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« Cette chanson est un hymne dédié à Pachamama, notre mère la Terre », explique Luzmila Carpio en guise de préambule à son concert. Elle parle avec une voix douce, empreinte d’une émotion qu’elle ne cherche pas du tout à dissimuler. Les trois musiciens qui l’accompagnent sourient doucement, se regardent et s’accordent une dernière fois, sans le souci un peu artificiel d’en « mettre plein la vue » dès les premières notes. Un dernier coup d’oeil pour s’assurer que tout le monde est prêt et l’approbation discrète de la chanteuse obtenue sous la forme d’un léger hochement de tête, et la guitare de Mocke ouvre le bal, en décomposant des accords simples, tranquillement, sans esbrouffe. Luzmila Carpio interprète en quechua des chansons simples, qui célèbrent l’attente d’un enfant, la naissance d’un bébé lama, le respect dû à l’eau, aux animaux, aux plantes. Sa voix volontairement enfantine – en hommage à Pachamama – s’envole parfois dans des aigüs invraisemblables, qui ne sont pourtant – et étangement, jamais stridents.

Disons-le de but en blanc, on peut être tenté de sourire de l’apparente naïveté des chants, de l’absence totale de mise en scène, des orchestrations réduites à leurs plus simples expressions. On s’amuse des couleurs jazz, folk et même reggae que distille parfois la guitare de Mocke, du sérieux et du jeu minimaliste et discret de Florian Pellissier au piano, et des attitudes de Baron Rétif aux percussions, tantôt souiant et déjanté comme un des Forbans, tantôt à la limite de la transe alors qu’il agite un oeuf sonore. Et bien pourtant, ces trois musiciens de talent (écoutez pour vous en convaincre le piano dans tous les albums du Florian Pellissier Quintet, le son envoûtant de l’Indien, dernier album de Baron Rétif et Concepcion Perez, et celui de l’Anguille, premier album solo de Mocke, ou toute sa discographie avec Holden!), ne se sont certainement pas fédérés autour de Luzmila Carpio par hasard, et je vois deux bonnes raisons de se lancer dans un tel projet:

La première est musicale: les chants de la Cordillière possèdent une personnalité forte, ils sont à la fois graves et joyeux, profonds et légers, et souvent très simples. C’est un véritable défi que d’adapter une musique traditionnelle (ou aux couleurs traditionnelle puisqu’il y a aussi des compositions), si aérienne, légère et enlevée, à des instruments du fond de nos vallées, et ce défi s’avère à mon sens fort honorablement relevé. L’empreinte chantée de la musique des Andes est fondamentale, et les ornementations sont très sobres, épurées. Rien de choquant dans cette adaptation, puisque comme l’explique Luzmila pendant le concert, la musique andaise est chant par essence. Dès lors, on ne s’étonne plus de l’absence de flûte, mais on apprécie l’arrivée presque rassurante du Charango, comme une confirmation que l’on ne s’éloigne pas trop du Titicaca. Le trio d’intrumentistes, sans tout à fait se faire oublier, sait mettre en avant le chant si particulier de Luzmila, reprenant le thème simplement, sans inutile fioriture, comme un soutien a minima. Il en faut, du talent, pour s’effacer de la sorte, et ainsi se concentrer sur la qualité de son propre son.

On peut ajouter à cela la personnalité de Luzmila, dont le chant vient du coeur. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder ses yeux briller comme des braises tout au long du concert. Et de l’écouter parler de tout et de rien sans complexe, sans fausse pudeur. Et d’imiter, ou plutôt de nous relater ses intimes conversations avec les oiseaux d’Amérique du Sud. Ce concert n’a rien d’une prestation grandiloquente et prétentieuse, c’est une discussion chantée entre une femme et un public. Mais ne nous méprenons pas, Luzmila Carpio, à travers ces chants simples et apparemment naïfs, mène un combat. Plusieurs combats.

Ces multiples combats sont l’autre raison de s’engager à ses côtés: la défense des droits des Indiens Quechua et Aymara, pour la sauvegarde de leur culture millénaire, pour les droits des femmes en Bolivie, pour l’accès à l’éducation, autant de causes qui méritent leur avocate… Alors que dans les années 1990, le gouvernement travaillait à marginaliser les indiens de l’Altiplano bolivien, Luzmila Carpio distribuait des cassettes de chansons dans sa langue natale et financées par l’Unesco, afin de défendre leur identité. « Chanter, c’est faire de la politique », déclarait-elle aux InRocKuptibles en mai 2014. Comprendre donc que Luzmila Carpio, malgré sa voix flûtée, chante avec une conviction forte, avec fermeté, même. L’album Yuyay Jap’na Tapes qu’elle a présenté au Quartz reprend ces chansons des années 1990, et le message, aujourd’hui, est le même. Respect et amour de l’Humanité, de la Nature, célébration de la simplicité et de la fragilité de notre Terre. Un message chanté avec une tendresse enfantine, mais beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraît. Et le jour où nous nous émerveillerons de la naissance d’un lama comme Luzmila Carpio le fait, nous aurons peut-être fait un pas considérable vers notre propre rédemption.

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Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l’âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu’une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s’ancre librement dans le ressenti.

 

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