À l’aube de La Becquée

 •  0

By

Rencontre avec Marie Coquil, directrice et fondatrice du festival de danse contemporaine européen La Becquée

Julie Lefèvre : La Becquée, festival européen de danse contemporaine. Pourquoi avoir conservé le terme européen puisque vous allez bien au delà des frontières européennes ?

Marie Coquil : La dimension européenne du festival date du début du festival. Dès son démarrage, il y avait l’envie de collaborer avec d’autres festivals, à l’étranger. Les contacts européens que nous avons eus ont immédiatement été intéressants, et généreux. J’ai senti un intérêt de leur part. Le postulat était que les artistes, notamment en Bretagne, et encore plus en Finistère, avaient vraiment du mal à exporter leur travail, à sortir des frontières. La démarche européenne me paraissait donc intéressante à deux titres : pour les artistes d’ici, montrer son travail mais également proposer des terrains d’échange, de collaborations, à l’extérieur, mais également la rencontre entre artistes.

Depuis huit ans, nous avons pu observer des collaborations transfrontalières. Nous avons des partenaires européens présents, qui souffrent également d’une instabilité de l’économie de la culture dans leur propre pays, ce qui n’est pas sans impact dans nos échanges. Nous sommes attentifs aux uns et aux autres, lorsque cela est possible nous échangeons nos manières de travailler, nos idées. Il y a des idées que certains m’ont transmises que j’ai pu appliquer notamment dans le cadre du festival La Becquée. Eux-mêmes appliquent sur leur territoire des choses que nous avons pu expérimenter ici, comme Danse sur la Toile. 

Le fait d’être un festival européen ne nous amène pas à mettre des pays à l’honneur, ce n’est pas l’enjeu ici. Même s’il est vrai que nous sommes curieux de savoir comment se vit la danse contemporaine dans différents pays européens. Mais c’est davantage le travail d’un artiste qui nous amène à le programmer que son pays d’origine.

JL : Mais je repose ma question : allez-vous conserver l’identité « européenne », alors que vous accueillez cette année des compagnies du Liban, d’Israël, du Maroc ?

MC : C’est une réflexion que nous avons eue avec nos partenaires. Nous avons conclu qu’une Europe fermée sur elle-même n’avait pas beaucoup d’intérêt.

JL : C’est donc un échange entre des pays européens et des pays hors Europe ?

MC : Exactement. Il y a la curiosité de ce que peuvent nous apporter ces artistes venus d’ailleurs. Je prends l’exemple de Nadar Rosano qui est un chorégraphe israëlien, qui a choisi de continuer à travailler en Israël malgré les  difficultés que pose le fait d’être enfermé dans des frontières. Une situation où la notion de frontières a réellement un sens concret, il me semblait intéressant de la confronter (et son spectacle traite ce sujet) à des pratiques artistiques européennes où la notion de frontière est très liée à l’ouverture. Il est évident que les enjeux ne sont pas les mêmes, que les exigences quant aux conditions de travail ne sont pas les mêmes. Les réalités des artistes au Liban, je ne les connais pas bien, mais il me semble qu’il faut se retrousser les manches pour exister et militer pour continuer à faire exister la danse contemporaine dans ce pays. Avec du recul, il faut quand même admettre qu’en France nous ne sommes pas dans une telle nécessité de combat, nous sommes même dans une position confortable. Il existe un statut pour les artistes, même s’il est très fragilisé en ce moment et qu’il est d’ailleurs nécessaire de le défendre. Nous avons peut-être oublié ce que c’est que se battre pour faire exister des disciplines qui peuvent sembler marginales.

JL : Y a t-il des explications à l’intérêt que l’édition 2014 du festival La Becquée porte à ces pays du Maghreb et du Moyen-Orient ?

MC : Le Liban nous est venu grâce à la collaboration avec Le Quartz. Il s’agit d’une proposition de Dannya Hammoud : Mes mains sont plus âgées que moi. Il est vrai qu’il y a une présence forte du Liban en France cette année. De nombreux artistes sont reçus dans les institutions culturelles françaises, il n’est donc pas étonnant que cela touche également La Becquée. C’est la deuxième présence à Brest de cette artiste qui est venue déjà dans le cadre du Festival DansFabrik.

Sharon Fridman, qui est également un artiste israëlien, sera présent. Il nous semblait intéressant d’accueillir deux artistes d’origine israëlienne, l’un ayant fait le choix de s’affranchir de ses frontières pour créer, puisqu’il vit en Europe, et l’autre qui est resté dans son pays. Il y a également un GIFT (ndlr : gifts, ateliers animés au Quartz et coordonnés par Gaël Sesboué) animé par Sharon Fridman.

JL : D’où il vient ce nom « La Becquée » ?

MC : J’ai toujours souhaité aller au devant de tous les publics. Cela s’est traduit dans les années 90 par la mise en place d’ateliers dans les quartiers, d’ateliers pour les personnes handicapées. Toute personne qui souhaitait danser avait sa place dans l’école de danse que je dirigeais. La Becquée, pour moi, c’était la synthèse de tout ce que j’avais tenté de mettre en place les années d’avant : ateliers entre professeurs, rencontre avec des chorégraphes, sensibilisation de tous les publics. La Becquée, c’est donner à voir, donner à grandir. Chercher des propositions adaptées aux différents publics, aux spectateurs, aux danseurs, aux chorégraphes…

JL : Comment s’est construite la programmation 2014?

MC : Pour construire une programmation, j’ai deux contraintes, en tous cas deux aspects à prendre en compte. L’aspect artistique, coup de coeur pour une esthétique, pour une démarche, pour une personne. Parallèlement à cela, je dois travailler avec les lieux qui accueillent les propositions du festival. Des lieux qui ont des attentes spécifiques en fonction de leur public, de l’endroit où ils sont situés, de leur histoire avec la danse contemporaine, qui est parfois à construire. À Guilers l’an dernier, c’était la première fois qu’était accueillie de la danse contemporaine. Il est évident que je ne leur propose pas la même chose qu’à l’Alizé (Guipavas), structure avec laquelle nous travaillons depuis quatre ans. Je passe beaucoup de temps à imaginer des rencontres entre artistes puisqu’il y a une notion de cohabitation entre eux, dans la mesure où le festival s’articule autour de scènes partagées. Quand je reçois des propositions, j’essaie d’imaginer quelles autres propositions elles pourraient rencontrer, même si elles s’inscrivent dans des esthétiques différentes. Cette année au Mac Orlan, il y a une soirée qui présentera le travail d’un artiste marocain, arabe et une proposition israëlienne. Ce sont deux mondes différents, dans un temps géopolitique fort, l’été en Israël a été très compliqué. Les deux propositions sont différentes mais je sens que ces chorégraphes pourront se rencontrer et partager le plateau. Cela ne veut pas dire que la cohabitation sur un plateau implique une direction commune.

JL : Avez-vous un coup de coeur ?

MC : Mon coup de coeur, c’est Sharon Fridman. Et au-delà de cela, la soirée en elle-même, au Mac Orlan, avec toute la symbolique qu’elle revêt. Sharon Fridman est une personne extrêmement généreuse. Il faut savoir que la globalité des artistes qui acceptent de venir à La Becquée le font souvent par générosité. Parce qu’ils adhèrent au projet, ils acceptent de se produire dans des conditions financières qui ne sont pas celles des autres festivals.

JL : Comment votre festival se positionne-t-il par rapport à DansFabrik ? Est-ce que l’on peut identifier des complémentarités entre ces deux festivals ?

MC : Le festival La Becquée s’est construit sur une pluralité de lieux de diffusion. Il y avait vraiment la volonté d’aller là où la danse n’était pas présente : l’UBO, le CLOUS, le Vauban… ainsi qu’un partenariat avec des communes environnantes. Ce qui n’était pas le cas du festival Antipodes, ancêtre de DansFabrik. Aujourd’hui, avec l’arrivée de Matthieu Banvillet, c’est différent parce qu’il travaille vraiment en partenariat avec un grand nombre de lieux.

Peut-être que la différence principale aujourd’hui réside dans ces plateaux partagés. Sur une même soirée, un public peut découvrir différentes esthétiques, différents codes. Une personne qui découvre peut se sentir plus sensible à un travail présenté sur une soirée durant laquelle il aura vu trois propositions.

Le festival La Becquée se tiendra du 3 au 11 octobre 2014 à Brest, Guilers, Guipavas et Plougonvelin. La programmation peut-être consultée ici

Autre info : Nadar Rosano s’est blessé et ne pourra finalement pas être présent au festival, Le Poulailler vient de l’apprendre. 

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

Leave a Reply