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Rencontre avec Emmanuel Rousson, chargé de la programmation des Journées de musique ancienne, du 3 au 5 octobre 2014, à l’auditorium du Conservatoire de Brest Métropole Océane.

Stéphane Debatisse: Emmanuel, quelle a été la genèse de ces premières journées de musique ancienne?

Emmanuel Rousson: C’est la suite du festival Comme l’eau du temps (festival de musique ancienne qui s’est tenu de 2005 à 2012, ndlr). Pendant huit années l’association la volute et les sautereaux a porté le festival de manière remarquable, avec passion et engagement. Ce festival a été interrompu pour des raisons diverses mais il me semblait important, en tant qu’enseignant, que les élèves continuent à accéder à des concerts de qualité, en présence d’artistes de haut-niveau. C’est désormais le conservatoire de BMO qui porte l’organisation de ces concerts.

SD: C’est vous qui êtes en charge de la programmation: y a t-il quelque chose que vous défendez particulièrement?

ER: Nous tentons de défendre le patrimoine musical, qui est un peu malmené: il y a de moins en moins de subventions et les artistes doivent trouver ou conserver leur place, par conséquent certains d’entre eux mais aussi les programmateurs ont parfois tendance à entrer dans des logiques commerciales, ce qui a pour effet la transformation de cette musique avec pour but la séduction. Certains résistent, peu de personnes s’appliquent à rester authentiques. Cette programmation doit aussi favoriser la découverte d’un répertoire de musique ancienne méconnu. C’est un risque que nous prenons : la programmation de musiques peu connues engendre parfois une diminution du public dans la salle.

La philosophie de ces journées est par ailleurs de faire venir des musiciens de talent mais qui ne sont pas nécessairement des célébrités. Ce sont des artistes que j’ai entendu dans ces répertoires, et par qui j’ai été séduit. Souvent ils ont fait un gros travail de recherche pour en comprendre la substance et tout le sens; évidemment la musique passe ensuite à travers leur prisme et ils y laissent de leur personnalité et de leur fantaisie, tout ceci en connaissance de cause. Ils ont une démarche sérieuse et respectueuse du texte, mais ils rendent la musique vivante.

SD: Dans la programmation d’octobre 2014, comment cela va t-il se concrétiser?

ER: Thomas Yvrard et Nicolas Flodrops (clavecin et traverso) sont des musiciens de grand talent et proposent un récital sur Bach et ses élèves: C’est un répertoire de compositeurs aujourd’hui un peu oubliés, mais qui ont beaucoup compté: ses fils Carl Philip Emmanuel et Wilhelm Friedemann, ainsi que Johann Gottfried Müthel.

Pierre Hantai jouera Bach également, ainsi que des pièces de Haendel. C’est un musicien unique: un claveciniste cérébral, doté d’un instinctif incroyable. On ne peut pas le classer dans les ayatolas de la musicologie, parce qu’il se permet certaines libertés par rapport à des codes ou des usages de musique ancienne. Il a des idées géniales qui font sonner l’instrument comme personne. Il arrive à des contrastes de couleur avec un instrument qui par nature a un son fixe, il parvient à créer des atmosphères vraiment colorées. Il le fait en puisant dans l’essence même de la musique.

Il a la gentillesse de venir pour la quatrième fois à Brest. Quel que soit l’endroit où il joue, le concert reste pour lui un moment exceptionnel. Quand il joue à Brest, il le fait avec le même engagement qu’à la cité de la musique, en prenant le même soin particulier à la préparation du clavecin et la même demi-heure à régler sa chaise avec des petites cales en papier pour arriver à un équilibre parfait, sans oublier le thermos de café. Il est très généreux et ses récitals durent souvent deux heures avec de nombreux rappels.

SD: Et vous ouvrez cette série de récitals avec Flore Seube à la viole de gambe, dans un concert Bach et Forqueray le vendredi 3 octobre. Qui est Forqueray?

ER: Le père, Antoine Forqueray, a été un violiste français prodigieux qui avait la réputation d’avoir un caractère épouvantable, assez colérique, ce qui s’entend dans sa musique, qui explore un répertoire très grave, avec beaucoup de caractère. Il a poussé la viole aux limites de ses possibilités. Renommé à la cour, violiste apprécié, on s’en méfiait toutefois à cause de ses emportements.

Son fils Jean-Baptiste-Antoine a retranscrit ses pièces pour clavecin à la période où la viole disparaissait au profit du violoncelle, et où le style italien devenait plus apprécié que le style français (c’est l’époque de la Querelle des Bouffons entre Jean-Philippe Rameau et Jean-Jacques Rousseau). C’était un coup de la dernière chance pour essayer de faire connaître les pièces de son père afin qu’elles ne tombent pas dans l’oubli – ceci grâce au clavecin, qui lui, avait conservé toute son aura.

Aujourd’hui les pièces pour clavecin sont beaucoup plus enregistrées que les pièces pour viole. Et dans les pièces pour viole, on trouve essentiellement la suite en ré. Les autres œuvres sont souvent évitées; on peut s’interroger sur la manière dont Forqueray les faisait sonner parce qu’elles sont extrêmement difficiles. Il avait une main énorme et les pièces comptent de nombreux accords et enchaînements inhabituels.

Dans ce programme, nous avons reconstitué des suites en alternant les transcriptions pour clavecin seul du fils et les pièces pour viole et basse continue du père. Nous proposons deux approches différentes de ces mêmes pièces.

SD: Et la viole chez Bach?

ER: Bach a écrit trois sonates pour viole et clavecin qui ne sont pas des sonates pour violoncelles, contrairement aux suites, même si elles sont souvent jouées au violoncelle. On jouera la sonate en sol mineur ainsi que la fantaisie chromatique pour clavecin seul.

SD: Flore Seube est une ancienne élève du département de musique ancienne du conservatoire de BMO. Elle joue maintenant au sein d’ensembles aussi prestigieux que Correspondances, ou le Concerto Soave de Jean-Marc Aymes… Est-ce un cas isolé?

ER: Flore est aussi professeur au CRR de Lyon et à Bourgoin Jallieu. Plusieurs élèves du département de musique ancienne ont décidé de se consacrer entièrement à la musique. C’était d’ailleurs aussi tout le sens du festival: impliquer les élèves pour leur donner envie, ouvrir des perspectives variées, et ça marche puisqu’on observe des carrières de solistes, d’enseignement ou d’administration. L’ancienne présidente de l’association la volute et les sautereaux, par exemple, est devenue administratrice d’ensembles comme Les Siècles, L’Arpeggiata, Les Paladins ou Philidor.

SD: Vous êtes professeur de clavecin, de basse continue et de musique de chambre, responsable du département de musique ancienne; quelle importance donnez-vous à votre pratique d’interprète?

ER: Il faut trouver le temps, mais c’est totalement indispensable pour avoir quelque chose à enseigner et pour donner envie de jouer la musique! Les premiers exemples, c’est nous, et le but des journées de musique ancienne, c’est que les élèves en aient d’autres, en termes de répertoire et de manière de jouer. Cela ouvre le chemin à parcourir, et donne beaucoup d’envie et d’humilité.

En parlant de donner envie, nous avons aussi le projet cette année de construire entièrement un clavecin avec mes élèves. L’idée est de faire participer des publics scolaires qui pourraient étudier l’instrument en classe, et venir plusieurs fois dans l’année voir l’avancement du chantier. Il y a peut-être des enfants qui ne sont pas sensibles à la musique, mais qui seront sensibles au bois, à l’ébénisterie, au travail manuel, et qui auront envie d’entendre l’instrument. C’est une manière de faire venir les gens à la musique ancienne par d’autres chemins et de donner aux élèves de clavecin une autre approche de l’instrument.

Stéphane DEBATISSE
About the Author

Amoureux de Bach, Purcell et Monteverdi, Stéphane ponctue ses écoutes baroques d’un peu de folk et de blues… Grand lecteur de fantaisie et de bande-dessinée, il aime aussi les recettes de cuisine!

 

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