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Faut-il présenter Mickaël Phelippeau ? On lui connait des bi-portraits avec toute sorte d'individus - Chorus, qui touche nos âmes dans ce qu'elles ont de spirituel, de fragile et d'humain - une couleur : le jaune - une voix : grave.

Je le rencontre dans un des trois appartements qui feront l'objet d'un portrait fantôme.

Quelques mots sur le portrait fantôme...

Il y a plus de dix ans, alors que j'étais encore étudiant à Rennes, une chorégraphe intervenait dans le cadre d'un festival et nous proposait d'investir différents lieux : une maison, un château, ou un appartement. J'ai intégré le logement à taille humaine, l'appartement, et j'y suis resté quelques jours. Avec le moins d'informations possible, je suis arrivé dans cet endroit et j'ai découvert une personne à travers son univers, ses vêtements, ses livres, ses papiers... je trouvais ce principe génial, je fantasmais une vie à partir d'un lieu.

Il y a deux ans, la directrice du Théâtre de Brétigny, dont je suis également artiste associé, m'a demandé de réfléchir au moyen de toucher un public plus éloigné, j'ai repensé à cette expérience et j'ai proposé et restitué trois portraits fantômes. Dans le cadre du festival des Humanités, je renouvelle cette démarche, l'équipe du Quartz a sélectionné trois lieux, sans critères de ma part.

Le portrait fantôme est un acte performatif, un dialogue d'une profonde intimité, non frontale (par opposition aux bi-portraits). Nous avons trouvé le titre dans le train avec ma collaboratrice sur la pièce Chorus, Marcela Santander.

La notion de portrait est omniprésente dans ton travail. Peux-tu nous en donner une définition ?

C'est un regard porté sur quelqu'un ; une manière de donner à voir, à entendre, à comprendre le regard que l'on porte sur une personne. C'est également un dialogue. Le portrait n'est ni la personne, ni la signature mais l'entre deux.

Alors, comment ça marche ce portrait fantôme ? Tu fouilles dans les placards ?

Je me souviens d'une maison à Brétigny. Dans cette très belle maison, je me sentais mal. Il y avait beaucoup de photos, tout était très soigné, chaque objet était à sa place et je n'osais rien toucher. Quelques jours après, j'étais dans un autre logement et je fouillais absolument partout, sans scrupule. Après avoir performé ces portraits, le couple chez qui je ne m'étais pas senti à l'aise m'a confié qu'au moment où ma présence chez eux est devenue concrète, ils l'ont vécu comme une violation. L'autre personne s'en fichait, l'intimité n'était pas dans ses affaires. Donc ces portraits fantômes, c'est également cela : comment je suis reçu, quand bien même la personne n'est pas là, comment je le vis et comment ces gens l'éprouvent.

Ici, il y a trois post-it collés sur les tiroirs d'un bureau qui m'indiquent que c'est privé. C'est son droit au secret et je n'ouvrirai jamais ces tiroirs... mais tu sais, c'est peut-être du flan (...). J'imagine que ce sont des affaires très personnelles, mais peut-être pas, en fait. Ceci dit, la question de la limite, je l'interroge en permanence, c'est délicat. La part de protection dont peuvent bénéficier les personnes dans cette démarche, c'est de savoir que je ne présente pas une vision objective, mais au contraire, une lecture personnelle de ce que je vois de leur existence. La compréhension que j'ai de ces gens est par ailleurs alimentée par ma propre histoire. Cette femme, chez qui je suis resté à Brétigny, possédait beaucoup d'objets et de vêtements rouges. Tu imagines comme cela m'a interpelé, étant donné mon obsession pour le jaune. Lors de la restitution, j'ai convoqué un souvenir personnel, à l'origine de ma quête du jaune, et je l'ai transféré sur son portrait... A posteriori, elle m'a confié, perturbée, qu'elle avait effectivement vécu cette anecdote.

Y a t-il une méthodologie de travail sur laquelle tu t'appuies pour construire ce portrait ?

C'est-à-dire que... je fouille. C'est assez concret, il y a des indices évidents et des éléments que je découvre progressivement. Mais la manière dont je découvre et appréhende ces éléments est influencée par le contexte du moment, ce que je traverse personnellement, ce que je suis...et cela multiplie les possibles. Assez rapidement, je réfléchis visuellement et je me confronte corporellement au lieu : j'écoute, je sens, je regarde, je touche. Ici, par exemple, le rapport à l'odeur est important. Un peu comme la madeleine de Proust, cette odeur est chargée de souvenirs pour moi.

Comment travailles-tu pour qu'un concept qui est le fondement de plusieurs pièces ne produise pas un effet de répétition ?

En ce qui concerne le portrait fantôme, les différentes performances constitueront un parcours global pour les quinze personnes du public. Ce parcours, je vais le formaliser après avoir vécu dans les trois appartements, comme un enchaînement de portraits.

 

Et plus globalement, ce qui m'intéresse n'est pas tant de développer un travail d'écriture qui répéterait des savoir-faire mais au contraire de me remettre en question au fil des rencontres et des travaux. Ce qui est réitéré, c'est ce principe de dialogue mais il n'est pas le même selon les collaborations. Par exemple, j'ai abordé la question du corps différemment lorsque j'ai travaillé avec Yves Calvez qui pratique depuis trente ans la danse traditionnelle, et avec Jean-Yves qui est prêtre, avec qui nous avons été attentifs notamment au symbolisme du geste, ce à quoi je n'avais jamais été vraiment sensible avant cette rencontre.

C'est donc  à chaque fois une ré-invention de la modalité même de travail.

Pour autant, tu défends une écriture chorégraphique...

Oui, justement, elle se définit déjà par la remise en question comme fondement du travail. Et puis...je me rends compte a posteriori que pour beaucoup de pièces, j'ai ce désir de commencer par la définition d'un espace (Chorus, définition de la scène, Pour Ethan, définition d'un terrain de jeu ...). Le mouvement vient du corps de l'autre. L'écriture naît de l'observation et d'une confrontation au mouvement  qui est indissociable de la perception que la personne en face de moi a de la danse.

Dans ton travail, est-ce que le visuel et l'esprit viennent avant l'expérimentation par le corps ?

Non, je commence par rencontrer dans le mouvement lorsque je travaille avec la personne. Pour le portrait fantôme, je suis d'emblée dans une recherche liée au corps, je cherche des indices sensoriels et cela me permet de réfléchir "dans quel corps" je dois être...

Tu n'as pas envie parfois de faire quelque chose de complètement différent ? Par exemple, recruter des danseurs professionnels et monter une pièce ?

En fait, j'ai travaillé sur différentes pièces avec des danseurs professionnels. Mais mes préoccupations restent les mêmes, c'est la rencontre de l'homme derrière son étiquette de danseur qui m'intéresse. La pièce Numéro d'objet s'est construite avec quatre danseuses qui avaient entre 45 et 50 ans. Il était immanquable d'aborder la question de l'âge et du changement du corps avec ces interpètes : continuer à danser avec un corps moins performant mais qui gagne en maturité... La question était de savoir ce qu'elles continuent à défendre sur un plateau.

Pour Set Up, j'ai souhaité travailler sur la déconstruction d'un plateau technique... et finalement mon écriture refait surface, à mon insu : on se met à la place de, dans la peau de... on échange nos rôles...on teste nos fragilités... Finalement je crois que mes préoccupations restent les mêmes.

Souvent mes pièces émanent de rencontres, je ne fais pas de casting. À part pour Chorus où j'étais prêt à entendre plusieurs choeurs mais finalement le premier que j'ai entendu a été tout de suite une rencontre.

Quel est ton rapport à la musique ?

Un rapport très autodidacte. Juste avant que tu arrives, j'écoutais un cd de Bach. Une autre manière de se fondre dans l'univers de l'autre... Au quotidien, j'écoute beaucoup de musique. Quand j'ai commencé la danse, les cours que je prenais étaient accompagnés de musiciens ou de cd... après j'ai travaillé beaucoup dans le silence. Le rapport à la musique était déjà déconstruit.

Dans le concept de portrait fantôme, on peut dire que tu vis dans ton oeuvre? 

Ce qui m'intéresse là, c'est l'immersion, et oui, c'est compliqué d'en sortir. C'est un temps privilégié... Ceci dit, il y a des choses très concrètes qui m'en extraient un peu : des mails urgents à rédiger, des appels... même si je reste dans cet environnement qui me rappelle pourquoi je suis là.

On arrive au terme des trois années de résidence au Quartz. Qu'est-ce que tu en retiens à ce jour?

La possibilité de développer le travail dans des conditions "ultra" favorables. Le travail avec l'équipe du Quartz et en premier lieu Matthieu Banvillet, son directeur, qui au delà de son important soutien, a su proposer un véritable regard critique. Je pense également aux créations qui ont vu le jour ici, des pièces importantes... je pense à Chorus.

Il y a de jolies perspectives pour les années à venir, le Théâtre de Brétigny me propose de poursuivre notre collaboration sur un an, le CDC de Picardie m'invite à travailler pour trois années de résidence, puis en 2016, une collaboration avec le théâtre de Tremblay-en-France... et le lien avec le Quartz pourra être maintenu, peut-être, sous d'autres formes.

En attendant, je resterai présent sur le territoire du Finistère dans le cadre du festival À Domicile dont la 8ème édition sera présentée cette année, avec, entre autres, Volmir Cordeiro - jeune chorégraphe Brésilien - Jennifer Lacey, Sébastien Roux et Marie Flones.

Mickael Phelippeau - Portrait fantôme - vendredi 16 et samedi 17 mai au Quartz

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

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