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Sans titre, Rayogramme, 2016.

Personne aussi discrète que son œuvre intrigue, Anita Gauran a fait des images et du temps la substance de son travail, inactuel, c’est-à-dire contemporain, décalé et pourtant étrangement familier (comme un rêve éveillé révélant l’inconscient collectif de l’Occident), immédiatement troublant (une impression d’archéologie sous-marine), comprenez terriblement séduisant.

De quoi s’agit-il ? D’un continuum d’images entrant en résonances, dialogues, échos, par l’effet de la superposition et du recadrage/décadrage/grattage/effacement des sujets, un principe d’amitié (philia) gouvernant l’ensemble à la façon de ce que donne à voir l’Atlas Mnémosyne de l’anthropologue des images et spécialiste du rite du serpent chez les Indiens Pueblos, Aby Warburg.

Pratiquant la photographie au moyen d’un appareil argentique, Anita Gauran, sensible à ce que le travail au laboratoire (chambre noire) peut induire de surprises, ratages heureux, et métamorphoses (cuisine inattendue de la chimie), semble fascinée par les processus de révélation, cherchant à dérouter le regard (ce jeu des rayogrammes qu’aimait particulièrement Man Ray), comme à le confirmer (la statuaire grecque est l’un des piliers de son royaume).

Sans titre, Rayogramme, 2016.

Savourant le télescopage entre codes queer (masques, blousons cloutés, chaînettes, paillettes sur le soutien-gorge), rococo (stucs et dorures) et monde antique/premier, Anita Gauran parvient à redonner aux objets qu’elle capture, par un processus de duplication paradoxalement régénérant, et dont on imagine qu’il peut mener au vertige, une aura que le medium – reprenons le fil de la méditation benjaminienne – leur avait ôté.

Une Coré nous accueille, tendant la main, attendant notre offrande : les fantômes, pour apparaître, demandent que nous sachions être à l’écoute de leur silence, et remercier les puissances ordonnatrices de la nuit. 

Si, dans les années cinquante de l’autre siècle, pour Chris Marker et Alain Resnais Les statues meurent aussi, nul doute que pour la jeune artiste/archéologue, à qui le Centre d’art Passerelle aura offert trois mois de résidence, on ne puisse les faire revivre, en les dérangeant/bousculant quelque peu dans leurs habitudes mortuaires, vivifiant la pierre, le bois, la toile  ou le métal par un dialogue sans hiérarchie entre présences issues d’époques et de territoires géographiques parfois très éloignés, tout en soignant le moment de l’exposition envisagé comme la possibilité d’une autre incarnation.

Et j’entends cette phrase : "Je pensais aux fauves, qui, dans leur cage, vont du côté de la mer."       

Sans titre, Rayogramme, 2016.

Conversation à quelques jours du vernissage (vendredi 3 juin)

Comment avez-vous travaillé durant vos trois mois de résidence à Passerelle ?

Je suis venue avec des pistes de travail, mais aucun projet arrêté. J'ai commencé par regarder la matière que j'avais accumulée en photographie durant l'année passée et à me questionner sur ce que je voulais approfondir durant la résidence. J'ai commencé à chercher des matériaux, des mousses, du plastique, du polystyrène, mais aussi des objets comme des lampes. Assez rapidement, j'ai mis en place un laboratoire photographique dans les locaux de Passerelle qui m'a permis de faire du tirage in situ. Ça a initié une série de rayogrammes dans laquelle je voulais choisir une esthétique propre. C'est ainsi qu'est apparue l'envie d'aller plus loin dans un univers qui s'apparente à une esthétique queer, des années 80, une sorte de fashion gay pride surannée. Je collecte des images de références qui m'aident dans l'élaboration de ces rayogrammes, je dessine ou note des phrases, des mots. Durant ces trois mois de résidence, je me suis focalisée sur l'image en photographie. J'ai expérimenté des assemblages d'objets dont les ombres figées sur le papier sensible font apparaître des images en blanc et gris. C'est en travaillant au laboratoire que j'ai commencé à utiliser un vidéo projecteur après avoir scanné mes négatifs. Il s'agit d'une deuxième série d'images qui prend pour sujet les statues de Corés du musée de l'Acropole d’Athènes. Les Corés sont des sculptures votives, des ex-voto dédiés à être un médium entre l'homme et la divinité antique. Ce sont des statues agalmata en grec ancien, terme provenant du verbe agallomai qui signifie se remplir de joie. Les Corés incarnent cette provenance étymologique par leur attitude extatique, leur sourire, leurs expressions, et traduisent la joie intérieure liée à leurs fonctions. L'image composée puis dématérialisée vient rejouer l'altération de ces sculptures et évoque leur présence fantomatique. J'ai accumulé les tirages de ces différentes séries pour ensuite pouvoir faire des choix au moment de l'accrochage de l'exposition. J'ai travaillé seule, mais aussi en dialogue avec le centre d'art ainsi qu'avec Document d'Artistes Bretagne.

Comment avez-vous construit votre exposition ? Quels en sont les principes directeurs, tant sur le plan des images que sur le plan de l'accrochage ?

J'ai fait un choix dans les images accumulées en les regardant au fur et à mesure et lors de l'accrochage. Je cherche du lien entre les photographies et, par leur mise en jeu dans l'espace, un nouveau niveau de lecture. J'ai choisi un accrochage chargé, qui peut parfois faire penser à un cabinet de curiosités. L'éclairage choisi laisse dans la pénombre une grande partie de la salle et les murs sont peints afin d'accentuer le parti-pris de la muséographie. L'ensemble est assez sombre, on l’appréhende en se déplaçant, en se rapprochant des photographies, il y a aussi une part d'humour et de liberté face à ces objets. Les photographies de sculptures présentées proviennent de différents musées, principalement en France et Grèce. Je les ai choisies pour leurs formes, leur sujet, qui rendent compte d'une transmission des formes, des savoirs, à l’échelle de l’Europe et dans le temps. Pour chaque rayogramme un objet est posé sur le papier sensible qui amène un nouveau sens parfois déplacé, mais prenant souvent en compte l'histoire spécifique de la sculpture.

A quelles résistances techniques/intimes/formelles vous êtes-vous heurtée ?

D'un point de vue technique, monter un laboratoire dans un lieu qui n'en a jamais accueilli, en particulier pour les grands formats qui nécessitent un matériel spécifique et de grands espaces n'est pas évident. Pour certaines photographies je me suis tournée vers l'EESAB de Rennes, l'école où j'ai fait mes études, qui a un laboratoire grand format. Mais cette résistance technique a finalement donné lieu à des surprises, comme la série au vidéo projecteur qui n'aurait pas existé sans ces contraintes. Cette série m'a particulièrement déplacée au niveau technique, le rendu des images était très contrasté alors que je cherchais justement à obtenir des détails et certaines nuances dans les pixels. La luminosité du vidéoprojecteur est très forte. Pour la série des rayogrammes, l'image est très dense, certaines sont surexposées, les noirs sont profonds, l'image du négatif peine parfois à surgir de cette obscurité.

La statuaire de la Grèce antique semble vous fasciner. Pourquoi ?

C'est vraiment une entrée, un point de départ qui me sert de socle dans l'appréhension de choses qui m'entourent. La culture grecque est fondamentale dans notre société, elle initie la démocratie. L'art antique grec a été repris de nombreuse fois, à différentes époques au service de différentes idées.

Quand j'ai découvert les musées en Grèce, j'ai essayé d’ordonner ce qui était présenté, des traces de violence, des armes, des ornements, les objets du culte, c'était très riche. J'essayais de tout replacer dans le contexte contemporain, de mieux comprendre les enjeux de la crise européenne, particulièrement significative et forte en Grèce. J'allais aussi dans les boutiques des musées voir les produits dérivés et les reproductions mises en vente.

Avez-vous voulu monter une exposition "queer" ? Quel sens ce mot a-t-il à vos yeux ?

J'évoque un univers queer dans cette série de rayogrammes, c'est-à-dire que les photographies sont parées, ornées, travesties par différents objets qui se superposent à l'image. Cette série constituée lors de ma résidence à Passerelle utilise des signes de l’esthétique queer, qui peuvent aussi être des références à la mode ou à la publicité.

Le queer est depuis plusieurs années étudié dans les sciences sociales, ethnologiques, mais aussi en psychologie, etc. On parle aussi de théorie queer, étudiée à un niveau universitaire, notamment dans les gender studies.

Propos recueillis par Fabien Ribery      

Anita Gauran, exposition personnelle, Centre d’art Passerelle, du 4 juin au 27 août 2016

Sans titre, Rayogramme, 2016.

Retrouvez-moi aussi sur le blog L'intervalle

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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