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Benjamin Deroche, 33 ans, cherche, lit et se perd. Il se perd dans le temps et l'espace, dans différentes réalités, et dans une forme de spiritualité. Ici, la perte est une expérience positive et la quête de spiritualité est impalpable, flottante, comme les éléments suspendus de ses installations. L'exposition qui sera présentée au Centre Atlantique de la Photographie (Le Quartz, Brest) s'intitule "Un soupçon de réalité" et on la traverse comme une rêverie, une poésie contée au fil des lieux traversés de nombreuses fois par cet homme : la Normandie et ses plages, le sud-ouest (St-Estèphe, Pauillac). Et à proximité de ces lieux fascinants... le travail de l'homme, quasi invisible sur ces images : zones de production d'énergie, centrales nucléaires ou pétrochimiques... rappelées par le titre En combien de temps je brûlerais si ce lieu explosait là dans l'instant, que porte le livre connexe à ces travaux photographiques - qui paraîtra prochainement aux éditions Zédélé.

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Schiller, disciple de Kant, écrit dans une lettre adressée à Goethe en 1798 : le réalisme ne peut pas faire de poète. Qu'en dis-tu ?

Le réalisme ne peut pas faire de poète... je suis assez d'accord. Le réalisme ne s'extrait pas du réel, il conserve une visée objective, un peu documentaire, qui ne m'intéresse pas beaucoup. En revanche, la réalité peut être poétique, et il y a autant de réalités que d'individus..., il y a à la fois "la réalité", et puis "des milliards de réalités" : la réalité, indéfinissable et que personne ne touche parce qu'ultime... et nos réalités avec lesquelles nous composons chaque jour.

Kant nous disait "le beau exclut l'agréable". J'en suis convaincu et je crois qu'il n'est pas nécessaire de produire une image qui soit vernaculaire, de type carte postale, pour produire du beau.  Selon moi, il faut se "muscler" pour arriver à la beauté. C'est un cheminement, avec des estrades, des escaliers, des difficultés. Mais tout le monde peut y arriver. Lorsque l'on regarde une pièce ou une création, si on ne l'aime pas du tout, il faut partir, et si on sent que quelque chose nous résiste, imperceptible et indicible, si l'on ne comprend pas pourquoi on l'aime, alors il faut rester.

La compréhension immédiate est souvent signe que nous avons affaire à une illustration. Je fais également des illustrations puisque je réponds à des commandes. Ce travail est dissocié de ma recherche personnelle et je suis, de manière consciente et comme d'autres artistes, un peu schizophrénique : à la fois très responsable, père de famille, et à la fois libre dans ma création, des jours entiers.

Le symbole a-t-il une place dans ton travail ?

S'il y a une symbolique dans mon travail, je ne la perçois pas vraiment. Je ne suis pas opposé à cette notion mais j'y suis assez étranger. La symbolique renvoie à un message ; mes images n'en délivrent pas, en tous cas pas volontairement. Au moment de la prise de vue, je ne réfléchis pas en termes d'informations à transmettre au public. Par contre, je cherche une forme de spiritualité.

À quel moment et comment se fait la rencontre entre l'intellectuel et le visuel dans ton travail ?

Je travaille toujours dans des lieux qui m'ont traversé, intimement, émotionnellement.

Il y a trois phases. La première, c'est la rencontre du lieu. C'est assez étrange comme sensation et c'est présent chez moi depuis l'enfance je crois, ou au moins depuis mes débuts en photographie. C'est un peu ésotérique, il y a des lieux où je sens au plus profond de moi que je dois revenir et photographier. La deuxième phase est effectivement plus intellectuelle, je m'informe sur le lieu, sur son histoire, son fonctionnement. Je marche beaucoup, je le traverse de nombreuses fois. Puis vient la prise de vue, beaucoup plus instinctive, qui découle de tout ce qui s'est passé avant.

 

 La prise de vue instinctive n'est toutefois pas snappée. Il n'y a rien d'offert, là, à saisir. J'ai même parfois besoin de me mettre en danger, physiquement, ou en tous cas en difficulté. Et cela est sans doute lié à la présence même de ce danger : la potentielle disparition de ces espaces. La photographie n'existe pas pour l'instant mais pour le lieu et le ressenti qui l'accompagne : c'est tellement beau, il n'y a pas de temps, je ne sais pas combien de temps j'y reste, je suis englobé par l'espace et parfois je me demande si je suis toujours sur terre. Aujourd'hui, j'assume tout cela. Je ne l'ai pas toujours fait parce que cela ne rentre pas dans des codes.

Dans ton quotidien, quel est ton rapport au temps ?

Il y a une partie de moi qui court, qui travaille de 7h30 à 22h pendant des semaines et des semaines, avec un rapport social au temps... et puis j'interromps ce rythme, toutes les 5 semaines environ... je pars pour créer, et là, se joue une élongation... sans montre et sans téléphone, avec pour seul rapport au temps l'acte photographique, je reviens avec trois ou quatre images que je propose à ma galerie des mois plus tard.

Mais je suis un être social, je refuse de faire subir à mon entourage mes choix d'artiste. Je n'attends pas que l'inspiration me vienne, écorché vif, maudit, dans mon atelier. Je suis normal. Sartre disait la liberté, c'est la responsabilité, et je le vis vraiment comme ça : je m'octroie des moments de création dans une vie construite et contrainte.

Le fait d'avoir une vie de commande me permet une liberté artistique totale. Cela me conduit parfois à passer à côté du public ou une partie du public. Mais je considère qu'une création ne peut pas être perçue positivement par tout le monde, sinon, c'est de l'illustration. Quand tu touches quelques personnes, c'est déjà important. La meilleure façon d'être honnête, c'est de faire son travail pour soi d'abord, sans égoïsme. Le public est important, mais ce serait ne pas le respecter que de construire des images pédagogiques, didactiques.

Tu es titulaire d'une thèse en photographie et analyse visuelle. Comment conserver la part de sensible lorsque l'on travaille autant de manière analytique, avec toute la méthode que cela implique ?

Quand je prépare mes photographies, quand je pense mes créations, j'intellectualise et souvent il y a des erreurs, des approximations. Je passe au sensible quand je suis réellement dans l'acte de créer. La pensée préalable est une manière de muscler mon esprit sur des éléments plus formels. En même temps, la compréhension, l'appréhension de mes images, ne demandent aucune intellectualisation. Enfin, je ne crois pas.

Tu doutes parfois ?

Oui. C'est la pierre d'achoppement de mon travail. Je doute de mes sensations. Par contre je ne doute pas de la pertinence de mes oeuvres parce que je ne suis pas certain qu'elles soient pertinentes comme je ne suis pas certain qu'elles ne le soient pas. Je me situe à côté du doute, les oeuvres sont ce qu'elles sont. On n'a pas à juger, à émettre des critiques formelles, je ne suis pas un lightroom, ni un critique d'art. Le doute est plus dans mon rapport au monde : pourquoi je ressens ça à cet endroit là... et pas ailleurs.

Tu écris ?

Oui, un peu. J'ai une nouvelle, pas tout à fait finie. J'aimerais bien écrire un roman, mais je suis dépassé par la photographie. Et bloqué par la question de la longueur dans l'écriture. L'écriture est importante, au même titre que la littérature, la musique.

Je suis un passionné de vieilles voitures, je roule pendant des heures, ou des jours. Tous ces endroits, j'y vais en roulant, avec toute la liberté qui va avec. Le bruit, l'odeur, la musique, tout ce que j'associe à la voiture est photographique pour moi. Je pose mon appareil photo sur le siège passager et je l'attache avec la ceinture. Ces derniers temps, Dominique A, Jean-Louis Murat accompagnent ces voyages... et puis de la musique classique, le Miserere de Verdi chanté par la Callas. Ça m'émeut tellement.

Dominique A, s'il me demandait de faire une photo pour un album, je serais vraiment touché !

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Voir les éditions Zédélé

Benjamin Deroche - Un soupçon de réalité - Du 13 juin au 4 juillet, galerie du CAP au Quartz

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

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