By

Samedi 17 mai 2014, dans le cadre du festival des Humanités se joue pour la dernière fois, au Mac Orlan, « Jours étranges », une pièce de Dominique Bagouet créée en 1990, reprise et transmise par Catherine Legrand et Anne-Karine Lescop auprès d’un groupe de onze jeunes, adolescents, et pour certains aujourd’hui, jeunes adultes. 

Dans la nuit de samedi à dimanche, nous sommes nombreux à écouter les Doors dans notre sommeil. Cette pièce, et particulièrement la version qui nous est présentée, rappelle à notre bon souvenir le miroir devant lequel nous chantions, avec un micro imaginaire, de la bouillie anglaise, passant de la guitare à l’orgue (tout aussi imaginaires), les cheveux en désordre. Et puis… nos émotions, parfois incontrôlées (et incontrôlables).

Dimanche matin, intriguée, je rencontre donc Catherine Legrand au petit déjeuner. Nous rejoignent Valentine (15 ans), Ève (17 ans) et Pauline (19 ans).

À Catherine Legrand – Qu’est-ce que cela signifie pour vous de transmettre, et la transmission implique-t-elle une posture particulière de votre part ?

Depuis la mort de Dominique Bagouet, je transmets son répertoire dans le cadre des Carnets Bagouet. Nous avons initié certains projets mais en général, nous répondons à des commandes. Ce projet, Jours étranges, est un peu différent, il émane d’un désir d’Anne-Karine Lescop et de moi-même : celui de travailler avec des adolescents une pièce entière de répertoire. Ayant le répertoire Bagouet « entre mes mains », c’est vers cette oeuvre que nous nous sommes tournées parce que selon moi, elle est toujours pertinente, elle continue à m’animer, à me travailler, en tant que spectatrice de premier rang. J’ai souhaité interroger la manière dont cette pièce peut être investie par de jeunes interprètes, aujourd’hui, en 2014, après 20 ans d’existence. A-t-elle toujours des choses à nous raconter ?

À Catherine Legrand – Comment transmettre une pièce de répertoire, en respectant à la fois l’héritage de son chorégraphe et les individualités de ces jeunes ?

Jours étranges constitue une matière intéressante à travailler avec des danseurs qui ne sont pas nécessairement professionnels. Ce n’était pas complètement dans les habitudes de la compagnie, mais pour cette création, les danseurs ont expérimenté de nombreux temps d’improvisation. C’était certainement lié à une envie partagée par le chorégraphe et ses interprètes. À cette époque, je quittais la structure et Dominique Bagouet m’a proposé de l’assister sur la création. J’avais donc en mémoire le processus d’élaboration de la pièce et nous avons retraversé, avec les jeunes, de nombreux exercices ayant servi à la construction originale. En tant qu’assistante, j’ai filmé en 1993 un grand nombre de séances de travail, les traces n’étaient donc pas trop altérées par ma mémoire.

D’où venaient ces jeunes ?

En amont du projet, nous avons proposé une première confrontation entre la matière de Jours étranges et un groupe de jeunes adolescents. Le Triangle (Rennes), à qui nous avions confié notre idée, a favorisé cela, le temps d’un week-end au cours duquel quarante jeunes, de différentes structures, ont répondu à l’invitation. Pour nous, il s’agissait d’avoir un premier aperçu, de s’assurer que la reprise de cette pièce avec des adolescents ne serait pas un pléonasme.

Quelques mois plus tard, dans le cadre d’une audition à laquelle quasiment tous les jeunes sont revenus, nous avons retenu onze participants.

À Valentine, Ève et Pauline – Comment avez-vous vécu le fait de porter cet héritage ?

C’est effrayant, un peu… le poids de l’histoire… et en même temps, les gens nous ont tellement renvoyé l’intemporalité de la pièce que nous avions l’impression de jouer quelque chose de très actuel.

À Valentine, Ève et Pauline – Le langage, le vocabulaire de la pièce faisaient-ils écho à des états émotionnels que vous connaissiez à l’époque ?

Ève : Non, je pense qu’au départ nous étions dans la découverte d’un univers, plus attachés à comprendre le mouvement. C’est en jouant la pièce, plusieurs fois, que nous y avons mis du sens. Et nous avons grandi en même temps que l’aventure se poursuivait… Ce que nous vivions individuellement pendant ces deux années est venu nourrir progressivement notre interprétation.

Valentine : Selon moi, ce n’était pas les mouvements, mais plutôt les intentions, des sensations dansées… ou non… qui résonnaient en nous.

Pauline : Oui, des passages, comme le cercle… nous sommes assis, au sol, nous nous ennuyons, nous nous adressons aux autres, avec maladresse dans nos propos et dans nos corps.

Vous vous souvenez de la première ? 

La première de Jours étranges, c’était au Triangle, à Rennes. Nous avions travaillé, beaucoup, les samedis, les vacances scolaires… plus d’une centaine d’heures. Nous pensions que ce serait l’unique fois. Alors nous nous sommes donnés, tous. Et puis après nous avons pleuré, comme hier soir.

La tournée de la pièce, notamment au Théâtre de la Ville à Paris, mais également à Marseille, a été une surprise. Malgré nous, la pièce a vu le jour l’année des vingt ans de la mort de Bagouet, et cela a sans doute accentué son succès.

Pourquoi arrêter ?

Catherine Legrand –  Si la pièce s’arrête, ce n’est pas lié à la qualité du travail… mais elle a beaucoup tourné – vingt dates en deux ans- et cela constitue un investissement en temps gigantesque pour la prospection et la production.

Valentine, Ève et Pauline – Peut-être que nous sommes trop vieux…

Catherine Legrand – Je ne suis pas d’accord. Bien sûr, vous incarnez différemment la pièce aujourd’hui, avec la maturité acquise en deux ans. La maladresse des temps premiers racontait autre chose. Mais c’est justement cela qui est beau dans cette version, vous grandissez tellement, à chaque fois que nous nous retrouvons, vous avez pris cinq centimètres (en taille et en esprit) et c’est passionnant de voir comment vous modifiez la pièce et comment elle vous amène à évoluer.

À Catherine Legrand – La place du danseur interprète a-t-elle évolué depuis les années 90, l’époque de la création de la pièce ?

Je ne sais pas… je pense que c’est très inhérent au mode de travail du chorégraphe. La part d’improvisation des interprètes dans le processus de création est peut-être plus importante, mais en ce qui me concerne, j’ai essentiellement travaillé avec des artistes qui écrivaient.

Et la manière dont vous percevez votre place d’interprète évolue-t-elle avec le temps et l’âge ?

Dans le corps, je le vis différemment, oui. Ce que je comprends, c’est que je dois être beaucoup plus rigoureuse qu’avant, alors que je suis beaucoup plus fatiguée… plus rapidement. Ma façon d’être interprète reste néanmoins liée au chorégraphe, s’il me considère ou pas, et au projet, s’il y a vingt danseurs ou deux … Et puis, chaque danseur a sa propre histoire et va puiser ce dont il a besoin pour travailler.

Mickaël Phelippeau travaille avec de nombreux amateurs, Boris Charmatz monte la pièce Enfants, Patrick le Doaré accompagne des projets en lien avec les territoires, et si l’on remonte à quelques années, Alain Michard et le Musée de la danse mettent en place le festival À Domicile… pourquoi tant de travail avec des non danseurs ou des danseurs non-professionnels ?

Cela fait quelques années déjà que ce courant est en marche. Je pense qu’il y a eu le désir de déconstruire. Déjà pour Jours étranges, Dominique Bagouet était à la recherche de mouvements bruts, dans une volonté de dé-sophistiquer le corps, de revenir au premier mouvement, au geste premier. Pour beaucoup d’artistes, il y a eu ce rapprochement de l’art brut avec l’idée de se situer en amont de l’apprentissage.

Parallèlement, il y avait le souhait de renouveler le public, certainement associé au constat d’un essoufflement, d’une audience qui se réduisait. Il était nécessaire d’aller au devant des gens en les faisant participer, c’était une manière d’ouvrir un nouvel espace et de rendre moins inaccessible cet art tellement associé à de nombreux clichés. La danse avait évolué, mais le public en était toujours à Béjart. La meilleure des rencontres était donc de l’intégrer au processus de création, de le rendre plus sensible aux démarches artistiques.

Aller plus loin :

Les carnets Bagouet

Le Musée de la Danse

Le Triangle

Et quelques images du processus de re-création de Jours étranges, réalisées par Julien Oberlander

Des extraits de la pièce originale, sur numéridanse.

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

Leave a Reply