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Rencontre avec Christophe Dravers (clarinettiste), Philippe David (bassoniste) et Michel Hoffmann (hautboïste), tous trois enseignants au conservatoire de BMO, et membres de l’ensemble Trielen –  trio d’anches au sujet de leur concert Poulenc, Auric, avec la pianiste Frédérique Simon à l’auditorium du conservatoire le dimanche 12 octobre à 17h

Stéphane Debatisse: Comment est né l’ensemble Trielen?

Christophe Dravers: C’est avant tout une histoire d’amitié! De notre amitié est né le groupe: on a décidé de travailler ensemble en 2005 et ça ne s’est jamais arrêté.

Michel Hoffmann: C’est aussi grâce à l’ensemble Entre Sable et Ciel qu’a créé Joël Doussard. Nos affinités musicales prennent racine dans cet ensemble dans le cadre duquel nous avons joué dans l’orchestre et en solo, sur des programmes relativement exigeants. Avant de rencontrer Trielen, j’ai joué dans plusieurs quintettes et l’alchimie ne s’est jamais faite.

Philippe David: J’avais également travaillé avec des quintettes, de nombreuses fois, et j’avais très envie de découvrir le trio. Mais c’est vrai que c’est une aventure humaine: il est inimaginable de remplacer l’un de nous pour un concert en cas d’indisponibilité. Il y a très peu d’ensembles de musique de chambre qui durent en restant composés des mêmes personnes. Par exemple, dans le Quatuor Debussy, le nom reste mais les gens tournent, c’est même vrai dans le Trio de poche. Très peu de trios d’anches existent en France; on est le plus ancien.

SD: À quelle époque commence le répertoire pour trio d’anches?

PhD: C’est une bonne question! Le répertoire à proprement parler commence au début du XXe siècle. Cela dit, on trouve souvent des partitions écrites pour deux dessus (ndlr : le « dessus » peut être un violon, une flûte ou un hautbois par exemple) et une basse continue à l’époque baroque.

MH: Oui, le répertoire pour trio d’anches est issu, comme celui pour quintette d’ailleurs, de l’émancipation des bois tirés de l’orchestre. Les premières pièces pour quintettes à vent ont été écrites au XVIIIème siècle. Et les pièces pour trios un peu plus tardivement : le premier trio d’anches date des années 1920 et le répertoire atteint son apogée entre les années 1935 et 1949.

CD: C’est d’ailleurs le sujet de notre prochain disque qui sortira au printemps: nous avons souhaité réaliser un disque exclusivement dédié au répertoire dit “de prédilection” (Alexandre Tansman, Georges Auric, Darius Milhaud, Jacques Ibert et Henri Tomasi). Des œuvres écrites dans les années 30 pour le trio d’anches de Paris. C’est un retour à l’essence même de notre ensemble, à notre identité profonde.  Ce sera notre troisième disque chez Ad Vitam Records et distribué par Harmonia Mundi.

disque trielen

MH: Nous aimons faire connaître notre formation sous ses différentes facettes. Les deux précédents disques s’inscrivent dans une autre démarche. Ce sont des transcriptions. Pour les chants yiddish (Oj wi Fajn avec la chanteuse Jutta Carstensen), quelques pièces instrumentales ont été arrangées par Georges Boulestreau et j’ai pris beaucoup de plaisir à faire tous les arrangement pour accompagner le chant. Pour Mozart (Divertimenti), l’arrangement était déjà écrit. Écrit à l’origine pour cor de basset et deux clarinettes, les partitions sont également éditées pour trio d’anches.

PhD: Nous avons également le désir de travailler avec des compositeurs qui travaillent à la création d’œuvres pour ce type de formation. Arthur Aharonyan, par exemple, lors de sa venue au conservatoire, a écrit une pièce que nous avons interprétée pour la première fois. Il y en a eu d’autres: nous recevons des pièces que nous regardons et déchiffrons. On ne peut malheureusement pas toutes les jouer, mais c’est aussi important pour nous, et intéressant de pouvoir échanger avec des compositeurs vivants.

CD: L’ensemble Trielen a d’ailleurs une collection chez EGGE – VERLAG à Coblenz am Rheim en Allemagne. C’est la collection « Trielen » où sont répertoriées les œuvres écrites pour nous.

SD: Pour ce concert avec la pianiste Frédérique Simon, vous avez privilégié la musique écrite pour ces instruments. Comment s’est fait le choix de ce programme?

PhD: Ce concert entre dans la programmation de l’ensemble Entre Sable et Ciel. Nous avons proposé à Joël Doussard un programme de musique française du XXe siècle, parce que nous nous situons dans cette dynamique avec la préparation du disque. L’idée est par ailleurs de jouer avec d’autres musiciens du conservatoire, en particulier ceux qui ne sont pas dans l’orchestre. Nous avons invité Frédérique, et il nous a semblé que Francis Poulenc faisait le lien entre les compositeurs de notre disque, et ce qui pouvait être fait avec un piano.

MH: Le noyau dur de ce concert est effectivement Poulenc, avec ses trois œuvres: la Sonate pour hautbois et piano, le Trio pour hautbois, basson et piano, et le petit bijou qu’est la Sonate pour clarinette et basson, rarement donnée. C’est une écriture très exposée qui sonne comme s’il y avait cinq ou six instruments.

Nous terminerons par le trio de Georges Auric qui faisait partie du Groupe des 6 comme Poulenc. Ce trio, c’est vraiment la peinture d’un Paris très lointain (fête foraine, cirque…) c’est vif, dans l’esprit du divertissement, toujours un peu ironique, ce qui est propre au Groupe des 6.

SD: Auric voulait offrir aux gens de “la musique de tous les jours”. N’y a-t-il pas là une différence avec Poulenc?

MH: Il y a quand même un espace commun entre Poulenc et Auric. Le Poulenc du Dialogue des carmélites n’est pas le même que celui des œuvres instrumentales. On a dit qu’avec le Groupe des 6, la musique est descendue dans la rue: c’est tout à fait ça! Quel que soit l’aspect savant que la musique va prendre au final, elle reste empreinte de ce côté extrêmement spontané. Chez Poulenc, il y a un peu du moine et un peu du voyou.

Chez Auric également, il y a du lyrisme, mais jamais de pathos. Quand on joue le trio d’Auric, on se questionne sur la nécessité des rubatos. On est toujours sur la ligne jaune.

Leur maître à penser était Jean Cocteau. Il dit dans Le Coq et l’Arlequin que les gens bien comme il faut se moquent d’Eric Satie quand il émaille sa musique de petits textes un peu absurdes, mais ces même personnes prennent très au sérieux les sujets des opéras de Wagner qui sont on ne peut plus tirés par les cheveux. Ils ont bousculé ces gens-là jusque dans l’inconscient. J’y pense, ça ne me quitte jamais quand on joue. Je trouve qu’il y a une absence de développement dramatique, et c’est ce qui fait cette rupture avec l’héritage romantique: en ne développant pas d’une manière dramatique une pensée, on s’en tient à quelque chose qui reste terrestre sans être artificiel.

CD: De ce point de vue, on se situe véritablement en réaction au romantisme allemand, c’est pour cela aussi que l’on emploie peu les cordes et que l’on utilise des instruments dits « d’harmonie » qui étaient peu utilisés dans les orchestres de la période romantique. Le choix de ces instruments n’est pas un hasard. Le basson, par exemple, est utilisé dans un mode thématique et non pas en accompagnement, souvent à contre emploi, avec un spectre très large qui utilise les extrêmes. Cette écriture a ouvert de nombreuses portes aux compositeurs qui ont suivi.

Le maître-mot de ce courant c’est la liberté. Liberté de pensée.

SD: Dans l’écriture de Poulenc, identifiez-vous une différence entre ses œuvres de jeunesse (Trio pour hautbois, basson et piano  – 1926, Sonate pour clarinette et basson – 1922) et celles de la fin de sa vie (Sonate pour hautbois et piano – 1962 )

MH: Je suis très étonné, mais pas tant que ça finalement. On trouve déjà dans le trio énormément de profondeur et le coté dramatique présent dans la sonate de 1962. A contrario on entend dans cette sonate des aspects burlesques qui sont également présents dans l’œuvre écrite quarante ans plus tôt. Cela pose la question quasi-philosophique des préoccupations d’un auteur qui n’auraient rien à voir avec le temps qui passe mais plus avec ce qu’il a dans la tête.

L’exception c’est quand même la déploration qui est le dernier mouvement de la sonate de 1962, qui est vraiment prémonitoire. Il n’a plus rien écrit d’abouti après le dernier fa bémol de cette sonate.

plus d’infos sur l’ensemble Trielen – trio d’anches sur http://www.trielen.com/
Stéphane DEBATISSE
About the Author

Amoureux de Bach, Purcell et Monteverdi, Stéphane ponctue ses écoutes baroques d'un peu de folk et de blues... Grand lecteur de fantaisie et de bande-dessinée, il aime aussi les recettes de cuisine!

 

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