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Durant l'été 2017, la librairie Dialogues a invité des auteurs dans le cadre de son programme "Les Éclaireurs".

Gaspard Koenig, promoteur d'une pensée libérale qui se dit parfois libertarienne, est venu présenter Les Aventuriers de la liberté, une première série de reportages conduisant les lecteurs dans l'univers des hackers berlinois ou des entrepreneurs 2.0 rwandais, au coeur des free schools britanniques ou des communautés libertariennes du New Hampshire, auprès de l'activiste saoudienne Ensaf Haidar ou de l'économiste dissident chinois Mao Yushi. 

Décryptage.

 

Si chacun détermine sa propre façon d’être libre, l’échelle selon laquelle il s’estime être un individu libre, on aboutit à un relativisme complet et à l’impossibilité de définir, de théoriser la liberté. Est-il toutefois possible d’établir une définition de la liberté réelle ?

Je trouve qu’il faut tester les idées de philosophie politique générale, et parfois, on est pris de doutes, et on constate que les définitions sont compliquées à appliquer au réel.

Le libéralisme comme mouvement d’idée refuse le système. Condillac a écrit un Traité des systèmes ; c’était le premier à réfuter ses prédécesseurs, Descartes, Leibniz : à partir du moment où ils ont fait un système où tout s’emboîte, où on considère que la réalité est un système parfait, on a faux, car l’humain ne rentre pas dans un système parfait. La cohérence même est la preuve de la fausseté du raisonnement.

Les grandes définitions ne sont donc pas forcément les plus vraies. La liberté se définit au niveau de l’individu lui-même, et non au niveau de la collectivité. La rationalité émerge de l’exercice du choix, de la confrontation, de l’échange. Plus on met les gens en situation d’être responsables, plus ils se comportent de manière rationnelle. L’horizon de notre civilisation est d’émanciper l’individu du groupe ou de l’appartenance tribale pour lui donner une personnalité propre et de lui donner les moyens de faire ses propres choix.

On peut évoquer les Naked Roads en Hollande ou au Royaume-Uni : face à la recrudescence d’accidents de la route, soit on remet des barrières et des radars, soit on enlève tout. Les expériences allant dans ce dernier sens, sur ces Naked Roads, montrent une diminution du nombre d’accidents : au lieu de respecter la règle de manière bête et irresponsable, les gens regardent autour d’eux, observent les autres automobilistes. Dans le vide de la décision, dans le cadre de la démocratie directe ou avec un pistolet dans les mains, le vide crée de la réflexion et de l’intelligence. Je pense qu’il faut faire des choix de politique publique qui vont dans ce sens. Pour Tocqueville, on résout les problèmes de liberté par davantage de liberté.

C’est le principe du jacobinisme libéral. Les libéraux ne sont pas contre l’État, ils sont pour un État qui garantit à l’individu la possibilité de faire ses choix. L’autonomie individuelle est aujourd’hui de nouveau dans l’actualité de la pensée philosophique et elle est rendue possible par l’État.

Dans le chapitre sur la démocratie directe, vous écrivez que « ne plus sacrifier sa vie pour un idéal collectif est un progrès » - pourquoi délaisser les idéaux collectifs, et surtout comment ? comment penser à l’échelle de l’individu dans un monde globalisé, car l’échelle d’action des hackers, par exemple, est bien globale, n’est-ce pas ?

Je pense qu’il n’y a plus à organiser de manière collective des systèmes de valeurs. Benjamin Constant distingue la liberté des Anciens, sur le modèle de la tribu, de ces membres qui vont tous ensemble dans la même direction, de la liberté des Modernes, celle dans le cadre de laquelle on fait soi-même ses propres choix, y compris des choix de solidarité. Les hackers créent des mouvements civils beaucoup plus organiques, mais qui ne se constituent pas au niveau de l’État. Il ne s’agit pas de réfuter le groupe ou le lien social, mais de le construire de la manière la plus volontaire possible.

Dans la société ouverte telle que la définit Popper, il n’y a pas de valeurs communes. On ne peut se dire à la fois tolérant et respecter une identité nationale préexistante.

Dans le prochain livre, je développerai le revenu universel en tant que dispositif qui donne matériellement aux personnes le moyen de faire leurs choix. Les liens ainsi construits sont a priori volontaires.

Justement, vous mettez de côté la notion de vivre-ensemble, au profit de la vie côte-à-côte (p. 87), mais dans la conclusion, vous évoquez le rendre service, le communisme de tous les jours, comment est-ce compatible ?

Il faut distinguer l’organisation politique de l’organisation civile. Le mythe de Hobbes sur l’état de nature, cet état de conflit de tous contre tous, nous habite et nous vivons sur ce soubassement inconscient. Or l’ethnologie montre que c’est faux : les collectivités primitives sont très claniques, elles sont structurées autour de rites initiatiques, elles pratiquent par exemple le tatouage. Le processus qu’on pourrait appeler processus de civilisation a été à l’inverse : l’individu s’est détaché de la société, et ce mouvement peut tout à fait être un projet social.

Dans la démocratie liquide que vous décrivez, personne n’étant obligé de participer, et alors on perd complètement l’idée de droits et de devoirs du citoyen : cela ne risque-t-il pas de recréer des oligarchies ?

Dans ce système de délégation, qui est très expérimental, je pense qu’il sera plus facile aux gens de voter. Les personnes participeront comme elles l’entendent, elles auront le choix du degré d’investissement dans le système. C’est le système le plus fluide car il permet de reprendre sa voix à tout moment : on n’est pas bloqués pour cinq ans. Au contraire, je pense que cela évite la formation d’oligarchies.

Quand vous étudiez le mouvement des intermédiations, vous voyez que les gens ne supportent plus d’être représentés – par leur classe sociale, leur métier, etc. Il est tout à fait possible de penser intelligemment les systèmes « à la carte ». Le référendum est le pire des systèmes d’expression, car il interroge les citoyens sur des domaines qui ne sont pas du domaine du politique. Ainsi, l’Irlande, qui a fait voter les droits des gays par référendum, a fait voter une question de société comme si elle était une question politique.

Si vous lisez les libéraux du XIXème siècle, vous constatez qu’ils étaient des constitutionalistes, ils considéraient qu’existent des droits qui ne sont soumis à aucune délibération.

Avez-vous, malgré tout, un fond de rousseauisme en vous ?

Je lutte ! Mais dans le roman que j’ai publié en janvier, Kidnapping, j’évoque la Roumanie rurale, que je connais bien. On est toujours séduits par les communautés traditionnelles. La seule vraie bonne réfutation du capitalisme est la décroissance. Quand on accepte l’idée du progrès, l’économie de marché vient avec, et renoncer au progrès semble légitime.

Pour le volume suivant, j’ai effectué un reportage au Pérou, dans les bidonvilles de Lima, où se répand le micro-crédit. Le micro-crédit, c’est la manière dont le capitalisme descend jusqu’aux pauvres. C’est présenté comme un moyen de développement, mais c’est contestable. Toutefois, le véritable crime originel, c’est l’exode rural. Lorsque ces personnes vivaient dans les zones rurales, elles étaient encore plus pauvres, mais je pense qu’il y avait une cohérence plus importante dans cette vie rurale, une plus grande connexion à la nature.

Comment définiriez-vous l’individualisme, par opposition à l’égoïsme (p. 120) ? S’il n’y a pas de contrat social préexistant à notre libre choix, si nous définissons par nous-mêmes nos valeurs, il faut pour cela une culture (au sens anthropologique du terme), culture qui nous préexiste. L’individu peut-il alors être premier ?

L’individualisme n’empêche pas d’imaginer des communautés assez fortes, transmettant des valeurs. Le problème, c’est que l’État et la nation sont souvent superposés, mais il faut remettre le sentiment d’appartenance au niveau civil. C’est alors qu’on peut construire des sentiments d’appartenance multiples, complexes. C’est au plan de la constitution civile et non de la loi que se crée le sentiment d’appartenance.

L’innovation digitale sauvera-t-elle l’humanité (au sens de l’« être-humain ») ?

Au Rwanda, les priorités portent sur la santé, la sécurité, les conditions nécessaires pour que les gens puissent vivre. Les gens sont à des années-lumière des hackers berlinois. Les questions liées au numérique restent des questions de pays riches, qui restent l’exception.

Le développement du numérique engendre beaucoup de réflexions sur l’utilisation des data, sur la manière dont leur capture peut nous soumettre. D’ailleurs, les hackers se déconnectent de plus en plus… La capture de la data est un vrai problème, de l’ordre du totalitarisme.

Dans son commentaire de J. S. Mill, Isaiah Berlin souligne que Mill ne perd jamais de vue la capacité pour les individus d’errer. Or, le digital peut nous supprimer cette capacité d’errer. Si nous devons renseigner tous nos trajets, nous sommes dans l’incapacité de nous perdre, de nous tromper de trajet.

Si la compétition et la sélection sont les moteurs de l’innovation, que fait-on des plus faibles ? ne trahit-on pas ainsi notre humanité ?

Je pense précisément que la compétition permet aux plus faibles – disons plutôt aux exclus – de venir défier l’ordre existant et de créer du nouveau. C’est la seule alternative aux modèles autoritaires. L’idée est également valable sur le plan des idées. La liberté d’expression est celle de la compétition intellectuelle, elle signifie le droit de proposer des idées. Ainsi, la politique sociale qui permet de prendre en compte les exclus est bien la concurrence. Sinon on crée des oligopoles, et les exclus restent sur le carreau.

En France, l’école est un des principaux piliers de la république. Comment fait-on république avec des Free schools, telles que vous les présentez ?

Tout d’abord, je rappellerais que l’école originelle, celle des débuts de la IIIème République, était beaucoup plus libérale, moins rigide. En outre, le but de l’éducation n’est pas de faire république, mais de donner le maximum de diversité de connaissances possible.

Des Free schools républicaines sont tout à fait possibles, elles permettent de déployer une diversité d’éducation convenant à des enfants différents, elles permettent le système de « trial and error ».

En Angleterre, ces écoles disparaissent ou se multiplient selon succès, ainsi les ajustements sont plus fins, plus granulaires, que quand la politique éducative est décidée d’en haut. La méthode est celle de l’émulation, elle s’appuie sur le mimétisme, la discussion, l’expérience, et non sur l’expertise a priori, sur une transmission descendante, pour le (prétendu) bien de tous.

Faut-il donc renoncer à l’intérêt général ?

Le politique a une fonction, celle de protéger l’individu, de lutter contre les externalités négatives. Mais définir une stratégie censée convenir à tous n’est plus adapté au stade plus innovant auquel nous sommes parvenus, comme on le voit avec les grandes stratégies industrielles. Un plan stratégique a toutes les chances d’échouer lamentablement et il est plus difficile de faire, par ce biais, des conditions d’innovations égales que, par exemple, de créer un fonds, au nom de l’intérêt général.

Pour en revenir à l’école, faut-il abandonner l’enseignement des compétences, qui ont l’avantage d’être éminemment transférables ?

C’est tout le débat entre Locke et Rousseau. Dans l’Émile, Rousseau défend les « capacités », tandis que Locke est plus dur. Hirsh, spécialiste en neurologie, rappelle aussi que c’est en faisant tourner la machine cérébrale sur du contenu que l’on pense ; il n’existe pas de compétences détachées du contenu. On demande aux élèves d’exercer leur esprit critique, mais, à vide, cela ne produit que des réflexions très conventionnelles. Ce sont les textes classiques qui permettent de construire l’esprit critique.

Nous subissons un consensus sur la créativité, lié au fait que les connaissances seraient rapidement périmées. Ainsi, la Silicon Valley est complètement déculturée, d’une pauvreté totale alors que c’est une puissance énorme, financière et morale. C’est très inquiétant et son discours n’est en réalité pas créatif du tout.

 

 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

 

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