By

2358741907

 

Entretien avec Michel Serres, à l’occasion de sa venue à la librairie Dialogues, le 31 octobre 2014, pour la présentation de son livre Yeux, éd. Le Pommier

Natalia Leclerc: Un des fondements de votre ouvrage est la réinterprétation du mythe de la caverne. Le soleil de la vérité est destitué comme principe «totalitaire». Mais si l’homme reste dans la caverne, doit-il renoncer à trouver l’essence des choses? Votre philosophie est-elle relativiste, anti-idéaliste?

Michel Serres: Un autre centre du livre résout la question, car je ne voulais pas faire un livre sur le monde que nous voyons, mais sur le monde que les autres voient, les animaux, les lacs. Je voulais décentrer la question et montrer que nous ne sommes pas les seuls à voir, que les autres ont aussi un monde. Cela plonge le regard humain parmi les autres regards, ceux de la mouche, du serpent, des éléments. La question de savoir si on est idéaliste ou réaliste perd donc son sens, puisque précisément, nous ne sommes qu’un élément du monde! L’idée de décentrer le problème du regard résout justement le problème de l’idéalisme et du réalisme. Au fond, les représentations et le réel, c’est pareil, puisque les choses que nous voyons nous voient également. Cela change complètement le point de vue, et le problème de la philosophie est noyé.

NL: Vous détruisez donc également la distinction entre le sujet percevant et l’objet perçu?

MS: Tout à fait. Ou plutôt, le mépris que nous avions pour les objets va complètement changer. Les objets, les animaux, les pierres n’auront plus le même statut. Cela fait basculer les vieux problèmes de la philosophie.

NL«Voir» s’oppose à «être aveugle»; «être vu» s’oppose-t-il à «être invisible»? Est-ce souhaitable? possible?

MS: Je ne parle pas d’invisibilité dans ce livre-là, mais cela m’intéresse beaucoup. C’est un autre mythe de Platon, celui de Gygès. J’en parle dans le livre suivant!

NL: Alors, ce n’est pas pour dévoiler votre prochain livre, mais...

MS: Gygès a un anneau qui le rend invisible, mais nous aussi, puisque nous avons un portable et pouvons envoyer des messages en cachant, en codant notre identité. Nous devenons invisibles aussi. Deviendrons-nous rois nous aussi, comme Gygès? Hé bien non, car Gygès était invisible parmi des gens qui ne l’étaient pas, ce qui n’est pas notre cas.

NL: En quoi l’idée que «tout voit» se différencie du caractère totalitaire que vous attribuez au soleil? N’est-ce pas aussi effrayant?

MS: Ce qui me frappe le plus dans l’apologue de Platon, c’est qu’il n’y a qu’une seule source de lumière, et il prend le jour comme le modèle même du savoir. Or il n’y a pas qu’une seule vérité, sinon, nous sommes dans l’idéologie intégriste, le totalitarisme. Nous, nous savons maintenant qu’il y a mille et une vérités, qui sont complètement disparates. Par conséquent, le meilleur modèle du savoir est donc la nuit, et non le jour. Il y a des milliers d’étoiles groupées en constellations, comme nous avons beaucoup de vérités groupées en mathématiques, en physique, en biochimie et ainsi de suite, et toutes ces lumières scintillantes brillent sur le noir de la nuit, sur le non-savoir. Le modèle de la nuit est très supérieur au modèle de la lumière, pour représenter nos intuitions, nos repères. Ce qui rend caduque l’idéologie des Lumières!

NL: C’est assez romantique...

MS: Oui, tout à fait, Novalis dirait comme moi! Par ailleurs, ce ciel est changeant, comme on sait que les vérités le sont, qu’il y a une histoire des sciences.

 

NL: Ce retournement de «voir» à «être vu» est-il contextuel, propre à notre époque? Est-ce notre monde de technologie qui rend possible cette compréhension?

MS: Peut-être en effet que oui. Depuis que j’ai écrit ce livre, j’ai reçu un e-mail d’un spécialiste du cerveau qui m’annonce à grand fracas que, depuis huit ou quinze jours, on a reconnu dans le cortex auditif la gamme du Clavecin bien tempéré. Nous avons à l’intérieur de nous, structurellement, la gamme que nous pensions être une invention. Et, tenez-vous bien, on l’a retrouvée dans le cerveau de plusieurs oiseaux! Du point de vue de l’audition, il y a la même découverte que celle que je fais là, sur la vue, qui consiste à dire que finalement le regard n’est pas seulement humain. Et les sciences cognitives confirment!

NL: Est-ce que cela remet en question les recherches de Pythagore?

MS: Au contraire! Si on retrouve cette gamme chez les mésanges et les colibris, ce sont les écarts entre les planètes, et ce n’est pas seulement le vivant, mais à nouveau l’inerte, et c’est de nouveau ce que je dis sur la vue. Quel frisson! Car mon intuition était de dire que nous ne sommes pas exceptionnels, que nos fonctions sont aussi bien celles des vivants et des objets inertes. Et cette vision du monde est presque archaïque, c’est presque de l’animisme.

NL: Comment expliqueriez-vous cette dimension archaïque en 2014?

MS: Les sciences avancent à toute vitesse, et nous en avons une idée philosophique qui est peut-être très retardataire. C’est une idéologie qui porte les sciences et qui a été formée à l’époque classique, au moment des Lumières. Mais ce rationalisme-là n’est-il pas très en retard? Du coup, l’avancée des sciences me délivre un peu de l’idéologie qui l’a produite. Les animistes, les stoïciens ont eu des intuitions qui sont parfois sanctionnées par les découvertes actuelles.

L’idée que je défends serait de monter un musée qui ne présenterait pas des toiles de maîtres qui montrent ce qu’ont vu Rembrandt ou Van Gogh, mais ce que voient une mouche, un crotale. Et cela nous donnerait du monde une idée extraordinairement nouvelle. Dans quel monde vivons-nous? Celui que nous voyons, bien sûr, mais ce monde-là est vu par d’autres!

NL: Vous connaissez bien Lascaux – qu’est-ce que ce lieu vous inspire?

MS: J’ai envie de dire que Platon ne s’est pas trompé. Quand vous rentrez dans Lascaux. On est là, autour du feu, et quelqu’un passe, projetant son ombre sur la paroi. Et vous qui avez beaucoup plus de talent que moi, vous ramassez un charbon et dessinez l’ombre que vous avez vue. Par conséquent, la caverne de Platon est une scène originaire de l’invention de l’écriture. Ce que Platon lui-même n’a pas vu! Dans les grottes de Lascaux, il n’y a d’ailleurs pas seulement des dessins d’animaux, mais aussi des points, des traits, comme du morse.

NL: Vous pensez que cela pourrait être une écriture?

MS: Oui, une scène originaire de son invention. On voit à Lascaux la caverne de Platon, mais autrement. Je détruis donc la caverne de Platon au profit de la nuit, mais je la récupère par cette origine de l’écriture.

NL: Ce qui rejoint un peu la lecture de la mimèsis par Aristote?

MS: Oui, mais vous savez, plus on vieillit, plus on rejoint Aristote! On sort de l’abstrait pour entrer dans les individus concrets.

 

 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

Leave a Reply