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L’artiste Félicia Atkinson, enseignante à l’EESAB de Quimper et ancienne élève des Beaux-Arts de Paris, expose actuellement à la salle des Abords, à l’UBO. Elle tisse un travail alliant de nombreuses formes d'expression et sollicitant tous les sens, travail qui a pour fil rouge la métamorphose, qui se fait aussi écho, rebond, transmutation. 

Une exposition à découvrir jusqu'au 10 novembre 2016.

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Quel est ce procédé de pétrification des végétaux que vous mentionnez en sous-titre de l’exposition ?

J'ai découvert la forêt pétrifiée d'Arizona par hasard, lors d'un voyage en 2013. Depuis, j’y reviens sans cesse, mentalement. Il existe des forêts pétrifiées partout dans le monde. Je ne suis pas géologue, mais la découverte de cet endroit m'a complètement marquée.

Il neigeait un peu, c'était début février, et ce désert de troncs transformés en minéraux était très particulier, tant dans son énergie que dans son aspect mauve et gris, très plat, et que dans son pouvoir symbolique.

Il s’agit d’un processus de fossilisation, qui se produit quand le bois est enterré sous une couche de sédiments. Si de l’eau circule, ses minéraux peuvent venir remplacer les cellules du bois, et ce, en moins de cent ans.

À l’échelle humaine, ce processus reste lent, nécessite une latence, ce qui m'inspire beaucoup, car j'ai l'impression que souvent cette latence, cette lenteur, est parfois nécessaire dans l'art, tant du point de vue de l’artiste que du spectateur : on a souvent besoin de temps pour comprendre l’effet que produit une expérience sur nous-même - et sur les autres. Il est rare que tout soit simultané.

Du point de vue écologique, je suis évidemment sensible aux questions liée à l’anthropocène et à des points de vue que peuvent évoquer des gens comme Bruno Latour, Philippe Descola ou Donna Haraway. 

crédit photo: Tom&Maeva

crédit photo: Tom&Maeva

Cette mutation est-elle pour vous le signe d’un espoir ou au contraire une raison de désespérer ?

Je ne sais pas si je me positionnerai par rapport à un espoir ou un désespoir, mais disons plutôt qu’il nécessaire de développer une conscience des bouleversements climatiques et de ce qu’ils impliquent. Je ne crois pas que l’homme soit supérieur à un caillou ou à une grenouille, en aucune manière. Il en résulte aussi pour moi que cette conscience « cosmique » déteint sur des attitudes quotidiennes, mais aussi des prises de parti esthétique ou poétiques.

Cette pétrification rappelle aussi la fossilisation, que l’on décèle derrière la thématique du dinosaure. Comment pensez-vous le temps long, les grands cycles temporels ? L’éphémère a-t-il aussi une place dans votre réflexion ?

Pour moi temps long et conscience de l’éphémère vont de pair. Les choses sont éphémères car elles ne résistent pas au temps. Mais bien qu’éphémères, elles peuvent aussi avoir le pouvoir de réapparaitre. Comme la pluie, les larmes ou un son. Elles s’inscrivent dans un continuum.

Je m’intéresse aux travaux de compositeurs qui étudié la durée comme John Cage, Morton Feldman, La Monte Young ou Pauline Oliveros.

Il y a toujours une part d’éphémère dans mon travail, de choses qui ne se conservent pas, qui s’abiment, qui surgissent puis disparaissent. Je crois au flux des choses et à leur transformation. Chaque accrochage que je propose est différent et fait toujours appel à une part d’improvisation et de réponse au lieu. Ce lien au lieu et à l’improvisation me vient de mon goût et ma pratique de musicienne mais aussi de mon intérêt pour la danse contemporaine.

C’est aussi une conscience de l’accident. L’accident, l’imprévu est toujours possible. L’improvisation permet une familiarité de l’accident, mais jamais sa connaissance absolue. C’est un travail à tâtons.

Et puis, par principe, une exposition ne dure pas. On ne peut pas faire abstraction de cette donnée, et du fait que souvent, on passe plus de temps à se souvenir d’une exposition qu’à la visiter, que le rapport aux œuvres est double : d’un côté, il s’agit d’une rencontre physique, d’un choc qui apparait ou n’apparait pas, et ensuite de sa cristallisation, de sa construction ou déconstruction à travers le souvenir et la documentation de celle-ci. 

Crédit photo: Tom&Maeva

Crédit photo: Tom&Maeva

L’exposition présente des pièces sur des supports très variés : photographies sur plaques d’aluminium, vitrophanies, ballons sauteurs, projection vidéo, son, aquarelle, tissu. Qu’est-ce qui fait l’unité de cette diversité ?

Tous ces fragments sont les éléments d’un même kaléidoscope : un roman que je suis en train d’écrire, Une forêt se pétrifie, qui possède pour le moment quinze chapitres. Dans cette histoire, pensée comme un croisement entre le roman de gare et un livre dont vous êtes le héros, un groupe de recherche se pose la question de l’archive à la fin du XXIème siècle. Les personnages du roman créent des objets, agissent et traversent des paysages. Cette histoire, le spectateur n’y accède qu’à travers les palimpsestes qui lui sont donnés dans la salle des Abords.

Par exemple, le prénom d’un des personnages du roman, qui est évoqué dans la pièce sonore, Mimosa Pale, apparaît juste imprimé sur des balles de golf plantées dans la terre fraîche. Il y a comme un rebond entre ce nom juste écrit sur une balle et sa mention dans la pièce sonore.

Les vitrophanies sont composées de détails photographiés des peintures sur soie posées sur les vitrines. Les objets des vitrines (céramiques, cartes postales…) réapparaissent sur les collages sur plaques d’aluminium. La pièce sonore et la vidéo sont des extraits du même roman.

Les ballons sauteurs sont là comme des intrus qui fonctionnent à travers leur ambivalence : ils ressemblent à des planètes, on peut s’assoir dessus pour écouter la pièce sonore, mais si on les utilise pour sauter trop fort, on n’entend plus rien. Il faut donc choisir de les dresser comme un cheval, pour trouver un rythme qui permet l’écoute et l’observation. On peut aussi décider de se contenter de les regarder et de les laisser dériver. Il faut, d’une certaine manière, contrôler ses affects pour se rendre disponible à l’écoute et l’attention, malgré les objets parasites.

Enfin, l’aquarelle se tient toute seule dans un coin comme un petit personnage qui observe l’exposition tout autant qu’elle est observée.

Vous avez investi l’espace très particulier de cette salle des Abords en en modifiant considérablement l’appréhension. Comment vous êtes-vous appropriée cet espace et qu’avez-vous cherché à y créer ?

J’avais envie de penser un espace en demi-teinte, immersif mais pas complètement. Un peu comme quand on regarde un film sur un ordinateur, dans le train, tout en observant un peu aussi le paysage à travers la fenêtre. La notion d’inattention m’intéresse beaucoup aussi, car je trouve que c’est quelque chose d’assez actuel, on fait beaucoup de choses en même temps, et au lieu de s’en insurger, je me suis demandé pourquoi ne pas regarder cette intention comme une forme mystérieuse. Les notions d’approximation, d’amateurisme, de tourisme, de vagabondage, d’écoute flottante, me plaisaient aussi par rapport au contexte d’une exposition dans une université. Il y a des salles dans l’université où un savoir précis et donné. Et puis il y a des lieux annexes, comme les couloirs, la cafétéria, ou encore cet espace d’exposition, qui sont des lieux plus vagues. J’avais envie de travaille ce vague comme une matière.

Pourquoi cette lumière verte, diffusée grâce aux néons et aux vitrophanies ?

La lumière verte n’éclaire rien, elle est juste là comme un indice coloré. Une image.

J’avais envie qu’on se sente comme dans un dinosaure ou une plante verte. Je suis sûre que ce n’est pas vert à l’intérieur, mais c’est comme cela que je l’imagine. Il y aussi une essence d’eucalyptus qui est diffusée dans l’exposition à un niveau assez faible.

Comment définiriez-vous le rythme de cette exposition ?

Différents rythmes sont possibles à mon avis. Je dirais quelque chose de lent, quasiment monotone, « drone » comme on dit en musique (c’est-à-dire sans rythme justement), qui parfois se brise en syncopes, en accidents (les ballons qui dérivent ou rebondissent, la voix et les infra basses de la pièce sonore qui évoluent).

crédit photo: Tom&Maeva

crédit photo: Tom&Maeva

Pourquoi ce roman, dont on entend le premier chapitre, et dont on peut lire, via la pièce vidéo, un passage, est-il le support de votre travail ?

Cet alibi narratif permet de construire une relation entre un texte de fiction et un espace d’exposition et de mener une petite expérience en observant comment l’un influence l’autre. Je m’intéresse beaucoup aux notions d’espace potentiel et d’objets transitionnels évoquées par le psychanalyste Donal Winnicott. Mon roman évolue au cours des expositions et mes expositions sont modifiées par le roman.

Comment envisagez-vous dans cet espace le concert que vous donnerez le 20 octobre ?

Je vais jouer un autre épisode de ce récit, à l’image d’une création radiophonique, genre que j’apprécie beaucoup et que j’ai déjà employé dans le passé. À nouveau, une partie du concert sera improvisée et l’autre construite en amont.

 

Exposition visible jusqu’au 10 novembre 2016 à la salle des Abords (UBO, faculté Victor Segalen).

Horaires d'ouverture au public (sous réserve) : 
du lundi au jeudi de 15h à 18h30
le vendredi de 15h à 18h30

Concert le 20 octobre à 19h30.

Pour en savoir plus :

http://feliciaatkinson.tumblr.com

http://ddab.org/fr/oeuvres/Atkinson

 

 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

 

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