Grand-messe en jazz majeur à Saint Louis

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« Chaque musique est liée à une structure de société, comme la symphonie pour la société du XIXème siècle. J’ai l’impression que lorsqu’on improvise, on pose les germes d’une société qui n’est pas encore là. » (Lionel Garcin)

L’imposante église Saint Louis, la plus grande construite après-guerre, a vibré depuis ses fondations jusque dans le haut de ses vitraux lors de la journée de clôture de l’Atlantique Jazz Festival. Au menu de ce « fromage plus dessert », la rencontre Arch#5 – rassemblant sous la voûte la trompette de Christian Pruvost, les clarinettes de Christophe Rocher et les saxophones de Lionel Garcin, suivie des pérégrinations Jean-Luc Guionnet sur l’orgue de l’église.

Tout commence par un moment d’attente. Attente que le silence se fasse, déjà, et il en faut, du temps, dans cette église Saint Louis, où la réverbération dépasse les dix secondes. Trois hommes se tiennent debout sur les marches qui mènent à l’autel, les yeux fermés. Si le culte célébré ici n’a rien de sacré, il a pourtant un goût de transcendance, pour le public comme pour les artistes, qui confient l’un qu’il a l’impression de jouer sous l’eau, l’autre qu’ils font appel à la magie, dans le sens où l’on ne peut expliquer la genèse de la musique. Les instruments entrent, derrière le saxophone, sous le bruit ambiant, avant de s’affirmer comme vivants et même vivaces, en remplissant l’église d’ondes. Une fois que toutes les parois de l’édifice ont été sollicitées et sont entrées en résonance, la matière sonore est triturée en tous sens par les musiciens, qui semblent s’être « trouvés » instantanément. « On s’efface au profit d’un collectif, et en même temps, on est complètement présent en tant qu’individu », confie Lionel Garcin.

Quarante minutes d’improvisation, alternant calmes et tempêtes, recherches sonores et expérimentation : la trompette devient parfois grave à l’excès, Christophe Rocher remplace le corps de sa clarinette par un tuyau, les anche et embouchure sont rallongées d’un ballon à sculpter. Le lieu se prête au jeu, réverbérant certaines fréquences, absorbant d’autres. Et lorsque les musiciens se déplacent autour du public, dans les allées de l’église, la musique prend une nouvelle dimension spatiale, l’oreille se perdant entre son direct et réverbéré. En se laissant porter, on entend pêle-mêle des sirènes de bateau, des oiseaux exotiques, le chant des baleines, le vent des montagnes berbères, des abeilles, des millions de fourmis au travail, le prélude d’Atom Heart Mother de Pink Floyd, le crépitement d’un disque vinyle sur sa platine, des palpitations, de la tachycardie. Cette séance d’improvisation constitue le « manifeste » de l’existence du trio, qui ne s’arrêtera certainement pas là (un label les a contactés pour les enregistrer), et qui, complété de la flûtiste Nicole Mitchell et du saxophoniste David Boykin, deviendra en 2016 un Bridge d’Alexandre Pierrepont.

La deuxième partie de ce concert de clôture mettait en scène l’orgue de Saint Louis, que beaucoup disent asthmatique ou à bout de souffle. «Un bâtiment dans un bâtiment», comme le décrit Jean-Luc Guionnet, qui l’a exploré sous toutes les coutures, six heures durant, avant de jouer. Il traque et débusque, avant chaque concert, les défauts, les limites, les secrets intimes de ces imposants instruments, et tire parti de toutes leurs imperfections pour bâtir son set. Quand vient le moment de jouer, il dispose les poids dont il se sert pour tenir les notes sur la console, enlève ses chaussures, caresse du bout des orteils le pédalier, et sélectionne les jeux. Il sait qu’il va demander à la soufflerie et au sommier (le système de distribution de l’air vers les tuyaux) des efforts violents, intenses, mais pour un résultat à… couper le souffle.

Commençant par faire strider un tuyau de deux pieds (peut-être la doublette du clavier de grand orgue), il donne le ton : le son semble se vriller, et devient plainte. Le sifflet d’un chef de gare, qui ordonne la mise en mouvement d’une locomotive à vapeur gigantesque qui n’aurait pas fonctionné depuis cent ans. L’instrument se met à souffler de l’air, à respirer littéralement, on entend les grincements, des claquements d’articulation qui se mettent en place. On est subjugué par un voyage au centre d’une mécanique énorme qui naît dans les oreilles. À gauche, à droite, des décharges de vapeur. En bas, les claquements et la respiration du monstre métallique. En haut, les sifflets du chef de gare, qui deviennent trilles, puis multiples puis se perdent au plafond de l’église. On entend même des sirènes, ou une espèce d’effet Doppler. On en oublie forcément que c’est d’un orgue que jaillissent ces sons. Ca n’a pas l’air possible. La machine s’emballe, on attend une explosion, on imagine toute l’église s’effondrer sous la force de sa puissance mécanique.

Seulement, elle a un maître, cette machine. Et lorsque Jean-Luc Guionnet retire ses mains, ses pieds et ses poids des claviers et pédalier, tout redevient comme avant. Lorsqu’il vient saluer, modestement et en chaussettes, on ne peut qu’envier le pouvoir surnaturel de cet homme, qui murmure à l’oreille des machines.

About the Author

Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l’âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu’une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s’ancre librement dans le ressenti.

 

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