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Stéphane Calais, Un nouveau printemps ; Louise Hervé et Chloé Maillet, Un passage d’eau ; Koki Tanaka, A piano played by five pianists at once (first attempt) – Centre d’art Passerelle, Brest – jusqu’au 3 janvier 2015
Valère-Marie Marchand, La clef des rives, Mythologies au fil de l’eau, La Part Commune, 2014, 175p
Alfred Brendel, L’abécédaire d’un pianiste, traduit de l’Allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois, 2014, 158p

Le Centre d’art Passerelle en son ère actuelle est vraiment l’une des bonnes nouvelles de Brest.

A chaque visite, l’œil s’étonne de la multitude des propositions artistiques de grande richesse qu’offre un lieu dont l’ambition fait monter au cerveau de petites bulles de joie.

C’est décidé, votre géographie intime passera désormais bien davantage par la rue Berthelot, que vous avez trop longtemps délaissée – le cœur a des raisons quelquefois injustifiables.

Nul besoin d’abonnement, de plans sur la comète, de réservations de fauteuils. Le stress de consommateur de culture que vous êtes quelquefois s’évapore. Vous entrez, c’est presque gratuit, et vous déambulez entre les œuvres, méditant tel un moine taoïste devant la moindre pierre, ou Saint Jean Climaque face à son échelle.

La première station est une petite pièce noire à droite de la porte d’entrée, dans laquelle est présentée une vidéo sérieusement drolatique de deux artistes conceptuelles françaises, Louise Hervé et Chloé Maillet. Coproduite par Passerelle et la Biennale de Liverpool, Un passage d’eau est une fiction imaginant la possibilité d’une vie éternelle faite de transformations, à l’instar du homard muant mais ne vieillissant pas. Entre Tati, Allan Sekula et Luc Moullet, cette œuvre de plasticiennes – filmage impeccable et travail chromatique fin – invente un territoire où le fantastique se nourrit d’images de facture documentaire – vision de curistes organisés en société secrète, rencontrés en thalassothérapie, se faisant masser ou enduire d’argile verte – et de propos sur l’Atlantide. Des marins pêcheurs remontent de leurs filets ramendés une curieuse créature des abysses, ouvrant la porte à tous les possibles. Des comédiens très convaincants ont été engagés, la caméra enquête, filant le motif de l’eau comme conducteur de fantasmes.

Pour la deuxième station – ensemble du rez-de-chaussée et du « quai » – nous pénétrons dans un espace occupé de façon à la fois magistrale et sans esbroufe, laissant planer en trois parties comme un courant d’air de couleurs et de formes agissant en contrastes, déplacements et parfois superpositions. Stéphane Calais, artiste de renommée internationale, professeur à Amsterdam – rares sont les Français ayant ce privilège dans le monde de l’art – est le maître de céans d’une œuvre en trois temps aussi singulière que nourrie de l’histoire d’un siècle de peinture. Proposition in situ pouvant faire écho aux Pavillons, installation pérenne commandée au même auteur pour l’Arena de Brest, Un nouveau printemps se présente d’abord dans l’antithèse saisissante du patio, investi, du sol à la charpente, de cartons découpés, suspendus, dans un feuilletage de l’espace suggérant un geste matissien, et du « quai » envahi de formes noires, logogrammes ou tectonique de taches répandues sur l’ensemble des murs – un quadrillage soulignant les jeux d’échelles – de façon faussement improvisée. Les lignes de néons renforcent encore les traits d’un lieu aussi bien exposant qu’exposé. Un dernier ensemble de peintures sur papier aux formats identiques – 70/100cms – superposées à la fresque complète cette traversée de formes abstraites, fixes et en mouvements, en une méditation opérée par Stéphane Calais, grand coloriste, sur la notion d’expressionnisme à la française, le motif de la floraison venant métaphoriquement exaucer cette folie de peinture à laquelle nous participons. L’œuvre nous regarde, nous traverse, propose de nous y abandonner, tout en nous demandant conjointement de nous tenir face à elle en êtres de raison, régime épico-brechtien d’un théâtre de peinture refusant les facilités de l’illusion.

A l’étage – troisième station – les jeunes gens filmés par le japonais Koki Tanaka pour une pièce d’une grande douceur invitent à nous glisser dans une autre temporalité encore, cette question du temps, du tempo, du rythme, du découpage, du montage, de la fluidité aqueuse faisant de Passerelle en cet automne un laboratoire de chronodiversités particulièrement savoureuses. Il s’agit avec A piano played by five pianists d’observer, à partir d’un protocole abordé de façon quasi scientifique – il est demandé à cinq étudiants en musicologie de l’université californienne d’Irvine de se placer face à un piano et de jouer ensemble – ce que peut recouvrir de tâtonnements, d’hésitation et de concentration – beauté des visages à la Gus van Sant version Elephant – le fait de participer à un processus de création en commun. L’intelligence des écoutes mutuelles et des négociations suscitées par la proposition artistique de Tanaka – invité conjointement à Rennes par Zoë Gray pour sa Biennale – peut ainsi être envisagée comme politique, effectuation de l’hypothèse démocratique dans le cadre d’un laboratoire où les participants fraternisent en accordant leurs doigts sur un clavier de musique. Installés confortablement dans les canapés achetés sur un site de revente local, rêvons alors un peu à la façon de faire chanter collectivement nos lendemains.

Vous n’avez pu rejoindre le mouvement Occupy Wall Street ? Pas de regret camarades, Occupy Passerelle !

Pour prolonger la visite de façon délicieusement oblique, le spectateur curieux pourra consulter un livre récent publié par les éditions rennaises La Part Commune, La clef des rives, Mythologies au fil de l’eau, de Valère-Marie Marchand. Méditation en soixante fragments de natures très disparates sur le thème de l’eau, l’auteur invente, à la suite de Gaston Bachelard et de Pascal Quignard – « L’eau vient de l’autrefois. La vie que nous menons est comme une terre étrangère à cette mer ancienne qui n’était que mouvement dans la pénombre. » – une encyclopédie singulière, à la fois érudite et rêvée, concernant les différents états d’un élément fondateur d’imaginaires, du Déluge au magicien Houdini sortant indemne d’un réservoir rempli d’eau, de la Samaritaine aux Lavandières, de Jean le Baptiste aux nymphéas, de la Fontaine de Jouvence au Gange. Chez Valère-Marie Marchand, les larmes portent bagages, et Socrate est un romancier hors pair, inventant l’Atlantide comme lieu de tous les apaisements.

Composé d’aphorismes, de pensées simples et lumineuses, L’abécédaire d’un pianiste d’Alfred Brendel est une somme tout à la fois érudite et de gai savoir consacrée à un art que le musicien allemand aura porté au plus haut jusque 2008, date de son dernier concert public. Réfléchissant à travers Beethoven, Schubert, Liszt, Schubert, Schumann ou Chopin à la nature de l’instrument roi de l’époque romantique, Alfred Brendel rappelle l’importance du cantabile pour les grands maîtres ayant fait du chant, de la musique vocale, le cœur de leurs compositions. Profond sans gravité – le silence est la base de la musique – léger comme un aria de Mozart, ce petit livre rappelle sans pédanterie quelques vérités qu’il est parfois nécessaire de faire entendre de nouveau, autrement : « Que l’on ne prenne cependant pas le piano pour un fétiche, mais bien pour un instrument. Il est un moyen pour arriver à une fin. Sans la musique, le piano est un meuble avec des dents noires et blanches. Le piano est un lieu de métamorphose. Il évoque, si le pianiste le veut, le chant de la voix humaine, le timbre d’autres instruments, de l’orchestre, de l’arc-en-ciel, de l’harmonie des sphères. » Dans tout l’art classique, la tempérance par la raison est le secret du sentiment, filtré, exalté, par l’apprentissage d’un discours de la méthode des plus rigoureux, implacable comme une descende de tierces les yeux plantés dans l’horizon.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. Nayla / 23 novembre 2014 at 6 h 58 /Répondre

    Inspirant!

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