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Lorsque l'on y a pris goût, le Festival Étonnants Voyageurs est un moment que l'on attend avec beaucoup d'impatience. Pendant trois jours, à chaque Pentecôte, Saint-Malo vit au rythme des conférences, des débats, des projections de films et des rencontres avec les écrivains. Le Festival, c'est aussi un gigantesque Salon du Livre avec plus de 250 maisons d'éditions représentées. Le programme est, comme chaque année, alléchant : l'affaire Kamel Daoud, les femmes face à l'Islam, les zoos humains, le monde face au chaos, la nouvelle vague des Caraïbes... Le problème est toujours le même, et surtout de taille : faire un choix parmi tout ce qui nous est proposé.

Conseil numéro 1 pour être un bon festivalier : s'acquitter de son droit d'entrée sur internet quelques semaines avant le début du festival. Cela peut vous éviter une première file d'attente.

Conseil numéro 2 : faire attention à la date de fermeture du serveur. Et oui, cette année, il fermait le 3 mai. On peut se faire facilement avoir.

 

Samedi 14 mai 2016

10.00 : Je profite que la foule s'agglutine devant le Palais du Grand Large pour visiter le Salon du Livre avec une seule chose en tête : surtout ne pas céder à la tentation d'acheter des livres tout de suite ! Surtout ne pas céder ! L'avantage, c'est qu'à cette heure-là, il n'y a pas grand monde. C'est le moment idéal pour flâner de stand en stand. A noter que les Éditions Citadelles et Mazenod viennent de sortir un magnifique ouvrage sur Nicolas de Staël. Ce qui est incroyable, c'est que les photographies reproduisent l'épaisseur de la matière. Le livre donne à toucher !

Ouf ! Je sors du Salon du livre en ayant résisté à de multiples tentations, dont le Nicolas de Staël.

Conseil numéro 3 : attendre avant d'acheter.

12.03 : A l'intérieur du Palais du Grand Large, une foule importante s'est réunie au Café Littéraire. La discussion est sur le point de s'achever. Un personnage à la longue barbe et aux cheveux blancs attire mon attention. Il parle français avec un accent so british qu'il me paraît tout de suite très sympathique. Je me renseigne, c'est Irving Finkel, philologue et assyriologue britannique, auteur de l'Arche avant Noé dont on avait beaucoup entendu parler l'an dernier. Il revient avec un nouvel ouvrage Au Paradis des manuscrits refusés (JC Lattès) : il y est question d'une bibliothèque qui recueille tous les manuscrits ayant été refusés par les maisons d'édition. Irving Finkel est persuadé que parmi tout ce qui est refusé, il y a des pépites n'ayant pas mérité qu'on leur dise « Fuck off and die !» Alors qu'il raconte cette histoire en français, il hurle brutalement cette sentence en anglais, sachant que c'est le niveau moyen du public français dans la langue de Shakespeare. Tout le monde éclate de rire dans la salle.

14.00 : remise du Prix Littérature-Monde

Ananda Dévi, Nancy Huston et Paule Constant ont attribué le Prix Littérature-Monde à l'haïtien Orcel Makenzi pour son roman intitulé L'Ombre animale. Dany Laferrière fait une rapide présentation de son compatriote et s'interroge sur le fait qu'il y ait tant d'écrivains haïtiens reconnus à travers le monde, rapporté à un si petit pays. Une réponse lui vient à l'esprit : les haïtiens souffriraient d'une trop forte identité alors que l'Europe serait justement en déficit d'identité ! Voilà une ressource à l'exportation pour un pays si pauvre ! Dany Laferrière ne peut s'empêcher de rire. D'un rire si communicatif que la salle le suit. Orcel Makenzie, à qui l'on donne le mot de la fin, dédie ce livre à sa mère qui ne sait pas lire...

17.30 : J'assiste à la projection de la Supplication – Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse, un film adapté par Pol Cruchten en 2016. Le texte de Svetlana Alexievitch, prix Nobel en 2015, mise en voix et en image donne le frisson. La Supplication présente les survivants après la catastrophe de Tchernobyl : une jeune femme qui a perdu son mari, une mère de famille qui a accouché d' « un sac », un liquidateur, un médecin, un scientifique, des enfants… De ce monde post-apocalyptique s'élèvent des voix off dénuées de toute colère racontant leur histoire après l'explosion. L'écrivain, qui, pendant plus d'une dizaine d'années, n'a eu de cesse d'interviewer les témoins de Tchernobyl, nous emmène aux fins fonds de leur âme, au plus profond de leur solitude. Jamais l'image ne se fait choquante. Au contraire, elle est simple et en même temps très construite, aux couleurs lumineuses, d'une grande poésie et d'une immense beauté. J'en ressors lourde de chagrin tellement les témoignages sont poignants et tant la vie semble impossible là-bas.

19.00 : Petit tour au salon du livre pour me remonter le moral. Cette fois, je ne tiens plus. J'achète ! Je fais aussi quelques rencontres, celle du congolais In Koli Jean Bofane dont j'ai tant aimé le dernier roman, Congo Inc. (Actes Sud) et pour lequel j'ai écrit un article, il y a quelques semaines, dans le Poulailler. Il semble flatté quand je le lui dis et me raconte qu'il est en train de travailler avec le Docteur Mukwege, « l'homme qui répare les femmes », sur un projet. Je fais aussi la connaissance de l'écrivain turc, Nedim Gürsel, qui vient de publier le Fils du capitaine (Seuil). Le regard bleu azur, Nedim Gürsel est d'un calme olympien. Dans un français parfait, il nous explique que son roman évoque ses souvenirs d'enfance et d'adolescence marqués par la mort de sa mère et par la présence d'un père militaire.

 

Dimanche 15 mai 2016

10.00 : auditorium du Palais du Grand Large.

J'arrive à la dernière minute et trouve (O miracle !) une place disponible pour assister à la projection du film Exhibitions de Rachid Bouchareb sur les zoos humains devenus très populaires entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle. Ce film que j'ai trouvé d'une grande efficacité a été projeté pour la première fois lors de l'exposition du Quai Branly en 2011. Il permet de comprendre en une petite dizaine de minutes, comment ces zoos humains sont à l'origine des préjugés racistes dans les sociétés occidentales. En déconstruisant les idées reçues de l'époque, Rachid Bouchareb explique comment et pourquoi ces zoos ont vu le jour.

10.15 : Didier Daeninckx, dont on ne présente plus le très célèbre Cannibale (1998), et Pascal Blanchard, historien spécialiste de l'empire colonial, arrivent sur le plateau pour parler des zoos humains. Pascal Blanchard commence par rappeler que ce film est, à l'origine, une commande du Festival Panafricain. On avait demandé pour l'occasion à Rachid Bouchareb de faire un film sur l'Afrique. Ce dernier décide de traiter des zoos humains, car il se rend compte que personne, pas même en Afrique, ne connaît cette histoire. Le succès est immédiat : le film sera traduit en une dizaine de langues. J'apprends à ce propos que les Japonnais, convaincus eux aussi de leur supériorité, ont exhibé des blancs. Plus incroyable encore, il y a eu en France, dans certains zoos humains, des villages bretons mais aussi basques, corses, flamands, savoyards. Exhiber l'autre, c'est se donner le droit de le dominer. Ce n'est pas simplement un spectacle, c'est une idéologie, c'est un regard sur le monde. On commence tout juste à déconstruire et à comprendre ce qu'ont été les zoos humains, qui font partie à la fois de la grande Histoire et de la culture populaire.

Didier Daeninckx explique ensuite que son roman Cannibale est né de la sidération. Alors en voyage en Nouvelle-Calédonie, on lui raconte qu'une centaine de kanaks a été exhibée à Paris lors de l'exposition coloniale de 1931. Parmi eux se trouvait notamment Willy Karembeu, l'arrière-grand-père de Christian Karembeu, champion du monde de foot en 1998. Didier Daeninckx trouve ensuite à Nouméa des archives, des articles de journaux et des photos. C'est le choc entre l'exposition coloniale de 1931, le sort réservé aux kanaks et les 150 ans de l'abolition de l'esclavage qui crée son besoin d'écrire. D'après lui, on a essayé de trouver le chaînon manquant entre l'animal et l'être humain.

12.00 : Je profite d'un petit rayon de soleil pour m'extirper de la foule et pour profiter de la vue sur la baie de Saint-Malo. Bien entendu, je n'ai aucune idée des files d'attente qui sont en train de se créer à l'entrée de chaque salle pour les débats de l'après-midi. Ces quelques instants au grand air vont se payer cher !

13.15 : L'heure paraît plus que raisonnable pour se rendre Salle Maupertuis, dans le Palais des Congrès. Une longue queue s'étire déjà dans les escaliers qui mène à la salle. On m'annonce que 170 personnes sont devant moi, tout en me précisant que la salle ne peut en accueillir que 200 et que des personnes ayant assisté au débat précédent ne sortiront probablement pas. Les chances paraissent bien minces d'assister à une des conférences phares de l'après-midi : « les sociologues sont-ils devenus fous ? » La polémique lancée dans Le Monde par un groupe de sociologues contre Kamel Daoud, accusé d'islamophobie pour avoir prétendu que le machisme est inhérent au monde musulman, a tellement été vive que tous les festivaliers veulent entendre le débat ! On commence à avancer, on commence à espérer, on arrive en haut de l'escalier… Allez, plus que quelques mètres, et on sera dans la salle ! Mais espoir vain : on affiche complet, on joue à guichet fermé. Il faut vite descendre et trouver un plan B, et surtout ne pas dire aux 300 personnes qui sont encore à espérer dans l'escalier qu'il n'y a plus de place à Maupertuis, elles risqueraient de prendre ma place ailleurs !

Conseil numéro 4 : profiter du fait que les gens vont manger à midi pour être sûrs d'avoir une place dans le débat que vous aviez coché le matin même dans le programme.

Conseil numéro 4 bis : prévoir des sandwichs, ne pas manger ou être avec quelqu'un qui ira acheter à manger pendant que vous garderez les places.

13.55 : Plan B, direction l'auditorium qui peut contenir mille personnes. La projection de No land's song a lieu dans quelques minutes. L'orchestre et le premier balcon sont complets. On se rue vers le deuxième balcon.  On vient juste de faire rentrer les dernières personnes. Je ne ferai donc pas la connaissance d'Ayat Najafi, la réalisatrice, et je n'assisterai pas à un autre débat sur l'affaire Kamel Daoud.

Je comprends plus tard à quoi est due cette série d'échecs : le festival a connu un record d'affluence. Plus de 63 000 personnes se sont pressées à Saint-Malo ce week-end. Pas étonnant que j'aie raté une partie de ce que je voulais faire !

14.02 : Plan C : je me rabats sur la Café Littéraire. Jean-Paul Kauffman nous parle de son dernier livre Outre-Terre, mettant en scène la bataille d'Eylau, la plus sanglante qu'ait menée Napoléon sur le front russe. Son livre fait suite à un pèlerinage fait en famille sur les lieux de la tragédie, quelque part dans la grande banlieue de Kaliningrad. On l'envierait presque ! La québécoise Monique Durand évoque des souvenirs de pêche à la truite. De mieux en mieux ! Je ne sais plus où passer mes prochaines vacances ! Quant à l'américain Charles King, il nous présente Minuit au Pera Palace. La naissance d'Istanbul (Payot, 2016). Son roman est alléchant ! Le Pera Palace est en fait le premier hôtel de luxe d'Istanbul qui accueillit une clientèle cosmopolite faite d'espions, d'aventuriers et d'artistes en tout genre à peine sortie de l'Orient Express, à partir de la fin du XIXème siècle. Charles King y dépeint tout un pan de l'histoire du monde à partir de la destinée d'un grand hôtel. J'en ferai peut-être une chronique...

14.45 : Direction l'hôtel du Nouveau Monde.

16.00 : J'assiste à nouveau à une interview d'Irving Finkel. Le personnage m'ayant particulièrement séduite la veille, je veux l'écouter à nouveau. Mais grosse déception ! Il raconte les mêmes choses à la virgule près. Toujours au sujet de son livre Au Paradis des manuscrits des refusés, pour pouvoir être catalogué dans l'improbable bibliothèque, il faut toujours avoir essuyé un tonitruant « fuck off and die ! » Éclats de rires dans la salle ! Cela marche à tous les coups ! Cette fois-ci, notre cher Irving est accompagné d'un interprète. C'est la première fois que je vois un interprète qui ne traduit pas. En effet, Irving Finkel parle très bien français. Et c'est aussi la première fois que je vois un interprète qui ose intervenir dans la discussion. Tout d'abord pour nous signifier qu'à Babylone, quand les bibliothèques brûlaient, les tablettes, elles, cuisaient ! On aurait été content d'en avoir à Alexandrie ! Ensuite pour nous dire que, dans une pièce de théâtre d'Amélie Nothomb, les Combustibles, les personnages pris dans une ère glaciaire se demandent quels livres brûler en premier pour se réchauffer. Heu ! Et bien ? Peut-être bien ceux d'Amélie, me souffle mon voisin !

Conseil numéro 5 : inutile de voir deux fois le même écrivain, surtout si vous l'avez adoré.

18.18 : Yann Queffélec arrive, très en retard ! Il ne peut rester très longtemps. Il a un train à prendre à 19.00. Il vient de publier un livre sur son père, L'Homme de ma vie. Sans détour, Yann Queffélec nous apprend que son père, Henri Queffélec, était un père qui ne lui portait aucun amour. Absence d'instinct paternel ? Non, Henri avait élu le frère aîné comme complice. Il s'agit d'autre chose : Yann Queffélec nous livre une piste. Il avait remarqué, enfant, le regard amoureux de sa mère quand son père lui lisait ses manuscrits. Qu'elle était belle, la tête penchée, les yeux mi-clos, la cigarette entre ses doigts ! Il lui fallait donc, lui aussi, séduire sa mère avec les mêmes armes. C'est ainsi qu'est née la vocation littéraire du petit Yann, et quel succès ! Sa mère s'est proposée de taper les textes sur la machine à écrire paternelle. Mais le père n'a jamais accepté la concurrence – que ce soit pour ses petits poèmes d'enfant ou pour le prix Goncourt obtenu avec Noces barbares. La rupture était consommée.

19.02 : Avant de partir, je prends un verre au bar du Nouveau Monde. Fauteuils club et vue imprenable sur la Baie de Saint-Malo. On ne peut terminer la journée dans un lieu plus agréable. Le personnel s'agite : on tourne et retourne les fauteuils. Un membre du festival amène au compte-goutte des festivaliers. Mais que se passe-t-il ? Suspense. Mais voilà que j'aperçois Dany Laferrière accompagné de son inénarrable sourire et de Mathias Enard. C'est vrai : j'ai entendu parler de ces apéritifs littéraires où l'on boit un verre avec son écrivain favori. Dany Laferrière se place derrière moi avec son groupe. La discussion est d'emblée placée sous le signe de la bonne humeur. Sous forme de plaisanterie, Dany demande à son auditoire ce que l'on attend d'un académicien. Rappelons qu'il est immortel depuis 2013. On cherche… plutôt des choses sérieuses ! Et bien, la réponse est simple : on attend d'un académicien qu'il soit là, simplement. En fait, la seule chose qu'il ait vraiment à attendre, en bon immortel, c'est la mort ! Rires à gorge déployée.

Mon festival s'achèvera sur ces bons mots. Merci, Dany, qui n'a pas oublié de me glisser au passage qu'il dormait dans ce même hôtel, chambre 401 !

Conseil numéro 6 : savoir finir un festival !

Oui ! Je reviendrai l'an prochain ! Mais promis, j'éviterai de manger à midi pour faire le pied de grue devant les salles et surtout j'économise d'ici-là !


Crédit photographique : Festival Étonnants Voyageurs.

 

 

 

 

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