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Les 21 et 22 octobre au Quartz, se jouait la pièce de Laura Scozzi « Barbe Neige et les sept petits cochons au bois dormant ». Afin d’apporter un autre éclairage sur la question des modèles transmis et/ou remis en question à travers l’art, nous avons souhaité publier ce pastiche de dialogue de Platon écrit par Nicolas Patout, metteur en scène et étudiant en philosophie.

THEOPHILE COULON – Et toi, mon ami, que penses-tu de la querelle de la Belle au bois dormant? Penses-tu comme Lancien que les dessinateurs des studios de Disney doivent être jugés coupables de négligence criminelle à cause de la présentation qu’ils font aux jeunes enfants de modèles normatifs cruels ou penses-tu au contraire, comme Lejeune, qu’ils sont innocents?

PHIL SECLAIR – Je suis de l’avis de Lejeune, il me semble que l’on aurait tort de donner des suites judiciaires à ce qui relève de l’expérience des arts. L’anorexie est un problème médical, l’inégalité entre les sexes un problème social. J’attends du travail d’un artiste, qu’il provoque en moi un « frisson esthétique », qu’il me touche là où l’on ne m’a jamais touché, et non pas qu’il me serve une soupe froide aux trois morales.

THEOPHILE COULON – Le problème de l’inégalité des sexes n’est pas seulement social, il est également culturel.On ne peut pas nier que les œuvres d’art proposent des exemples à suivre, des modèles de voies que l’on peut emprunter ou non.

PHIL SECLAIR – Certes mais c’est au spectateur de faire la distinction entre ce qui doit rester du domaine de l’expérience sensuelle et ce qui doit être intégré dans un système de valeurs.

THEOPHILE COULON – Revenons, si tu veux bien, à l’exemple des enfants, penses-tu qu’ils soient capables de choisir leurs modèles par eux-mêmes?

PHIL SECLAIR – Il est évident que non et qu’ils doivent être aidés.

THEOPHILE COULON – C’est donc, je suppose, aux parents de les aider?

PHIL SECLAIR – Oui, bien sûr.

THEOPHILE COULON – Mais les parents n’ont-ils pas été eux-mêmes des enfants avant de devenir parents?

PHIL SECLAIR – C’est une évidence.

THEOPHILE COULON – Ils ont donc eux aussi pu être influencés par des représentations lorsqu’ils étaient enfants.

PHIL SECLAIR – C’est tout à fait possible, oui.

THEOPHILE COULON –Les spectateurs héritent donc d’une histoire qui motive leurs choix.

PHIL SECLAIR – Oui, cela me semble juste.

THEOPHILE COULON – Le jugement qui consiste à assigner à une œuvre une valeur d’exemple plutôt que de la circoncire au domaine de l’expérience des arts n’est donc pas totalement dégagé et libre ?

PHIL SECLAIR – Il semble en effet qu’on ne puisse pas l’affirmer.

THEOPHILE COULON – Et les artistes eux-mêmes ont été des enfants et des œuvres d’art ont donc influé sur eux avant qu’ils ne créent à leur tour?

PHIL SECLAIR – Bien sûr, mais l’acte de création est un choix indépendant, celui de s’inscrire dans la lignée des œuvres qui ont précédé ou au contraire de s’en distancier.

THEOPHILE COULON – L’artiste, par l’acte même de créer, opère donc un choix qui est influencé par les autres œuvres existantes et ce, même s’il crée de nouvelles règles propres à son art?

PHIL SECLAIR – Oui, il entre en dialogue avec elles, même lorsqu’il est en rupture totale.

THEOPHILE COULON – Or les choix politiques que nous opérons ne se font pas à l’aveugle mais en fonction de la représentation que nous avons du monde?

PHIL SECLAIR – Bien sûr, c’est pour cela qu’il y a toujours des conflits en politique, chacun est persuadé d’avoir raison, selon son propre point de vue.

THEOPHILE COULON – Mais la représentation que nous nous faisons du monde s’est construite au fil des ans, et elle a elle-même été influencée, entre autres, par les œuvres d’art que nous avons choisies ou rejetées.

PHIL SECLAIR – Oui, je n’aurais pas été le même homme si je n’avais pas lu A rebours de Huysmans.

THEOPHILE COULON – Ainsi, chaque nouvelle œuvre s’inscrit dans un champ qui n’est pas vierge, elle rejoint la cohorte des autres œuvres avec lesquelles elle s’articule et tout cela forme un bouillon que nous appelons communément culture. Comme pour les champignons ou les bactéries. C’est tout un éco-système qui se développe, mûrit, se nourrit de lui-même, un éco-système qui a une influence directe sur la manière dont nous faisons nos choix politiques. C’est dans ce champ que germent les phénomènes sociaux. Mais je vois Monsieur-le-Maire se dandiner d’une fesse sur l’autre, peut-être aurait-il quelque chose à ajouter ?

DOMINIQUE FOUINARD – En tant que ce que je suis, votre responsable, je dois le dire, car je suis franc, toute couleur n’a pas sa place dans ma cité. La grisaille vous rend moroses, nous repeignons aux couleurs vives de la vie. Je dois effectuer des choix et entre tous les éco-systèmes que l’on peut choisir, il faut choisir celui qui est sain, ce n’est pas de fumier dont nous avons besoin ou de tortueux jardins anglais, mais de beaux et bons jardins français.

THEOPHILE COULON – Mais pourquoi le jardin français est-il le meilleur, selon toi ?

DOMINIQUE FOUINARD – Car les lignes y sont régulières. Les courbes anglaises habituent nos citoyens aux zones d’ombres et portent la semence du vice.

THEOPHILE COULON – Tu penses donc qu’il faut que les politiques empêchent la diffusion des œuvres qui rendent les citoyens mauvais?

DOMINIQUE FOUINARD – Je le pense.

THEOPHILE COULON – Le politique serait donc à même de choisir pour les citoyens les modèles à suivre, de la même manière que les parents choisissent pour les enfants ?

DOMINIQUE FOUINARD – C’est mon sentiment profond.

THEOPHILE COULON – Mais si le choix des œuvres présentes dans l’éco-système culturel est du ressort du politique, ne risque-t-on pas de voir un modèle normatif mauvais en situation hégémonique ?

DOMINIQUE FOUINARD – Le corps politique étant constitué des citoyens les plus éclairés, ses choix seront de même les plus éclairés. Il n’y a donc aucun risque. Le politique opèrerait un tri d’ordre moral, le public un tri d’ordre esthétique.

THEOPHILE COULON – Mais tout artiste, lorsqu’il crée, prend parti, s’inscrit dans la vie politique de la cité. Son œuvre, elle, se détache de lui et échoue à s’inscrire dans un enchevêtrement inextricable de représentations diverses du monde. Et le sujet est tout environné de tout cela, et tout cela lui martèle la taule de sa construction, lui fait voir les choses sous un certain angle. Alors tout pétri qu’il est de ses convictions, il agit.

PHIL SECLAIR – Mais si les spectateurs, enivrés du plaisir esthétique que procurent les œuvres, ne sont plus à même de déterminer quel sens politique porte l’oeuvre, n’en sont-ils pas les seuls responsables ?

THEOPHILE COULON – Ils en sont les premiers responsables mais les artistes doivent être capables de répondre de leurs actes. Ils doivent savoir que ce qu’ils font n’est pas seulement des coups de crayons. Ils doivent savoir qu’ils sont capables de produire cet enivrement. Alors s’ils appliquent des critères esthétiques qui relèvent de la banale oppression lorsqu’ils représentent des corps de femmes, il s’agit soit du choix conscient de celui qui trouve la situation tolérable (voire souhaitable) soit le choix de celui qui sait que cela fonctionnera, que cela aura du succès. Mais à ce niveau-là, il ne faudrait peut-être plus parler d’art mais de putasserie.

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