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Fabien Ribery : Il me semble que l’une des fonctions de l’acte artistique est de créer des épiphanies et, peut-être, des rassemblements populaires. Je pense ici à votre spectacle Un trou dans la ville, présenté à la gare de Brest, qui m’avait enthousiasmé pour sa poétique, une façon de créer un monde flottant, comme on le dit parfois chez les taoïstes. Il a malheureusement été très peu joué. N’est-ce pas frustrant ?

Charlie Windelschmidt : Toute forme d’événement ou d’acte est bonne, qui permet de faire apparaître ce qui était invisible. Nous sommes des actes et des événements. Il faut rendre possible un maximum de choses, y compris ce qui a une vie courte. Je pense qu’un artiste est une succession d’actes la plupart du temps éphémères.
On l’a joué dans des endroits importants, mais pas assez. Nous avions pour ce spectacle l’étiquette « arts de la rue/espace public ». Il est apparu trop intello, trop abstrait pour le milieu des arts de la rue. On était moins dans un temps de spectacle que dans un temps de contemplation de ce qu’on peut appeler la réalité, ou la vie. Les programmateurs ont estimé que ça ne faisait pas partie d’un genre identifiable facilement. Il me semble que les arts de la rue se sont peut-être trop institutionnalisés à un moment où il y avait la possibilité de déplacer les lignes.

FR : Vous définissez votre travail artistique comme du théâtre de laboratoire. Qu’entendez-vous par cette expression ?

CW : Quand je monte un spectacle, je mets en scène la possibilité d’être contredit, ou critiqué. Aujourd’hui, dans le milieu culturel, il faut que ça marche tout le temps, y compris dans des endroits où autrefois on pouvait voir des choses plus rugueuses.

L’obligation de définir un « projet artistique » est donc vite insupportable, parce qu’elle masque la recherche et l’abandon fondamental, qui sont l’essentiel.

FR : Cette question de la spiritualité m’intéresse beaucoup, parce qu’elle touche au noyau de l’être, au-delà de sa dimension sociale ou directement politique.

CW : Je ne fais pas un théâtre militant, je ne veux pas me faire enfermer par un drapeau, ou par la horde. Je préfère pousser le poétique à son point limite, qui est le politique. Notre entrée est donc d’abord poétique, ce qui rejoint la spiritualité. J’ai eu la chance de travailler avec Christian Prigent, qui m’a véritablement retourné, profondément influencé. Pour moi, le poétique est ce qui laisse des traces de l’irreprésentable. En cela, mon travail a partie liée avec le spirituel, qui consiste tout simplement d’abord à accepter que des choses nous échappent. J’essaie d’organiser mon acte artistique dans la ville de Brest à la lumière de ces pensées-là.

FR : Votre dernière création, Avant la tempête, travaillait d’ailleurs particulièrement la question d’une forme de lâcher prise, de folie, de possession, sans que l’on puisse véritablement circonscrire en quelques vocables majeurs ou lignes critiques votre geste poétique.

CW : C’était inspiré lointainement de La Tempête de Shakespeare. Nous proposions une forme très différente des considérations narratives classiques. J’aime l’idée d’un spectateur émancipé. Je ne veux pas lui raconter ce qu’il connaît déjà, ce qu’il attend peut-être. En tant qu’artiste, je m’inquiète du sens et du poétique, le politique étant là quoi qu’il arrive, finalement. Dans ma volonté d’émanciper le spectateur, je veux lui offrir quelquefois ce qu’il y a de plus difficile, et j’essaie de lui proposer une place ou une posture qui lui impose d’inventer sa propre vision du monde, sa propre compréhension, de se raconter son histoire, qui ne sera sûrement pas celle de son voisin. Je lui propose de se laisser aller à une vibration inhabituelle en lui. Je rends ainsi le spectateur politique, parce que je le rends autonome, je ne pense pas pour lui.

FR : Du moins, pour ceux qui acceptent de se laisser dessaisir, et non de se barricader dans le refus de ce qui est offert comme possibilité d’émancipation.

CW : La difficulté est bien celle-là. Pour ce spectacle, un tiers des spectateurs peut-être n’a pas pu accepter notre proposition artistique.

FR : Votre pièce Qui ? semblait plus lisible, plus spontanément accessible. Avant la tempête est un spectacle plus âpre.

CW : Qui ? c’est le masque, une de mes passions. Il y avait des histoires, du narratif plus identifié, que l’on pouvait donc suivre du point de vue de l’intelligibilité. Avant la tempête, c’est une femme qui se réveille après une catastrophe climatique, ou qui est morte et prend la parole. Nous avons joué ce spectacle à Carhaix. Je ne savais pas du tout comment il serait reçu, je tremblais. Il y avait des élèves des lycées Sérusier et Diwan, pour qui l’écho de ce spectacle a été très fort. Nous avons discuté deux heures. Une jeune fille m’a dit : « J’ai adoré, j’ai l’impression qu’on m’a battue pendant une heure. » J’étais stupéfait. Je pose des gestes qui m’échappent, et j’adore ça. L’accueil des professionnels a été très bon, mais je crois qu’ils ont eu peur de programmer ce type de spectacle. C’est un théâtre de la perception qui a semblé déroutant.

FR : La façon dont vous présentez vos lignes poétiques me fait penser au Théâtre du radeau de François Tanguy au Mans, cette façon de faire travailler le spectateur, de proposer des textes en permanence, de les monter de façon très libre, d’ouvrir le sens au maximum, tout en lui offrant un monde de perceptions très riche.

CW : J’aime beaucoup son travail, c’est une référence. Des types comme lui sont en voie de disparition, l’époque ne les accepte que peu.

FR : Je songe à la situation américaine, à la puissance d’un plasticien comme Basquiat, parce que quand on est sous l’étouffoir, la survie d’un geste poétique fort demande de développer une puissance magistrale. Vous avez travaillé aux États-Unis, n’est-ce pas ?

CW : L’art plastique est un art solitaire. Le théâtre est un lieu où la communauté convoquée de spectateurs doit prendre le risque de se retrouver en représentation. Nous avons travaillé à Atlanta et Washington, et espérons jouer l’an prochain à New York. L’acteur américain est fascinant d’efficacité, mais la question d’un art qui sert à penser et à se penser est souvent éloignée de ses préoccupations. C’est peut-être parce qu’il n’est pas brechtien, mais du côté de l’efficacité mimétique façon Stanislavski passé à la moulinette de l’Actors studio. L’école de Lee Strasberg laisse une influence considérable, c’est vrai. Quand les Français vont prendre le temps de trouver, de chercher, les Américains prennent une voie directe qui les mène extrêmement vite où ils le souhaitent. Il est difficile avec les acteurs américains de travailler dans la nuance.

FR : Vous avez été formé à Paris et avez choisi de venir travailler à Brest. Pourquoi ?

CW : Nous étions dix à sortir de l’ENSATT [l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre], dont deux Bretons, notre administratrice et notre ingénieur du son, qui nous ont fait venir ici. Brest a été notre grande chance. Nous avons aussi en Bretagne l’école du TNB. Je vais d’ailleurs recevoir et diriger ici, dans notre lieu de création, la troisième promotion de l’école, en septembre et en octobre, deux fois quinze jours. Le masque et Shakespeare sont nos thèmes de travail sous forme de stage intensif.

FR : Comment nourrissez-vous votre pensée ?

CW : J’ai toujours été très friand de lectures, de cinéma, d’expositions. Il y a des gens de notre métier qui ne travaillent pas la question du théâtre, je trouve cela incroyable.

FR : Outre Christian Prigent, quel est votre corpus poétique de base ?

CW : Je suis un grand fan de Pasolini. L’Évangile selon saint Matthieu, par exemple, est un film magnifique, irradiant de beauté, multiple. Le poète Charles Pennequin m’impressionne, il est parfait. C’est un ancien gendarme, il connaît le terrain. Je n’ai pas encore réussi à le faire venir ici. Un trou dans la ville est inspiré de son livre, La ville est un trou. Le concept du trou m’intéresse énormément. Mon corpus poétique est très éclaté. Je suis aussi bien fan de hip hop, que de Jean-Luc Godard. Le théâtre est une cause qui se nourrit de savoir et de non-savoir. J’ai eu récemment la chance de diriger des Anglais de Winchester en Performing Arts, des élèves de géoarchitecture, des Beaux-Arts et de management du spectacle vivant, groupe composé d’une belle diversité. Nous avons travaillé sur la question de l’art et de l’espace public, sur la valeur du travail. Les débats étaient d’une très grande richesse.
Les grandes pensées nourrissent aussi une spiritualité dont nous avons besoin pour dissoudre les fausses évidences. J’ai terminé un solo à Washington par une phrase de Godard : « Les enfants sont des prisonniers politiques. »
Il y a eu des débats passionnants avec les Américains. Je les ai inquiétés. J’aime aussi énormément Edward Bond, qui a écrit le recueil Check-up, sorte de succession de sentences à la Godard, très peu recevables pour certains. Je picore, je n’ai pas de formation littéraire stricte, je suis un forain. J’étais dans le cirque d’abord. J’essaie de me nommer par l’aporie.

FR : La ville de Brest vous gâte avec un lieu comme cette chapelle transformée en très belle salle de répétition/création. Comment voyez-vous votre place ici ?

CW : Je suis tellement positif envers Brest, que j’ai du mal à être vraiment critique. Je suis arrivé ici avec l’amour des habitants et de la lumière. Je sens qu’entre les gens à Brest se passe quelque chose que l’on retrouve difficilement ailleurs, y compris à l’endroit de la culture et des arts. Nous nous entendons bien, c’est rare. Tous nos spectacles se jouent au Quartz, nous sommes régulièrement en coproduction avec le Fourneau. La relation avec la ville est limpide. On connaît Penn ar Jazz, la Maison du Théâtre, Dédale de clown, le Théâtre du Grain, etc.

Nous sommes une compagnie conventionnée, ce qui crée aussi un effet d’aspiration.

À un moment donné, pour s’imposer, il faut avoir des murs. Je dis tout le temps que j’ai une mission de service public. Je fais beaucoup d’ateliers, de la transmission scolaire, collège, lycée, jusqu’aux stages Afdas. Je vais lancer la semaine prochaine un atelier ouvert, sur des créneaux larges, pour permettre à tous de venir, de 16h à 22h. J’essaie de m’inspirer un peu plus des universités populaires, que chacun puisse y être accueilli en fonction de ses disponibilités, envies, fantasmes, sur le mode qu’il souhaite, trois heures ou une demi-heure. Nous nous investissons totalement sur ce territoire où nous existons et auquel nous devons beaucoup.
J’ai toujours eu la sensation que Brest est un laboratoire. Même en ce moment, dans la lutte pour défendre l’intermittence, j’ai l’impression que nous sommes en avance. Quand je suis parti de Paris, on m’a dit que j’allais m’enterrer, alors que c’est tout le contraire. Ici, on te laisse tranquille, tu peux travailler dans la longueur, la profondeur.

Je pense connaître très bien quasiment tous les artistes brestois. J’aimerais travailler par exemple bien plus avec Paul Bloas. Fanck Rannou est aussi quelqu’un d’extrêmement intéressant, nous avons fait avec lui une belle campagne d’affichage. Si je veux être critique, je trouve qu’il y a à Brest une trop grande prédominance de la structure institutionnelle, qui produit nécessairement du lissage, et qu’on ne permet pas assez aux artistes de s’autonomiser. On pourrait s’engager davantage dans la politique envers les troupes amateurs, qui sont excellentes à Brest, théâtralement, mais aussi politiquement et humainement. Aujourd’hui, à Brest, il y a une force artistique impressionnante, nombre de personnes ayant un savoir-faire de haut vol, et qui pourraient piloter les choses d’une manière dont jamais une institution ne pourra le faire – sachant que nous avons des personnes passionnantes, très pertinentes, à la tête des grandes institutions brestoises. Mais il est certain que si l’on remet les artistes en avant, la subversion réapparaît.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

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  1. derezo / 25 juin 2015 at 23 h 39 /Répondre

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