Shitao, Li Po nous sont quelque peu connus, découvrons à présent, par la grâce d’une mince poignée de vers reproduits en rouge sur le papier blanc, les pensées poétiques de Liu Xizai, Su Shi, Guo Xi, Yu Shinan, Jiang Cui, Zhang Xu, Huai Su, Fu Shan, Chu Ta, Wei Zhuang, Xuan Jue, Chang Jian. La liste n’est pas exhaustive, nous faisant comprendre avec joie que notre méconnaissance de la Chine et notre non-savoir sont abyssaux.

Guanzi : « Ce n’est pas le manque / de richesses qui est / à redouter sous le ciel, / C’est l’absence de partage. »

François Cheng, auteur d’un premier livre très remarqué, L’Ecriture poétique chinoise, se souvient : « Enfant, j’habitais une route qui montait une colline en lacet et qui comptait dix-huit maisons. Les nuits de pleine lune, les enfants allaient de maison en maison pour se rassembler. Nous formions une petite troupe qui s’enfonçait dans l’ombre légère de la montagne, nous passions des nuits entières près des chutes d’eau, sans pouvoir dormir, à regarder le ciel. »

La liberté fondamentale est une saison d’enfance renouvelée à volonté, tel un art du rythme et de l’abandon dans l’instant vécu comme un trésor.

Définition du style herbe folle en calligraphie : « Un trait spontané, imprévisible et fulgurant. »

Une fille dessine d’un trait son sourcil, éclosion d’une jeune femme ayant la force d’une pivoine : « Le lendemain et les jours suivants, encore et encore, quelque chose au cœur du calice continue à jaillir, telle une fontaine inépuisable, faisant frémir les pétales, déborder la coupe déjà trop pleine. »

Paul Claudel revenant de Chine écrit que le poème est issu du blanc.

On écrit ou calligraphie pour remercier, et faire prospérer la création qui se recrée, identique et différente, à chaque nouveau souffle.

Pour finir, rapprochons avec François Cheng la citation du philosophe Martin Heidegger – « L’Etre est ce qui n’en finit pas d’advenir » – de ces vers fameux de Laotseu, fondateur du taoïsme : « Le Tao d’Origine engendre l’Un / L’Un engendre le Deux / Le Deux engendre le Trois / Le Trois produit les Dix mille êtres / Les Dix mille êtres s’adossent au Yin / Et embrassent sur leur poitrine le Yang / L’Harmonie naît au Souffle du Vide médian. »

Vous l’aurez compris, pour traverser les siècles, soyons au moins Trois, vagues au cœur du vide et de la transformation permanente de l’univers.

Que tout change, afin que tout reste identique.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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