Vincent Gouriou

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Vincent Gouriou est un jeune auteur photographe dont le travail sensible et désarmant, poétique et violent, le conduit aujourd'hui à être reconnu par des lieux de la photographie contemporaine, à un niveau national mais également européen. Il vit et travaille à Brest.

Te souviens-tu de l'image première, l'image qui fonde la série "Singularités", exposée au Centre Atlantique de la Photographie (Brest) en 2013, puis à la Bnf (Paris) dans le cadre de la Bourse du Talent et au CentQuatre (Paris) pour le festival européen de la photographie contemporaine "Circulations", édition 2014 ?

Oui, c'était Madeleine. La photographie d'une petite grand-mère, assise sur son lit, en 2011. Madeleine, que je connais depuis toujours est une amie de ma mère. Religieuse âgée de 88 ans aujourd'hui, elle vit au sein d'une communauté de soeurs en HLM. C'est l'image qui fonde la série "Singularités" parce que pour la première fois, je photographiais quelqu'un de différent, éloigné de mon univers quotidien. Ma rencontre avec Anders Petersen dans le cadre d'un workshop est venu me bousculer. En regardant mon travail, il voyait de belles images, c'était "nice", beau dans le sens péjoratif. Il m'a interdit de photographier des "beaux mecs" pendant une semaine. Cela m'a permis d'explorer des registres différents, de sortir de ma "communauté", et de ne pas m'attacher seulement à la question de l'esthétisme. Au final, ma série "Singularités" constitue le lien entre les images réalisées après ce workshop et celles d'avant, davantage liées à l'univers des couples gays / des personnes travesties...

Soeur Madeleine

Quel regard portes-tu aujourd'hui sur cette image ?

Je l'ai aimée au début. J'ai su, en la découvrant, que j'empruntais alors un chemin différent. Maintenant, je l'ai beaucoup vue... trop peut-être. Elle a été montrée maintes et maintes fois. J'en suis toujours fier, et puis ça reste Madeleine, la personne que je connais et qui me semble être la même depuis trente ans. J'espère que je saurai en produire d'autres qui rencontreront cette même attention, pourquoi pas avec elle d'ailleurs.

Et elle ? Quel regard porte-t-elle sur cette image ?

Elle est complètement détachée de son image. C'est en cela que ma relation de photographe à modèle avec elle a été facile ; elle m'a donné ce que je voulais. Elle l'explique par notre relation, particulière depuis toujours. Pendant la prise de vue, j'étais inquiet pour elle, âgée de 86 ans à l'époque, elle est restée assise deux heures sur un lit, et je la modelais, je la photographiais. Je l'ai remerciée, elle m'a dit s'être abandonnée.

Quand tu regardes tes images, ce sont les gens ou les oeuvres que tu vois ?

Je vois les oeuvres. Nan Goldin, qui a photographié beaucoup de ses proches et qui entrait dans une relation très intime avec ses modèles, parle de son travail comme d'une seconde mémoire, un journal intime. Je ne ressens pas cela. Mes modèles me disent d'ailleurs très souvent qu'ils ne se reconnaissent pas dans mes images et je leur réponds que ce n'est pas vraiment eux, mais moi sur la photo. C'est une forme de mosaïque, de tout ce qui me compose.

Parmi les réactions des personnes qui découvrent ton travail, il y a beaucoup d'émotions, une sorte de mélancolie à la limite, parfois, du supportable. Ce sont des sentiments qui te traversent également, en regardant ta production ?

Je n'ai pas la même émotion ou le trouble que cela provoque chez les autres, même lorsque je les découvre pour la première fois ; je photographie ce qui m'est familier, ce qui fait écho à une vérité, à ma vérité. La remise en question et l'insatisfaction sont tellement ancrées en moi... Parfois, j'ai l'impression que mon travail est trop "joli", alors que je ne veux pas d'une imagerie purement esthétique. Je suis à la fois touché et rassuré par le fait que les gens soient perturbés, même si je ne me situe pas dans une recherche volontaire de provocation.

Est-ce qu'il y a un mentor ? un maître qui t'accompagne ?

Anders Peterson m'a bousculé. Le deuxième jour du workshop, je suis arrivé un peu en retard, les autres étudiants pensaient que je n'allais pas venir tant cela avait été violent pour moi la veille. Moi je ne m'étais pas posé la question de ne pas y aller, quand bien même j'étais un peu dépressif le premier soir... Bon, en fait, ce "coup de pied" a fonctionné pour moi.

Celle qui m'a le plus apporté et soutenu, c'est Nathalie Luyer, qui dirigeait le magazine Vis-à-vis dans les années 90. C'est elle qui m'a "éduqué", qui m'a aidé à construire ma culture photographique. Quand nous nous sommes rencontrés la première fois, elle m'a demandé ce qui m'intéressait en photographie, et j'ai répondu "la photographie de mode" ;

 

j'étais influencé par les grands photographes de mode, Peter Lindbergh, David Lachapelle, dont j'ai du mal aujourd'hui à regarder les images. Cela ne me correspondait pas vraiment, mais je l'ai découvert en m'ouvrant à autre chose. Ma rencontre avec cette femme a été déterminante, je continue à lui montrer mes images.

Est-ce qu'il y avait des images dans ton enfance ?

Mon père faisait de la photo quand il était jeune, puis de la vidéo. J'en ai hérité, je pense. J'ai commencé à faire de la photographie après que mon beau-frère a amené un agrandisseur à la maison. À la même période, j'ai découvert, dans une malle, tout un tas de négatifs qui n'avaient pas encore été développés : des images de la vie passée de mon père. Sa première vie, avec sa femme décédée et leurs trois enfants, mes demi-frères et soeurs. Je devais avoir 15 ou 16 ans. Suite à ça, je me suis acheté les bouquins de Magnum. Et après, il y a eu un glissement... je me suis intéressé à la photographie de mode...

Est-ce qu'il y a, dans ta photographie, des images de ton enfance ou de ton adolescence ?

Oui. La photographie est une forme de psychanalyse, une façon de faire émerger des choses. Je n'ai pas de très bons souvenirs de l'adolescence et ma série sur cette période, ce "passage" n'est pas très heureuse... Ces jeunes que je photographie ne sont pas en groupe, ils sont plutôt solitaires, parfois allongés sur un lit, en pleine réflexion. Ce n'était pas volontaire, c'est venu de manière inconsciente.

Il n'y a pas vraiment de concept, ni de démarche volontaire au fondement de ma photographie, d'ailleurs cela m'angoisse toujours parce que je me demande en permanence ce que je vais faire après. Finalement la démarche s'installe une fois que les images sont là. Je prends des photographies, avec des gens qui me touchent, et cela prend sens a posteriori. Mais il y a, de manière évidente, une résonance avec mon vécu.

J'imagine que j'irai toujours vers la question du "hors norme", de la marge. Je construis actuellement une série avec deux soeurs jumelles... et une autre avec des FEMEN.

Quand tu regardes les gens, tu imagines des images ?

Non, ce sont des lumières, des ambiances qui guident mon imagination. La nuit, je fais souvent le même rêve :  je suis en quête de "l'image", de quelque chose que je n'arrive pas à faire "dans la vraie vie", puis je m'enthousiasme sur une image et sur cette image, il n'y a personne.

Avec les gens, c'est plutôt la rencontre qui m'intéresse. Je ne suis pas quelqu'un qui va naturellement vers les gens, mais avec un appareil photo, finalement, je peux aller n'importe où. Il y a des lieux, comme le squat des FEMEN à Paris, dans lesquels je ne serais jamais allé sans mon appareil photo, je n'aurais pas eu accès à ces gens, à leurs conversations. Il y a toujours la crainte d'être intrusif, je flirte en permanence avec la limite, mais l'appareil me donne du courage, m'emmène plus loin. Lorsque je photographie une personne nue, cela se fait progressivement mais je ne le prévois jamais avant la séance.

On t'a déjà dit non ?

Rarement... les gens n'osent pas dire non et je crois que j'arrive à sentir ce que je peux leur demander, enfin j'espère.

Est-ce que chacun est un sujet intéressant ?

Contrairement à ce que je croyais il y a dix ans, je pense que oui. En tous cas, il faut essayer avec tout le monde. Il y a des séances dont je ne tire rien, cela peut être lié à la personne mais aussi à la lumière, à moi. Il y a des modèles qui sont en résistance par rapport à l'appareil photo, et c'est cela, beaucoup plus que le physique, qui peut rendre une séance compliquée.

Tu as exposé au CentQuatre à Paris dans le cadre de Circulations, Festival de la jeune photographie européenne, avec d'autres jeunes photographes. Est-ce qu'il y a des travaux qui ont retenu ton attention ?

Oui. Mais avant cela il y a des rencontres humaines. En participant au montage de notre exposition au CentQuatre, nous nous sommes rencontrés, nous avons échangé. Parmi les séries qui m'ont particulièrement touché, il y a celles de Virginie Plauchut, qui présentait un travail sur l'inceste (sans preuve et sans cadavre), j'ai également aimé l'esthétique de Samuel Lugassy qui a photographié de jeunes gymnastes (Gymnast & Wrestler). Et puis, il y a Elena Chernyshova et sa série jours de nuit, nuits de jour.

Pour en savoir plus sur Vincent Gouriou.

Pour en savoir plus sur le festival Circulations

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About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois - pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d'un MASTER en management du spectacle vivant.

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