Artistes et Ateliers, de Philippe Dagen

 •  0

By

Dossier « Sous le sapin »

Philippe Dagen vient de faire paraître aux éditions Gallimard un volume intitulé Artistes et ateliers rassemblant ses portraits et entretiens d'artistes des trente dernières années.

Ce sont ses chroniques des pages "Culture" du quotidien Le Monde qui m'avaient rendu son nom familier. Je n'ai pas toujours le réflexe de regarder la signature quand je lis un article – sauf quand la qualité d'écriture et la pertinence de l'analyse s'imposent à moi et m'invitent à m'enquérir du nom de l'auteur. Philippe Dagen est une telle signature et ses articles ne déçoivent jamais même quand il se fait polémiste.

La plupart des portraits d'artistes contemporains présentés dans le volume sont avant tout des rencontres dans l'atelier de l'artiste. « Pourquoi tant tenir à ce que la rencontre ait lieu là ? Pour mieux comprendre » précise Philippe Dagen. Et c'est probablement ce choix qui fait tout l'intérêt de ces portraits-entretiens. C'est la découverte du lieu de création qui suscite les questions. Et l'artiste, au milieu de ses œuvres et de ses instruments, est moins tenté de répondre de façon convenue comme il le ferait dans un lieu neutre. Il n'est plus le théoricien de sa pratique : il se contente, le plus souvent, de montrer ce qu'il fait, comment il fait et pourquoi il le fait. Une grande fraîcheur émane de ces entretiens.

Bien sûr, il y a des ratés, mais ces ratés sont aussi de petit bijoux. Ainsi, la rencontre avec Joan Mitchell tourne court, elle refuse de montrer ses œuvres en chantier : « Vous n'avez pas le droit. C'est comme si j'allais lire chez vous votre correspondance » lui lance-t-elle. Mais cette « fureur » de l'artiste permet à Philippe Dagen de réussir un des meilleurs portraits du volume. Même échec avec Jean-Paul Riopelle. Et pourtant, le rencontrer dans son atelier nécessitait quelque effort puisqu'il habite près d'un lac à une centaine de kilomètres au nord de Montréal. Plutôt que de parler technique, il préfère évoquer sa passion pour l'automobile et ses souvenirs parisiens de l'épopée surréaliste. Au moins apprend-on son refus des étiquettes : « Abstrait ! Comment, abstrait ? Je ne suis pas abstrait. Je ne l'ai jamais été, je n'ai jamais voulu faire de ma vie une toile abstraite. D'ailleurs qui en a fait, des toiles vraiment abstraites ? Je peins avec tout, moi. Avec la nature. Abstrait, mais c'est idiot ! Il n'y a pas de peinture abstraite ! ».

Pourtant, le plus souvent, l'artiste finit par se livrer et rend compte du processus de création. François Rouan, par exemple, évoque d'abord l'étonnante leçon de peinture qu'il reçut de Balthus alors qu'il séjournait à Rome à la Villa Médicis : «Celui qui entre dans l'expérience du tableau s'aventure dans une expérience labyrinthique», puis consent à décrire la genèse de ses œuvres intitulées Stücke. De même, Claude Viallat invite Philippe Dagen à pénétrer dans son intimité créatrice, c'est-à-dire « à l'intérieur de sa peinture », « déplie ses œuvres, les étale au sol jusqu'à recouvrir entièrement le plancher, obstruer les portes et interdire tout mouvement », et là explique sa technique, évoque l'importance du hasard, le travail de l'inconscient, revendique un système aberrant et une peinture qu'il finit par qualifier d' « ébouriffée ».

Quelques rares entretiens ne se sont pas déroulés dans l'atelier de l'artiste pour des questions de circonstances. Ils ont souvent un intérêt intellectuel certain, mais il manque cette authenticité qui nous fait apercevoir ce que c'est que créer, ce que peut être une existence dédiée à la création artistique. C'est dans l'atelier que Philippe Dagen nous donne à sentir combien être artiste relève d'un choix de vie radicalement singulier. Cette profondeur est évoquée par Malcolm Morley rencontré tout au bout de Long Island et qui, le conduisant dans son atelier après être allé le chercher à la gare, lui montre une maison en sortant de l'autoroute : «De Kooning habite là-bas, à Springs... Il a perdu la mémoire, il a été atteint par la maladie d'Alzheimer. Il ne se souvient plus de rien, mais quand on le conduit dans son atelier, il sait exactement où sont les brosses et les couleurs et il sait peindre. Alors, il peint... Le vieux Bill...».

Les chroniques de Philippe Dagen sont remarquables par la qualité de leur évocation, la précision des analyses, la pertinence des questions. Et pourtant, sa méthode de l'entretien est de n'en avoir aucune. Il s'agit toujours « d'improviser, de tirer parti de ce qui se présente, de s'adapter ». Il s'est imposé deux règles, cependant : ne jamais « donner à soupçonner à l'artiste que l'on connaît mal son œuvre » et ne jamais « l'ennuyer avec des questions prévisibles » auxquelles il a déjà répondu des centaines de fois comme « quelle est votre œuvre préférée ? » ou « quel est votre plus beau souvenir ? ».

Si l'art moderne se caractérisait par des courants nettement définis, des écoles facilement identifiables, il n'en va pas de même de l'art contemporain, de plus en plus divers et souvent déroutant. Philippe Dagen nous enseigne que le plus simple est d'entrer dans l'atelier de l'artiste et de se laisser enseigner. Ainsi Artistes et Ateliers nous conduit-il au cœur de la création contemporaine. C'est à la fois une fascinante galerie de portrait et une formidable leçon de journalisme.

About the Author

 

Leave a Reply