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Ces chroniques n'ont pas pour objet de dénigrer un livre mais, au contraire, de donner envie de lire. Je n'aurais donc pas dû chroniquer ce dernier ouvrage de Tristan Garcia dont j'avais particulièrement apprécié le précédent, La vie intense. Je le fais cependant parce qu'il y va d'une déception et que cette déception provient peut-être d'une méprise. Et c'est à la faveur de ce doute que je propose au lecteur mes réflexions sur ce livre que je trouve curieux mais qui ne l'est peut-être pas.

Dire «nous» plutôt que «je»

S'il y a méprise, elle provient déjà du titre : Nous. Ou peut-être provient-elle de mon interprétation du titre puisque je m'attendais à ce qu'il soit question de ce que c'est que «dire nous» et non ce que c'est que «nous». Mais précisons. Le passage de la première personne du singulier à la première personne du pluriel m'a toujours intrigué. L'assomption du «je» ne me paraît pas poser de problème majeur. Certes, il peut arriver qu'un doute s'instaure quand les propos de celui qui parle paraissent excéder ce que l'on suppose être sa pensée, mais il n'en reste pas moins le sujet de fait de ses paroles. Il en va cependant tout autrement du «nous». Comment peut-on s'autoriser à dire «nous» ? Certains couples utilisent constamment cette forme, d'autres paraissent s'y refuser. Et, plus retors : l'un des partenaires peut user de ce mot quand l'autre ne le fait pas. Dire «nous» suppose que l'autre aurait dit la même chose que soi, comme s'il s'agissait d'un même sujet et que la parole de l'un puisse valoir pour la parole de l'autre puisque c'est prétendument la parole des deux. Il s'agit donc d'un «je» qui s'est enflé jusqu'à absorber l'autre sans que ce soit à son profit à soi ou à son profit à lui. Jusqu'à preuve du contraire, d'ailleurs. Car celui qui dit «nous» se contente simplement de présumer cette interchangeabilité des «je». Bien entendu, l'usage du «nous» ne se limite pas au couple et peut englober n'importe quelle identité collective : «nous les français», «nous les femmes», «nous les jeunes», «nous les ouvriers», etc. Mais la logique est la même : celui qui parle présume que n'importe quel membre du groupe au nom duquel il parle aurait tenu les mêmes propos. Ce n'est pas tant que le «je» soit dissout dans le groupe : il est le groupe. Qu'est-ce qui fait, alors, que certains ont du mal à dire «nous» quand d'autres manient cette forme aisément ? S'agit-il d'une posture psychologique, culturelle ou politique ? Ce n'est d'ailleurs pas la même chose d'être un «nous-objet» et un «nous-sujet». Ce n'est pas parce qu'une femme me dit «vous les hommes» (nous-objet) que j'accepterai d'assumer, pour lui répondre, à la fois cette assignation identitaire figée et sa reprise par un «nous-sujet» qui ferait de moi un élément représentatif susceptible de parler au nom de tous mes confrères de genre.

Comprendre ce que sont les identités collectives

Voilà quelles étaient mes attentes. Et elles ont été déçues. Tristan Garcia appelle « nous » les identités collectives. Le problème est que, si le «nous» a bien du rapport à ces identités collectives, c'est de l'intérieur, du point de vue de celui qui assume une telle identité de groupe à la première personne du pluriel et non du point de vue de celui qui observe. Pourtant, la mise au point semblait claire dès le début de l'ouvrage et s'affichait même comme son originalité méthodologique : «Les modèles traditionnels des sciences politiques ne peuvent pas nous permettre d'obtenir l'image que nous recherchons, parce qu'ils pratiquent une sorte de savoir social surplombant à la troisième personne du pluriel : les groupes agissent ainsi, les identités politiques se constituent selon tel processus. [...] Mais quand il s'agit de savoir pourquoi nous sommes nous, les sujets semblent réduits à des acteurs condamnés à endosser leurs identités à la façon d'uniformes, pour jouer leur rôle. [...] Il faut découvrir la structure commune à n'importe quel nous en partant de nous.» (p. 70-71) Hélas, démentant ces intentions, l'argumentation s'intéresse uniquement à la complexité structurelle des identités collectives : comment elles se découpent, se superposent, se limitent, quelle est leur extension, quelles sont leurs intersections, leurs recouvrements, leurs chevauchements, et surtout, comment elles se composent puis se décomposent, car il semblerait bien que l'époque soit à la déstructuration des identités collectives. Autant de recherches qui nécessitent une créativité conceptuelle que Tristan Garcia s'autorise avec bonheur, mais qui me semblent escamoter le processus faisant la spécificité du «nous».

Après avoir envisagé les «systèmes de découpe» permettant d'appréhender ces identités collectives nommée «nous», l'ouvrage procède à un parcours des différentes identifications possibles : l'espèce, le genre, la race, la classe, l'âge, ainsi que les sous-groupes et les transfuges. L'investigation se fait alors archéologie au sens de Foucault : il s'agit de comprendre comment ces catégories ont été, dès l'âge classique, «mises en crises par les exceptions» jusqu'à en perdre de leur substance. Certes, les noms désignant les identités demeurent, mais ce ne sont plus que des mots, de simples approximations. À l'extensivité des définitions s'est progressivement substituée l'intensivité des processus : l'individu ne relève plus de telle ou telle identité, mais traverse des champs de forces identitaires. Notre postmodernité se défierait de ces catégories infondées sans pour autant être en mesure de s'en défaire, d'où leur usage stratégique, voire politique.

Savoir ce que c'est que dire «nous» se réduit-il à l'analyse des identités collectives ?

Ce travail de recherche – ce récit, dit Tristan Garcia – est aussi séduisant que passionnant, mais ma critique demeure. De quoi est-il question ? De la difficulté épistémologique de fonder un système cohérent susceptible de rendre compte des identités collectives et de leurs mutations, ou de la difficulté croissante et progressive à «dire nous» ? Et s'il y a un lien étroit entre les efforts de conceptualisation par les sciences sociales des groupes d'appartenance et l'assomption d'un «nous»  par les individus de ces groupes – ce qui ne va pas de soi – il aurait fallu en montrer la genèse.

C'est ainsi que l'enjeu théorique du concept marxiste de classe, repris et complexifié par Lukács qui distingue classe et conscience de classe, pouvait sembler essentiel (p. 162-163). C'est en effet une chose que d'être désigné de l'extérieur comme appartenant à une classe sociale, mais c'en est une autre que de s'éprouver soi comme en faisant partie. Et pourtant, ce n'est pas encore le passage au «nous». Ce n'est pas parce que je dis «je suis ouvrier», que je peux m'autoriser à dire «nous, les ouvriers». La reconnaissance d'une identité à laquelle on appartient n'implique pas la capacité à parler «au nom de» ceux qui partagent cette identité. Le «nous» dépasse la simple conscience subjective d'une identité collective. Malheureusement, c'est ici encore le modèle du découpage en classes qui intéresse surtout Tristan Garcia, et il escamote le processus de subjectivation qui aboutit à la capacité d'assumer un «nous».

Difficulté de l'analyse du «nous»

Et curieusement, l'ouvrage s'achève en évoquant «la fin de nous» comme la fin d'un récit. Est-ce la fin du récit des identités collectives au sens où Jean-François Lyotard parlait de la condition postmoderne comme de la fin des grands récits ? C'est probable, et ce concept de récit serait d'autant plus pertinent s'il s'agissait de rendre compte de la façon dont un sujet assume son identité – surtout si on accepte l'idée que toute identité est, en dernière instance, narrative. Mais, soyons juste, la question du «nous» est d'une extrême difficulté. Sartre, dans un très bref chapitre de L'Etre et le Néant – ce qui est exceptionnel et donc révélateur ! –  échouait à décrire ce que c'est que «nous». À la rigueur, le «nous-objet», celui que nous éprouvons quand un tiers nous regarde et nous fond en un tout indifférencié en nous assimilant à d'autres semblables, est brièvement appréhendé sur un mode homogène au dispositif conceptuel de l'ouvrage tout entier, mais le «nous-sujet» résiste, lui, à l'analyse du philosophe.

Si donc vous cherchez une approche nouvelle des identités collectives, une archéologie rendant compte de leur progressive décomposition permettant de mieux comprendre les enjeux actuels,  l'ouvrage de Tristan Garcia vaut vraiment le détour. Si, en revanche, ce qui vous intéresse, c'est cette capacité ou incapacité contemporaine à dire «nous», c'est-à-dire à prendre en charge ou pas une identité collective, il risque de vous décevoir. Sauf si vraiment je n'ai pas compris que «dire nous» et délimiter le «nous» revient finalement au même.

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