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« L’effacement soit ma façon de resplendir » (Philippe Jaccottet, Poésie 1946-1967)

Samedi soir, 4 octobre, l’auditorium du Conservatoire de Musique, de Danse et d’Art Dramatique de Brest, plongé dans la pénombre, dégage un calme olympien. J’aperçois, un clavecin majestueux, d’une beauté altière, sous un halo de lumière, précieuse boîte à musique n’attendant que les mains et le talent du claviériste pour pouvoir enfin s’exprimer et distiller ses sonorités cristallines. Dans son élégante robe noire bordée d’or, l’instrument, seul en scène, fascine déjà par sa seule présence, délicate et puissante à la fois… l’image du taureau dans l’arène me vient à l’esprit. Qui saura le dompter, l’apprivoiser ?

Ce soir, l’auditorium accueille sur sa belle scène Pierre Hantaï, Claveciniste et chef d’orchestre français de renom, pour un récital autour de Bach, Haendel et Rameau.

Après quelques minutes d’attente, on vient soulever le couvercle du clavecin, laissant apparaître un somptueux intérieur rouge velours, sur lequel on peut lire, cette inscription en lettres d’or : « CONCORDIA RES PARVAE CRESCVNT. DISCORD MAXIMAE DILABVNTVR », citation de Salluste, extraite de Guerre de Jugurtha, X (« En effet, par l’union, les petites choses grandissent, mais par la discorde les plus grandes s’effondrent. »).

Pierre Hantaï fait alors son entrée, d’une allure sereine et empreinte d’une grande humilité. Sa façon de prendre place au clavecin m’évoque l’installation d’un mathématicien à sa table de travail, avec concentration et sérieux.

Dès les premières notes de la pièce « Prélude, fugue et Allegro » de Jean-Sébastien Bach, Pierre Hantaï véhicule une sérénité communicative, par ce déroulé constant et immuable de dentelle fine qu’il tisse avec une incroyable agilité, précision et finesse.

Mais c’est à l’écoute de la deuxième œuvre jouée, la « Suite Anglaise n° 4 en Fa Majeur » de Bach que le charme opère véritablement. Interprétant cette pièce tour à tour vive, joyeuse et tendre, le claviériste, imperturbable, révèle un peu plus encore sa personnalité. On sent bien sûr l’incroyable technicien, avec en outre cette espèce de flegme palpable jusque dans sa manière de tourner les pages de sa partition et le discret réajustement de ses lunettes, mais commence à poindre également cette fougue intérieure, en parfaite harmonie avec la musique qu’il joue. Rien d’étonnant, quand on sait que Pierre Hantaï a commencé à se passionner pour la musique de BACH dès l’âge de 10 ans. Une longue histoire d’amour, donc, avec cette musique, que l’on sent dans sa manière de l’interpréter. Virtuosité tourbillonnante et grisante, tant pour l’auditoire – très à l’écoute et qui semble retenir son souffle – que pour l’interprète qui fait corps avec son instrument.

La troisième œuvre jouée est une pièce qui « n’existe pas », a annoncé Emmanuel Rousson, surprenant l’auditoire. Et pour cause, il s’agit d’une Suite en ré mineur construite par Pierre Hantaï lui-même, à partir de danses extraites de diverses suites. Apparaît encore une nouvelle facette du musicien, qui se fait créateur, et qui a minutieusement concocté cette partition inédite, dans le plus grand respect du compositeur Georg Friedrich Haendel. On imagine le travail de fourmi qu’a dû générer l’ambitieuse entreprise de rassembler en une seule œuvre divers extraits de partitions. Le résultat est parfaitement cohérent, plein de finesse, et l’on ne distingue absolument aucune « couture », tant le tout est élaboré de manière homogène et intelligente. Mais n’est-ce pas également, à travers cette démarche, une manière d’affranchir la musique de toute structure rigide, de nous faire comprendre qu’elle est bien vivante, non figée et par essence libre, mouvante, souple ?

Je ne peux alors m’empêcher de songer à un autre artiste de la famille de Pierre Hantaï , son père, le peintre Simon Hantaï , véritable explorateur, chercheur de lumière et d’infini à travers son art. Le peintre Simon Hantaï , abandonnant à une période de sa vie artistique les cadres, châssis et autre chevalets, a fait de l’absence de cadre un moteur artistique. Pierre Hantaï nous prouve par sa démarche à lui, d’arrangements et de transcriptions, que la musique ancienne peut elle aussi s’échapper du chevalet, évoluer, sans pour autant perdre son identité.

À l’écoute de cette pièce inédite, on découvre avec bonheur le toucher tour à tour empreint de délicatesse et de force de Pierre Hantaï , cette palette de sons extraordinaire, qu’il parvient à faire sortir du clavecin, qui par nature a un son fixe. Les nuances de couleurs qu’il parvient à créer sont incroyables. On dirait qu’il y a plusieurs instruments qui jouent tour à tour, présents dans un seul et même clavecin, qui s’est laissé apprivoiser de façon magistrale par cet homme discret à la puissance d’un magicien. Et c’est là tout le secret de sa force : une richesse de sonorités et en même temps une pureté de jeu, une lisibilité parfaite même dans les passages les plus virtuoses. Un chant intérieur permanent semble habiter le claveciniste, aussi talentueux qu’honnête.

À l’issue de l’entracte, Pierre Hantaï s’installe de nouveau au clavecin pour jouer, cette fois, des pièces de Rameau. L’interprète met alors tout en œuvre pour révéler la richesse mélodique, harmonique et rythmique de l’écriture de Rameau, dans ces pages raffinées, dansantes ou solennelles, et il y parvient magistralement. J’observe alors sa posture… tout semble danser en lui. Mes pensées s’évadent et je me dis que ce musicien pourrait faire se mouvoir et s’émouvoir les pierres, tout ce qui en ce monde reste immuable. Car nul ne peut rester insensible à son jeu, à tant de passion émanant d’un homme si plein de sobriété mais tellement habité lorsqu’il commence à jouer.

Pierre Hantaï parvient à faire sonner le clavecin comme nul autre. Son phrasé possède des contours bien définis et la lisibilité est extrême, même dans les ornements les plus complexes. Alternant flots de notes diaboliques et passages d’une profonde tendresse, le claveciniste laisse résonner toute son âme dans sa musique. Le timbre qu’il parvient à créer fascine par sa texture unique et son intensité. L’écoute attentive, sans un souffle, de l’auditoire en témoigne.

Les applaudissements fournis, à l’issue du concert, récompensent chaleureusement l’artiste, qui jouera de nouveau en rappel, de la façon la plus naturelle qui soit, comme si cela coulait de source. Il joue comme il respire, cet homme.

Qui mieux que Pierre Hantaï pouvait tenir tout un auditoire subjugué durant tout un récital de clavecin, rendant cet instrument multiple, orchestral presque ? Le programme proposé, dévoilant un bel éventail de styles, a permis à l’interprète alchimiste de mettre à jour toute l’étendue de son jeu, la richesse des couleurs créées sur sa palette de musicien. Une recette dont lui seul a le secret et qui, visiblement, fait son effet auprès de ses auditeurs de manière unanime.

On retiendra l’engagement de cet immense musicien, son côté instinctif, sa concentration presque monacale, son jeu unique alliant rigueur architecturale et puissance expressive, virtuosité époustouflante et honnêteté scrupuleuse face aux partitions. À souligner également son esprit créatif, sa volonté de montrer que la musique ancienne, loin d’être un objet figé du passé, poussiéreux, est bien plutôt une entité mouvante et bien vivante, qu’il convient de laisser s’épanouir, fleurir et refleurir encore, nous émouvoir et poursuivre son chemin.

À ma question initiale « Peut-on dompter un clavecin ? », la réponse est OUI. Avec douceur, patience et force, rigueur et fantaisie, Pierre Hantaï a su le comprendre, l’apprivoiser, le faire sonner, scintiller même, et faire naître en nous l’émotion.

On quitte la salle avec le souvenir persistant, flânant dans l’esprit, de cette musique si bien servie par cet interprète magistral et sa lumineuse discrétion.

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One Comment

  1. Johan / 11 octobre 2014 at 22 h 00 /Répondre

    On a véritablement l’impression d’y être.
    Toute une musique (celle des mots) qui, à défaut d’entendre l’originale, inspire…
    Bravo pour cet article et que beaucoup d’autres suivent !

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