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PLUTÔT CONTRE – Julie Lefèvre

Voix off – celle d’Hofesh Shechter ? – particulièrement dérangeante. Non, pas dérangeante au sens déstabilisante, qui amènerait à s’interroger, mais dérangeante parce que perturbatrice, de trop. Pendant une heure dix, on se questionne sur la pertinence de cette voix qui se fait l’écho d’un message répétitif sur notre sombre humanité tout en nous assurant que « tout ira bien ». Evidemment, lorsqu’à la fin, elle livre un monologue contre la barbarie, on est un peu touché quand même. Oui, c’est vrai, l’homme vole, viole, torture… L’émotion grimpe un peu plus encore lorsque l’on aperçoit, deux rangs devant nous, une jeune femme dont l’écharpe couvre une partie des cheveux, applaudir à l’écoute de ce discours. On se dit, oui c’est vrai, que la situation est touchante. Hofesh Shechter, Israëlien d’origine, et cette jeune femme se rencontrent en un discours anti-colonialiste.

Puis, les quelques applaudissements de la jeune femme entraînent une bonne partie du public à faire de même.

Ajoutons à ce scénario une tuerie dans un journal à Paris la semaine qui précède, tout est là pour que nous soyons contraints d’adhérer à une émotion.

Mais il y a quelque chose qui ne sonne pas tout à fait juste. Sans doute la clôture condescendante (pour ne pas dire insultante) de ce monologue « Ah, au fait j’oubliais… voilà votre putain de final », comme si finalement nous n’attendions que cela, nous laisse-t-elle de marbre et fait redescendre bien vite l’ascenseur émotionnel. Nous n’avons rien demandé, et certainement pas un final grandiloquent à l’image du reste du spectacle. Mais oui, on a compris, qu’Hofesh Shechter se veut un peu « provocateur ».

A travers une imagerie organisée sous ses aspects chaotiques (l’agneau et le loup, le noir et le blanc, le soleil et la pénombre, le bien et le mal…) on entrevoit la communauté comme lieu de massacre, l’homme comme un barbare éternel et les Lumières en flagrant délit d’hypocrisie dans leur relation aux idées de liberté et de droits de l’homme. Dans ce discours manichéen (et pourtant il s’en défend), Hofesh Shechter ne jouerait-il pas un peu trop sur la corde de la culpabilité, à la façon Pippo Delbono (le talent de conteur en moins et le « show » en plus) ?

Cela dit, je dois avouer, et on ne va pas bouder son plaisir, que l’écriture gestuelle de ce chorégraphe est plaisante. Belle. Fine à certains endroits, dans ces petits mouvements du haut du corps. Hypnotisante dans la transe. Métissée dans les corps, à la confluence d’une danse guerrière, tribale, contemporaine et parfois quasi-baroque. On ne peut nier qu’il y a, dans les corps de ces danseurs, dans leurs mouvements, une forme de puissance renforcée par les vibrations d’une musique composée en partie par Hofesh Shechter lui-même.

On regrette toutefois le zapping qui rythme la mise en scène, où groupe de deux, groupe de trois, puis groupe entier, se succèdent sur le plateau, le temps de faire quelques mouvements répétitifs puis de sortir, sans nécessairement développer le propos.

Ah, ça va vite, ça va fort… grands jeux de lumières, business qui fonctionne, tout roule pour Hofesh Shechter. Too much pour moi. Merci.


 Plutôt pour – ROMAIN LE DOARÉ

Si certains sont venus chercher de la grâce, du sublime ou du grandiose, de la «belle danse », romantique et enivrante, comme la tradition occidentale aime en voir, ils se sont manifestement fourvoyés. Sun, soleil brûlant, loin des idéaux béats de la chaleur des plages, déchaîne davantage les viscères qu’il n’élève l’âme. Hofesch Schechter, qui avait initialement décidé d’entreprendre une pièce plaisante, s’est en définitive orienté vers une virulente critique du colonialisme et des valeurs.

         Le début surprend :  une voix off affirme que tout se passera bien et le chorégraphe nous dévoile la fin du spectacle dès les premières minutes, pour indiquer qu’une « happy end » est prévue, quoi qu’il arrive, suggérant qu’entretemps, on va souffrir un peu. Une ouverture qui met mal à l’aise, premier élément provocant d’une pièce qui n’a pas fini de nous bousculer.

         Apparaissent des symboles caricaturaux, tels que des panneaux de taille humaine avec un loup dessiné sur les uns, un agneau sur les autres, accompagnés de cette même voix off qui répète inlassablement : « c’est la vielle histoire de l’humanité, celle du bien et du mal, de la lumière et de l’obscurité »; scène qui s’achève sur un cri strident, lorsque les panneaux se retrouvent côte à côte. Ces tableaux sont suivis d’un court extrait de danse de bal sur fond de musique joyeuse, pour aboutir à des scènes de danse beaucoup moins illustratives que les précédents symboles. Si l’on pouvait aisément dire « je vois un agneau, c’est le bien, un loup, c’est le mal, un cri, ça fait peur, une danse de bal, c’est amusant », ces parties narratives s’effacent brutalement au profit d’une danse rythmée par des percussions – composées par le chorégraphe lui-même – proche des mouvements africains, que l’on peut communément qualifier de « tribaux ».

         On nous force à passer d’une clarté visuelle quasi-théâtrale à une herméneutique de la danse : Hofesch Schechter joue avec son public par le biais des codes culturels. Il interdit ne serait-ce que l’ébauche d’une interprétation simpliste par l’enchaînement rapide et violent de lieux communs antagonistes. Par ailleurs, la succession des scènes qui n’ont a priori aucun rapport a pour effet de supprimer leur sens même. À l’entrain wagnérien succède le questionnement axiologique, auquel succède la peur, à laquelle succède la joie, sans transition pour lier les passages les uns aux autres. L’absurde prend le dessus, le figuratif perd sa signification, et le tout laisse place à une danse qui n’a plus rien de narratif.

         C’est un véritable coup de maître de la part du chorégraphe qui semble imposer une déconstruction des symboles par l’esthétique. « Incompréhensible », diront certains, « ça manque de grâce » diront d’autres. Oui, c’est le principe d’un tel acte, qui serait tombé dans une facilité nihiliste, dans la négation de tout sens, en restant dans une sorte d’obscurité hasardeuse du geste, où l’interprétation mystique serait l’unique remède pour comprendre ces corps en mouvement, si Hofesch Schechter ne nous avait pas permis de reconstruire un univers sur ce champ de bataille.

         Quand le chorégraphe veut effectivement faire passer un message précis, il le fait, à la limite du mime. On dispose donc de repères (gestes d’assassinat, illustration d’un coup de fusil) tout en assistant à une danse beaucoup moins codifiée. Cela pourrait tout de même agacer les puristes, qui ne souhaiteraient pas avoir affaire à un spectacle aux connotations théâtrales, comme cela pourrait irriter d’autres spectateurs, qui ne supporteraient pas la narration fragmentaire. Le compromis proposé par l’artiste reste un choix intéressant pour entrer dans une danse contemporaine qui ne peut alors être taxée ni d’hermétisme, ni de récit.

         La théâtralité de l’oeuvre concerne en particulier un personnage vêtu d’une redingote. Se mêlant parfois aux danseurs, son rôle reste ambigu, mais son doigt fréquemment levé, son attitude théâtrale, et les scènes où les danseurs réagissent à ses indications montrent qu’il représente l’autorité, voire la domination. C’est en partie avec lui qu’est amené peu à peu le dépassement de la dimension purement éthique du spectacle : sa présence autoritaire sur scène nous incite à lier la danse à une lecture politique de l’ensemble. C’est particulièrement le cas lorsque deux danseurs, bientôt rejoints par l’ensemble du groupe, exécutent, sur le bord de scène, de petits mouvements avec le haut du corps, les épaules légèrement haussées, qui témoignent d’une forme de gêne. Émouvante simplicité accompagnée d’une bande sonore douce et répétitive, où l’on peut percevoir une forme de reconstruction, après la violence de la destruction des valeurs par la négation de leur signification. Cette reconstruction passe par la découverte du corps, de la sensualité, lorsque des danseuses se mettent en sous-vêtements et effectuent, entre certains mouvements, des mouvements de bassin de manière circulaire. Mais une fois l’homme à la redingote revenu sur scène, le style devient plus académique, le groupe se scinde en deux, une marche militaire est ordonnée par ce même homme, et l’un des danseurs, en fond de scène, qui avait continué à exécuter des mouvements qui ne correspondent pas au groupe, se fait littéralement matraquer. Peut-être est-ce une façon de montrer le rapport au pouvoir qu’entretiennent les hommes ? Une sorte de révolution, de nouveauté dans le geste, écrasée par la domination, qui parvient finalement à soumettre les autres ? Ou bien peut-être est-ce l’idée que l’homme en général souffre d’un problème intrinsèque dans son rapport au pouvoir, une volonté de puissance continuelle qui gangrène même ceux qui cherchent à en réchapper ? Libre à chacun d’interpréter ce passage, dans les limites narratives imposées par le chorégraphe.

         Le spectacle s’éclaircit progressivement. Les panneaux deviennent des amérindiens, des soldats, et même un homme avec un pull à capuche. La pièce, dont les costumes évoquent le XVIIIème siècle, prend une tournure étrangement actuelle. Puis vient la dernière intervention de la voix off. Seul, l’homme à la redingote s’avance sur la scène et lève le bras droit, la paume ouverte. Le texte évoque le massacre des Indiens, le viol des femmes noires ou encore l’esclavage, et les confrontent aux droits de l’homme, leur conférant alors une dimension hypocrite. Le discours se réfère à deux entités nommées par « vous » et « nous », qui vraisemblablement renvoient soit à l’opposition dominants/dominés, soit au décalage entre la société occidentale de l’époque et la société occidentale actuelle. Combien sommes-nous prêts à faire payer les autres pour notre confort ? Qu’est-ce qui nous permet d’avoir aujourd’hui ce temps, cette prospérité ? En grande partie les massacres. Ce qui est étonnant, c’est qu’on le sait, qu’on est né là-dedans, mais qu’on est quand même bien, assis sur ce tas d’horreurs. Les classes dominantes ont mené des guerres, ont exterminé et asservi quantité d’hommes, et la finesse d’Hofesch Schechter est de lire cette histoire avec amertume, en tant que constat, et non d’un point de vue moral, comme on aurait aujourd’hui tendance à le faire, en disant qu’avant, c’était le mal, et que maintenant, c’est le bien, parce que ces crimes n’ont plus lieu.

         Au contraire, il s’oriente vers une prise de conscience concrète, que la danse réalise sous nos yeux. Dans les paroles, tout le monde reconnaît que la pensée manichéenne est caricaturale et ne permet pas d’avoir un regard réaliste. Mais parvenons-nous à appliquer une telle pensée et à en voir les conséquences ? Arrivons-nous seulement à remettre nos valeurs en question ? Le chorégraphe, magistralement, interroge en mouvement en inversant la valeur esthétique du final de sa pièce. Comme promis, nous avons notre final, qui éclate avec Wagner, le retour de tous les panneaux, et une forme d’académisme présent dans certains mouvements. Mais ce final est précédé d’une phrase surprenante : « ah, au fait, j’oubliais…voici votre putain de final ». Sarcasmes douloureux, puisqu’après ces mots, ce final, nous ne voulons plus le voir. Le mépris jeté sur ce prétendu « happy ending » inverse totalement la perception de ce dernier. Supposé gracieux et plaisant, il devient odieux et pesant. Il a perdu le sens esthétique beau et joyeux qu’il arborait au début, témoignant ainsi d’une reconstruction des valeurs. Voici les restes d’une vieille société aristocratique, dont nous sommes fondamentalement très proches, puisque habituellement, ces mêmes valeurs, ce final grandiose, nous auraient plu. Il nous rappelle ainsi qu’il ne suffit pas de considérer qu’on a changé d’époque ou de reconnaître les faits passés pour s’en dégager et s’affranchir de cette culture prétendument ancienne. Que répondre à ce constat ? La même chose qu’Hofesch, lors d’un entretien avec le public, le sourire aux lèvres, a répondue à une spectatrice qui se plaignait du volume sonore trop élevé : « well, you don’t have to close your ears, you can suffer ». Pessimiste et réaliste, ce chef d’oeuvre agressif a la subtilité de n’apporter aucune réponse, mais d’inciter à la (re)mise en question. La puissante et douloureuse claque qu’il inflige laisse assurément une trace rouge dans l’esprit en nous donnant de quoi repenser l’éthique et les conséquences de l’axiologie, la politique et les rapports au pouvoir, l’individu et le rapport à sa culture.

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One Comment

  1. Nayla / 31 janvier 2015 at 5 h 34 /Répondre

    Très intéressant!

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