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Documentaire consacré aux initiatives populaires/révolutionnaires, qui de Athènes à Barcelone, font trembler l’édifice néolibéral à partir des signes de son effondrement, Je lutte donc je suis, de Yannis et Maud Youlountas, a déjà été vu par plus de cent mille spectateurs, dans un silence médiatique pourtant relativement assourdissant.

Des salles combles, une attente véritable de la part de spectateurs désorientés, mais cherchant comment réinventer le monde, des débats d’une grande richesse, un réalisateur lancé, tel Bob Dylan, dans une tournée sans fin à travers la France.

Avec les Youlountas, la révolution se fait en musique, elle est en effet – c’est parfois too much - omniprésente : Angélique Ionatos, Léo Ferré, Alessandro di Giuseppe, Manu Chao, Killah P, tant d’autres. On pense à la maxime de Femi Kuti : « La musique est l’âme du futur. »

Après Ne vivons plus comme des esclaves (2013), paroles d’opposants grecs proposant des alternatives à la politique d’austérité, Je lutte donc je suis enregistre le témoignage de résistants d’aujourd’hui, qui, en Espagne ou en Grèce, refusent la rapacité de banquiers ou firmes multinationales cherchant à dépecer les territoires pour mieux asservir les esprits et les corps.

Dédié à la mémoire de Rémi Fraisse (1993-2014), décédé lors d’une manifestation contre le projet de barrage de Siven, et de Pavlos Fyssas (1979-2013), rappeur antifasciste assassiné, Je lutte donc je suis comporte une importante réflexion écologique, désirant montrer que la révolution sociale/politique se mène aussi au nom de la défense de la terre-mère nourricière (elle appartient d’abord à ceux qui la travaillent).

Dans son blog – bloggy.net – Yannis Youlountas évoque un probable Notre-Dame des Landes en Crète, l’aéroport Nikos Katzantzakis (écrivain de premier ordre) d’Héraklion devant fermer pour laisser place, non loin, à la construction d’un nouvel aéroport représentant une aberration écologique.

Faisant référence au pédagogue Célestin Freinet, Je lutte donc je suis interroge aussi ce que pourrait être le rôle de l’école quant à l’éducation à la fraternité et à l’intelligence sensible.

Filmant en fondu enchaîné des enfants jetant des pierres dans la mer, et des insurgés lançant des pavés/cocktails Molotov, Yannis Youlountas ne craint pas de légitimer la violence sur fond de rock brûlant et sexy (c’est une facilité), quand le nouvel ordre fasciste se dévoile comme l’un des stades ultimes du capitalisme.

Nécessité d’une contre-violence, comme il semble nécessaire aujourd’hui de contre-informer (on pourra consulter le site x-pressed.org), puisque la propagande est au pouvoir.

Eric Toussaint, du Comité pour l’annulation de la dette - qui apparaît aussi dans le documentaire de Philippe Menut, La tourmente grecque II - explique sans ambages la mise en place du hold-up financier qui aujourd’hui pousse le peuple à la révolte.

Très sensible à la poésie, Yannis Youlountas est à l’écoute de qui a su s’indigner en et par les phrases, reprenant les propos de Jean-François Brient dans De la servitude moderne (2007) : « La possibilité d’un changement radical émerge de nouveau. C’est en cela que le projet révolutionnaire joint le projet poétique. »

Les citations ponctuant le documentaire sont fortes, magnifiques, variées, faisant aussi de Je Lutte donc je suis, film militant, une excellente bibliothèque. On peut ainsi y lire les mots de Camus (« L’espoir, au contraire de ce que l’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner », Les Noces, 1939), de Serge Latouche (« Promettre la richesse en produisant de la pauvreté est absurde. Le modèle de développement occidental est arrivé à un stade critique. Partout dans le monde apparaissent les îlots d’une nouvelle pensée créative », Décoloniser l’imaginaire, 2015), de Bakounine (« Mieux vaut un instant de vie véritable que des années vécues dans un silence de mort », 1871), de Victor Hugo (« C’est le peuple qui vient. C’est la fin qui commence », L’homme qui rit), de Louise Michel, d’Etienne de la Boétie…

Dans le quartier insurrectionnel et anarchiste d’Exarcheia, à Athènes, s’élabore peut-être dans des départs de feu régénérateurs le monde de demain.

La Grèce est actuellement de nouveau en bouillonnement.

 

 Je lutte donc je suis, de Yannis et Maud Youlountas, documentaire, 2015, 1h45

 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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