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Entretien avec Béatrice Mabilon-Bonfils, professeure de sociologie à l’université de Cergy-Pontoise, auteure de Bernard Lavilliers, pour une sociologie politique de la chanson, éditions Camion Blanc, 2012

Fabien Ribery : Pourquoi avoir choisi de vous intéresser au chanteur Bernard Lavilliers après avoir travaillé sur la culture rave ?

Béatrice Mabilon-Bonfils : Bizarrement c’est pour répondre à une intuition « épistémologique ». Nous savons depuis Bachelard que la connaissance scientifique se construit toujours contre, contre l’opinion commune, contre les autres, mais surtout contre soi-même. Après des années de sociologie du dévoilement, par un véritable retournement de posture, j’ai compris que la connaissance se construit aussi avec : avec les autres, avec les savoirs déjà constitués, dans le dialogue ou la confrontation avec les savoirs qui ont fait sens pour nous, mais aussi – qu’on le veuille ou pas, qu’on le sache ou pas – avec ses émotions, ses manques à être, ses failles… ses affects.

J’avais donc choisi d’abord de travailler sur la musique techno dans une position de surplomb confortable : celle du chercheur non impliqué, au moins dans la musique et les fêtes qu’il fréquente comme chercheur (mais pas comme sujet). Aucun attrait personnel pour les rythmes techno, pour les transes nocturnes et au final un sentiment doux-amer que cette pensée du décentrement ne me permettait pas de ressentir ce qui fait sens pour ceux qui vivent ces raves, restant étrangère au moment. Si bien que mes ouvrages et articles sur cette question m’ont semblé insuffisants pour saisir une pratique qui, par définition, se vit en commun et nécessite de faire sens de ce qui est vu, écouté, ressenti dans un espace et un temps communs, le concert.

J’ai donc opté pour une «compréhension incarnée » c’est-à-dire choisi le chanteur qui m’émouvait le plus pour comprendre ce qui se joue dans un concert, non de l’extérieur mais par le vécu intime, non seulement comme chercheur mais comme spectateur : une cinquantaine de concerts vus « pour le plaisir » sur plus d’une trentaine d’années dans des lieux divers, de la toute petite salle de spectacle de Marseille à la salle de spectacle d’un haut lieu sidérurgique en période de crise, Thionville, à la grande salle de spectacle parisienne, à l’Olympia, jusqu’au spectacle extérieur sur un terrain vague d’une petite ville de province comme Salon ou encore dans une petite discothèque d’Hyères, et ce, combiné à la pratique de la chanson de variétés en amateur.

Ma fille Salomé, prénom éponyme d’une chanson de Lavilliers, figure, porte en son sein autant l’aspiration à la paix que le risque de l’altérité.

F.R. : Quelle est pour vous la chanson de son répertoire emblématique de son œuvre ?

B. M-B : Difficile de répondre à cette question : il y a celle à laquelle ma fille doit son prénom « Salomé », hymne à l’amour et à l’altérité, celle qui me touche le plus « Attention fragile » une sorte de mise en abyme, celle où Bernard Lavilliers chante à la fois sa vision programmatique et ses désillusions diagnostiques « Utopia », ou encore celle qui par son ambiguïté constitutive laisse ouvert « le champ des possibles » des interprétations : « La grande marée ».

F.R. : Distinguez-vous des périodes très distinctes dans sa production ?

B. M-B : Il est à la fois toujours le même et toujours différent, et s’il a exploré des univers musicaux très différents, du reggae au rock, à la salsa, aux musiques latines, une étrange familiarité résonne dès les premières notes. Regardez son dernier album acoustique : on connaît toutes les chansons et pourtant c’est une autre manière de poser les mots, une autre manière de faire sonner la musique, de nouvelles orchestrations… et des textes que l’on entend autrement, par la déclinaison nouvelle qui en est faite.

F.R. : Qu’est-ce qu’un chanteur engagé ? Faut-il distinguer chanson sociale et chanson engagée ?

B. M-B : C’est une question complexe, celle du rapport des cultures dominées à l’art et aux formes de résistance. « Que peut l’art ? », chante d’ailleurs Lavilliers. Avec Lavilliers, « Les barbares » – ceux avec qui étymologiquement on ne pouvait pas parler – et « Les poètes » feraient-ils donc bon ménage ? Le public de Lavilliers, comme nous l’avons observé dans nos enquêtes, est mixte du point de vue social, ce qui n’est pas si fréquent. Des catégories sociales populaires (ouvriers, employés, etc.) y côtoient des cadres et des professions intellectuelles supérieures, notamment les plus diplômées. Lui-même est d’origine sociale modeste mais lettrée (fils d’institutrice et d’ouvrier), même s’il vit aujourd’hui comme un artiste aisé et reconnu. Ses chansons et plus largement ses prises de position portent une critique sans concession des pouvoirs institués et des rapports de domination politique, économique et sociale.

Bien sûr il s’agit de chanson sociale, car créer, c’est donner une signification à l’environnement, en utilisant des codes symboliques ou des mythes largement répandus. Chez Lavilliers, dans une filiation symbolique réaliste détournée, les figures du voyou, du vagabond, de la prisonnière se sont intégrées au paysage des figures sociales plus familières comme celles du marin, de l’ouvrier, du saltimbanque ou de l’enfant-soldat. Mais l’homme est né aussi de ces mythes biographiques fondateurs : l’usine, les ouvriers, les mines, Saint Etienne [ndlr : récemment le journal Le Monde a fait polémique en évoquant, par une photographie qui aurait pu être prise n’importe où ailleurs, la ville de Saint Etienne comme ville sinistrée économiquement], la boxe et la violence ; la petite délinquance et la maison de correction, le départ pour le Brésil, le retour avec l’année de forteresse à Metz pour désertion, les voyages.

Au fond, la portée politique d’une œuvre transcende toujours les positions politiques de son auteur. Paraphrasant Barthes, nous pourrions dire que chanter « C’est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle (le chanteur) par un dernier suspense, s’abstient de répondre ». Lavilliers chante la poésie classique : Rimbaud, Aragon, Villon, Roy, Apollinaire, et ces standards légitimes de la poésie ne sont pas reniés, mais il porte en même temps la voix de communautés ou plutôt de groupes, d’individus opprimés, qui se (re)donnent ainsi à eux-mêmes le sentiment de leur humanité et de leur dignité.

Les œuvres résistent à un décodage simple et la combinaison de textes, rythmes, mélodie, transe du corps ne rendent pas aisée une appréhension simple de ce qui se vit dans le moment.Il propose un espace d’expression politique alternatif, quand les discours politiques laissent sans voix une fraction croissante de la population. Ce cheminement prend tout son sens dans un parcours humain : Lavilliers revendique un enracinement dans des origines régionales (St-Etienne) et ouvrières (fils d’ouvrier, un temps tourneur sur métaux), manifeste régulièrement un soutien au monde ouvrier, chante et dit de la poésie classique dans ses concerts; prône la célébration du détour vers l’ailleurs, vers l’Autre, multiplie dans les concerts les adresses politiques au public à un moment de désaffection des modalités classiques du politique. Il porte ainsi la voix de communautés d’individus opprimés, qui se (re)donnent ainsi à elles-mêmes le sentiment de leur humanité et de leur dignité, ce que les anglo-saxons nomme « l’empowerment », cette réappropriation collective de sa propre histoire qui redonne du sens.

S’il est une tradition continue dans la chanson française, aiguillon pour penser le monde, c’est bien celle de la pertinence de son impertinence. Mais l’art sert le Politique non pas seulement par les idées portées par les œuvres, mais parce qu’il transforme les spectateurs en sujets qui pensent le monde et prennent une distance réflexive avec leurs pensées.

F.R. : Le corps de Bernard Lavilliers semble très important dans sa façon d’incarner une forme de résistance. Le cuir est-il révolutionnaire ?

B. M-B : Le cuir fut un passage avec sa symbolique… Dans la dernière tournée, ce sont les « pompes rouges » ! Par-delà la boutade, le corps est essentiel dans la musique de Lavilliers. La scène est un puissant dispositif de désignation : rampe, pinceaux de lumières, projecteurs. Mais elle met en présence autant qu’elle met à distance… Elle rehausse l’artiste qui prend place dans ce lieu vide et clos, qui prend sens par le corps, car, paradoxalement, le roi y est nu et tout-puissant également en ce que son pouvoir passe par le corps.

Quand les lumières s’éteignent, le spectacle commence… et le son fait appel au sens, aux vibrations ressenties, aux motions sensibles : la musique fait appel au corps par la dynamique des mouvements et, si le texte y est performatif, il y vit par le concert qui fera de la performance scénique une célébration collective… si l’alchimie a lieu. Au Brésil, Lavilliers s’imprègne d’une musique métissée, populaire, chaude et rythmée, sensuelle, africaine et latine, mélancolique souvent, une musique qui s’adresse aux corps pour parler aux âmes. Sur scène, d’ailleurs, le corps de l’artiste est souvent en mouvement, à l’unisson avec les spectateurs.

La main illustre souvent les textes, mais, si ses mains s’élèvent, elles se referment souvent en poing, le coup de poing du boxeur qu’il fut, le poing de la révolte. Le poing du coup. Dans La Société de consommation,Jean Baudrillard met l’accent sur la valeur capitalistiquequi légitime le (re)formatage du corps, « objet plus beau, plus précieux, plus éclatant que tous » au regard des exigences de la société de consommation : un corps glorifié, fétichisé et instrumentalisé au moyen de la présence et la visibilité exhibitionnistesdu corps dans l’espace public.

Mais, si l’artiste sollicite la sensibilité visuelle des spectateurs, certes développée par la culture de masse en utilisant son corps, en le mettant en scène, en jeu, c’est afin d’offrir des prises au corps de la révolte au regard de la potentielle puissance transgressive et subversive du corps présent-absent. Jonathan Benthall [Jonathan Benthall, The Body as a Medium of Expression : A Manifesto, Studio International, juillet-août 1971] montre que la résistance et les aspirations portées par les groupes opprimés et minoritaires passent par le corps : ils« trouveront une expression efficace dans le corps plutôt que dans le (seul) langage verbal dans la mesure où ils choisiront d’affirmer leur libre arbitre au lieu de se conformer aux normes dominantes ».

Il y aussi le plaisir du corps, le lâcher prise collectif, dans un aller-retour perpétuel entre moment réflexif, danse, chant ; plaisir du collectif, sensations des corps et des voix, éléments musicaux d’une performance, jeux de regards, communications tacites et rétroactions avec le public.

F.R. : Léo Ferré est-il le père spirituel de Bernard Lavilliers ?

B. M-B : Je pense qu’il adhérerait à l’idée d’une telle filiation. Lavilliers appartient à cette tradition anarchiste qui questionne les pouvoirs établis,l’errance, l’exil, le non-respect des droits de l’Homme, les souffrances des dominés face au pouvoir politique qui réprime. J’avais assisté au concert où il chantait le répertoire de Ferré à Avignon et le public était un peu différent des autres concerts : se croisaient ou plutôt se mêlaient le public de Ferré et celui de Lavilliers. Lavilliers y chantait les textes de Léo Ferré à sa manière et ses chansons prenaient un relief particulier, une sonorité mélodieuse moins récitative.

F.R. : Quelle est la place des voyages dans son œuvre ?

B. M-B : Au-delà de ses voyages réels quasi initiatiques du Brésil au Vietnam, d’Haïti à l’Amazonie (un documentaire « Bernard Lavilliers auprès des Peuples d’Amazonie » devrait d’ailleurs sortir bientôt), Lavilliers prône la célébration du détour vers l’ailleurs, vers l’Autre, dans une sorte de voyage herméneutique, où il est ainsi possible de (re)trouver en soi les traces de son intime désir d’être, ce qui est singulier et fascinant chez Lavilliers, mise en abyme de soi par l’Autre. En ces temps troubles de mise hors-jeu de l’altérité, d’exclusion de la différence, et d’imaginaire de menace et de peur, notre société a besoin de cet air frais.

F.R. : Quel portrait pourrait-on faire de la femme selon Bernard Lavilliers ?

B. M-B : C’est une fidèle infidèle, mystérieuse, sensuelle, à la peau ambrée de préférence.

F.R. : Bernard Lavilliers est adepte du talk over. Est-ce alors pour lui l’occasion de passer du vers à la prose, de l’enchantement au monde à étreindre dans sa rugosité, de faire passer directement une opinion politique ?

B. M-B : À la différence du texte militant en prose, la chanson comme le poème recèlent des ambivalences qui permettent les interprétations… et mon travail sociologique sur la réception des textes le démontre …  C’est donc intéressant qu’il y ait aussi ses adresses fréquentes au public, parfois poétiques, souvent pleines d’humour et toujours sur le registre politique. Elles scandent beaucoup de ses concerts et le public les attend.

Mais il y a aussi des textes parlés. Lavilliers s’offre le luxe de débuter le concert de sa dernière tournée par le texte parlé d’une de ses chansons: «Troisièmes couteaux ».

De « Troisièmes couteaux », Lavilliers dit :

« Troisièmes couteaux, comment les gens l’ont-ils reçu ? C’est plein d’humour, c’est vrai, mais pourtant, on y est en plein dedans depuis un bon moment. Les petits marquis, que ce soit ici, en Allemagne, aux États-Unis… On est en plein dedans, donc on est sur la photo ou on n’y est pas ! « 

« Ils ne font rien, ils se situent.
Ils sont consultants ambigus
Des hydres multinationales.
Pas de nom, que des initiales.
Ils ont de grands ordinateurs.
Poules de luxe, hommes de paille.
Requins, banquiers, simples canailles.
Pas de nom et pas de photo,
Leurs sociétés sont étrangères.
Plus compliqué est le réseau
Qui les relie à leurs affaires.
(…) »

Extrait de « Troisièmes couteaux »

La chanson est parlée et la voix de l’artiste est à l’image de la voix chantée, une voix au timbre riche, expressive et vivante.

 Toujours le même texte et pourtant une écoute différente : silence de la salle, attention aux mots et au rythme des sonorités mais aussi un sens qui émerge autrement. Le public ne s’y trompe pas, il écoute, il rit, il s’étonne de ces mots qui d’habitude font vibrer le corps et qui, là, le traversent.

Les textes de Lavilliers sont toujours très écrits et on se prend à rêver qu’un échange symbolique soit possible, au-delà de l’univocité du commerce marchand des signes que dénonçait Baudrillard, en marge des systèmes et de la tonitruance médiatique. Car la salle écoute… un moment presque sacré.

F.R. : A-t-il lu votre livre ? Y a-t-il réagi ?

B. M-B : Oui, et il y a réagi de manière ouverte et généreuse… mais il est le seul à pouvoir répondre à cette question.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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