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Il faut commencer par oublier tout ce que nous savons ou croyons savoir de la musique. S’asseoir sur les sièges du Quartz sans idées préconçues, sans avoir intellectualisé ce qui est annoncé comme la fusion entre la musique kurde et la musique bretonne, sans même se demander « ce que ça peut bien donner ». Faire confiance à l’expérience de Gaby Kerdoncuff et de Wirya Ahmad, et des musiciens de talent qui les entourent. Ce petit effort de dé-compréhension est nécessaire pour se replonger dans les fondements les plus intimes de la musique traditionnelle et de ce qui en constitue le noyau : la musique modale. Dès lors, on perçoit que la fusion dont on parle puisse être presque naturelle, on réapprend à écouter une musique traditionnelle sur laquelle sont passés des siècles de normalisation et de lissage, qui nous ont déshabitués à entendre la couleur des sons.

Le concert offert par Dengekan au Quartz n’est pas un show. Les musiciens entrent et s’assoient discrètement, sous des applaudissements qui tardent à venir. Pas de grand discours, juste un mot pour remercier de l’accueil et pour exprimer sobrement la joie des musiciens d’être ensemble. Il convient ici de préciser que la notion de « concert » est très occidentale ; au Kurdistan et dans la majeure partie du Moyen-Orient, on joue à l’occasion des mariages, des fêtes, des cérémonies, un peu à la télévision, qui est le principal relais de la culture. Mais jouer sur une scène devant un public assis ne correspond pas tout à fait à la conception que l’on se fait de la musique, synonyme de mouvement, de danse, de communion.

Dengekan revisite à travers le prisme britanno-kurde les répertoires traditionnels kurde et breton, souvent portés en kan ar diskan par la trompette quart-de-ton ou la bombarde de Gaby, répondant au zurna d’Azad Xeilani, ou par le chant inspiré d’Eric Menneteau et d’Ala Riani. Il a quelque chose d’émouvant à voir les musiciens se répondre, se regarder, se sourire, se concentrer, se balancer sous l’effet de leur propre musique, les yeux fermés, en travaillant chaque note. On peut toucher la couleur des sons, et – je le redis parce que c’est vraiment important, on perce sans pour autant pouvoir se l’expliquer, le secret un peu ésotérique de la fusion de ces musiques. Lorsque j’ai rencontré Gaby Kerdoncuff, je n’ai pas résisté à l’envie de lui demander des détails techniques, et je m’excuse donc auprès de ceux qui auraient aimé en savoir plus sur lui et sur Dengekan. Voici donc, en condensé de ce riche entretien, la raison fondamentale pour laquelle les musiques orientales et bretonnes sont si proches.


Nos oreilles occidentales sont habituées à une gamme au tempérament égal, élaborée au XVIIème siècle par Werckmeister, et qui divise une octave en douze intervalles chromatiques égaux. C’est la gamme du « clavier bien tempéré » de Bach. Or cette gamme, fruit de nombreuses évolutions, discussions, débats et adaptations, diffère sensiblement de la gamme dite naturelle, constituée des harmoniques simples d’une note tonale. Si en effet on s’en tient aux rapports strictement mathématiques d’une gamme naturelle, les intervalles « sonnent faux » à nos oreilles. Retenons de cela que la musique occidentale, après maintes pérégrinations, est l’approximation agréable d’un système fréquentiel plus « rigoureux » encore utilisé par les musiques orientales. Elle se fonde sur un système mathématiquement et physiquement faux, en somme. Or la musique traditionnelle, dont le chant est référent, utilise ces modes naturels et ces intervalles qui ont traversé les siècles jusqu’à nous. L’arrivée des instruments tempérés a largement contribué au lissage de ces couleurs, jusqu’à affirmer que les chanteurs de la tradition populaire chantaient faux. L’absence d’une définition normée de ces modes a précipité leur oubli. Voilà le nœud fondamental de la proximité de la musique traditionnelle bretonne et de la musique orientale : leur génome est le même !

Dans un premier temps, l’empire ottoman a eu un effet de formalisation de la musique orientale, en sachant en conserver toutes les saveurs, et notamment l’espace sonore kurde, très particulier, très « continental », selon le propre terme de Gaby Kerdoncuff. En 1932, se tient au Caire un congrès qui rassemble toutes les sensibilités musicales d’Orient, du Maghreb à la péninsule arabique, en passant par la Turquie, pour définir un mode (ou maqâm) unique qui soit reconnu par tous. Il en résulte une gamme, au demeurant assez peu satisfaisante, qui compte vingt-quatre notes, par intervalles de quarts de tons. Les applications particulières de ce mode unique sont également appelées maqâms, désignant cette fois des figures musicales spécifiques. Deux d’entre eux doivent retenir notre attention : le rast et le bayati. Ces modes-là sont en effet utilisés en musique bretonne depuis la nuit des temps ! Bien sûr, il demeure des subtilités, encore plus fines, tout cela ne tombe pas bien juste, mais c’est tellement approchant que la fusion est simple.

Dernier point qui rapproche la musique traditionnelle de la musique orientale : leur essence monodique (ou homophonique), où les sources sonores sont séparées par un intervalle d’unisson. L’histoire de l’harmonie commence lorsque la monodie grégorienne s’amplifie de quintes et de quartes, les voix se multiplient et s’emmêlent de manière toujours plus complexe et plus seulement modale; arrive l’âge d’or du contrepoint, système dans lequel on superpose des lignes mélodiques distinctes. Puis, d’une composition horizontale, on passe à une composition verticale. Bach, encore lui, est sans doute le compositeur qui réalise le mieux la fusion entre ces deux tendances.

La musique traditionnelle bretonne, quant à elle, reste accrochée à la monodie ancestrale, et tombe dans un quasi-oubli. Il faudra attendre les revivalistes tels que les frères Mollard, Soig Siberil, Eric Marchand, Youenn Le Bihan (et Gaby Kerdoncuff) pour lui redonner un second souffle en explorant des pistes jazz, orientales, classiques, voire rock. En ce sens, Gaby Kerdoncuff se considère (à juste titre) comme un puriste, puisque Dengekan renoue bien, si vous m’avez suivi jusqu’ici, avec une tradition plusieurs fois centenaire. Et si le concert présente effectivement un aspect polyphonique, il faut rendre justice à la délicate manière de l’aborder : l’accordéon de Jean Le Floc’h et la trompette de Gaby Kerdoncuff sont des instruments micro-tonaux. Il s’adaptent aux exigences de la musique, et non l’inverse.

Je laisse le fondateur de Dengekan conclure. Par un regret, tout d’abord. Les Orientaux explorent la musique occidentale, ils arrivent à construire leur propre culture moderne tout en conservant leur particularisme. De même, sans fondamentalisme, nous ne devrions jamais nous passer de nos racines lointaines, qui ont l’air évidentes, mais dont le très fort caractère nous échappe parfois. Et remettre sur le devant de la scène ceux, rares, qui savent encore chanter les couleurs.

Par un rappel, ensuite. La situation tragique au Kurdistan l’affecte profondément, au point qu’il ne sait pas quand il y retournera. Il va lui falloir du temps pour digérer tout cela. Et au Quartz, avec beaucoup d’émotion, il a simplement lancé : «nous sommes tous de Kobané».

Crédit pour l’ensemble des photos de l’article : Julie Lefèvre

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Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l'âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu'une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s'ancre librement dans le ressenti.

 

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