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Au coeur de Dansfabrik 2016 à Brest, un programme spécifique dédié à la création chorégraphique grecque était confié à Lenio Kaklea. Si sa carrière d'interprète et de chorégraphe en danse contemporaine est établie en France depuis dix ans, elle a posé son regard sur la scène athénienne dont elle est originaire, bousculée par la crise financière. Un paysage artistique qui se redessine sans le soutien institutionnel ni l'argent public.

Ce focus est une réflexion sur le processus fondamental de création, l'expérimentation, l'engagement des personnalités, la communauté. Iris, Alexandra, Mariela, Katerina et moi est une proposition qui souhaite échapper aux codes aliénants.

Qu'est-ce qui a motivé cette invitation du Quartz à vous confier la programmation de chorégraphes d'Athènes et exclusivement des femmes?

Matthieu Banvillet me connaît depuis 2009. Cette année là, je suis venue danser au Quartz, au festival Antipodes, dans la pièce Sylphides (de Cecilia Bengolea et François Chaignaud). L'année suivante, j'étais interprète dans Levée des Conflits, de Boris Charmatz. Depuis, nous avons entamé un dialogue et lorsqu'il est devenu directeur du Quartz, il a lancé Dansfabrik, avec cette pratique d'inviter un artiste curateur pour proposer un focus sur leur pays ou leur ville d'origine et une réflexion sur ce qu'il s'y noue. C'est mon cas pour Athènes. Cette fois, l'invitation de sa part était double: il souhaitait que ma proposition soit exclusivement dédiée aux femmes. S'interroger sur la production chorégraphique féminine rejoint mes propres préoccupations. Mon travail est un engagement féminin.

Margin Release, Lenio Kaklea. Crédit photo : Hervé Veuröne

Margin Release, Lenio Kaklea. Crédit photo : Hervé Veuröne

Iris, Alexandra, Mariela, Katerina et moi ne semble pas correspondre à une ligne formelle, ni montrer une émergence particulière. Comment avez-vous construit ce focus sur Athènes?

Je suis retournée à Athènes, que j'avais quittée en 2005, pour redécouvrir cette scène chorégraphique sur le terrain, presque comme une étrangère. Cela m'intéressait de voir comment les outils de création et les modes de production ont été modifiés sous l'effet de la crise financière depuis 2008, comment le travail des artistes et des chorégraphes auxquels je me suis intéressée jeune avait évolué. J'ai donc invité Iris Karayan et Mariela Niestora qui ont une carrière assez consistante. Le cas de Mariela est significatif selon moi car elle travaillait là-bas depuis 2000 d'une manière traditionnelle. Depuis la crise, elle s'est engagée dans une expérimentation politique avec un collectif d'artistes en occupant des espaces à Athènes. Iris a un parcours de compagnie, elle travaille avec des groupes de danseurs athéniens plutôt de ma génération, elle fait un travail d'écriture formelle du mouvement.

Je souhaitais aussi montrer une scène en constante transformation. Là, j'ai invité des artistes de la diaspora qui travaillent en Grèce depuis peu, comme Alexandra Bachzetsis qui vivait en Suisse et a ouvert un studio à Athènes, il y a deux ans, attirée par la transformation politique, économique et artistique.

Je ne joue ni la carte de l'émergence ni celle de la starification pour ne pas reproduire des gestes qui me semblent aliénants. Ce focus n'est pas une représentation objective de la scène d'Athènes. J'ai fait des choix autour d'idées qui me préoccupent : l'identité féminine, le choc de la crise financière, résister à l'individualisme, rester en lien avec des communautés, créer des espaces d'expression alternatifs et des modes de production marginaux.

Qu'est-ce qui fait sens à vos yeux dans les différents travaux chorégraphiques de ces femmes?

Chacune travaille selon une stratégie et des méthodes très différentes. Iris se situe vraiment dans un travail d'écriture des gestes. Mariela est davantage dans un processus conceptuel: elle demande à cinq chorégraphes athéniens de construire collectivement un solo pour elle, sans recherche de cohérence formelle sur scène. C'est un projet à la fois documentaire et interpellant, on s'interroge sur la manière dont on crée et non plus seulement sur ce que l'on créé?

Dans son travaille, Alexandra s'intéresse au corps androgyne, sa pièce est une performance. Katarina est dans une recherche d'autonomie à la fois de danseuse et de chorégraphe.

Quant à ma proposition, elle mixe l'écriture de textes, de gestes, l'interprétation et la performance. Je dirais qu'elle est transitoire, bâtarde car j'aime ce terme même s'il semble péjoratif. Il m'évoque le mouvement Queer, qui interroge le genre.

Quel est le paysage de la danse contemporaine en Grèce sous l'effet de la crise depuis 2008? En quoi cette scène est-elle assimilée à un nouveau Berlin?

D'une certaine manière la crise stimule la création artistique à Athènes. Elle oblige à se remettre en question, à imaginer des solutions. Mais attention à ne pas l'idéaliser car la population souffre et éprouve la misère, dont les danseurs. Le taux de chômage est à 24,6 %, les Grecs consomment différemment, des professions estimées disparaissent, la solidarité familiale fonctionne alors que toutes les générations sont touchées par la crise, tout le monde est dans le système D.

Le festival d'Athènes et le centre culturel Onassis animent encore la scène athénienne qui abrite aussi quelques rois et ses princes dans les fondations privées. Mais il n' y a plus d'argent public.

Comme à Berlin et à New-York, il y a eu un effet de gentrification à Athènes du fait de la chute de l'immobilier. Beaucoup d'artistes arrivent, s'installent parce que les prix sont moins chers. Ils créent des espaces de travail, de dialogue, d'intervention. Ils reconfigurent la ville. Ils continuent à créer en faisant des petits boulots. Il faut encore attendre pour voir si on peut parler d'un mouvement artistique athénien comme à Berlin. Le fait que documenta, l'exposition d'art moderne international, s'installe en partie à Athènes et à Cassel en 2017 sera certainement moteur pour les artistes alternatifs en ébullition là-bas.

Que souhaitez-vous transmettre au public de Dansfabrik? Quels sont les enjeux de ce coup de projecteur en France?

Je souhaite que l'on sorte de cette conception de l'objet chorégraphique comme un produit pour le marché culturel mais que l'on observe quelque chose qui a été pensé autrement. Nous sommes dans une impasse en Europe, la Grèce est un laboratoire, voyons ce qu'il s'y passe. La danse ne peut parler de tout mais voyons comment les artistes réagissent à ce choc financier qui frappe leur pays, au sud est de l'Europe.

Je souhaite que ce focus soit un jalon pour les chorégraphes présentées, c'est un moment de rencontre pour poursuivre un dialogue intense entamé en juin 2015 et pour nourrir notre travail. L'enjeu n'est pas de trouver d'autres dates, ce n'est pas un show case! Nous sommes ici pour rencontrer un public étranger, travailler avec une institution française, bénéficier d'autres retours qui vont alimenter notre création. La rencontre avec d'autres professionnels peut aussi permettre d'envisager une suite.

Vous-même êtes établie en France depuis 2005, comment y évolue votre carrière? Songez-vous à vous rapprocher davantage d'Athènes à présent ?

Je suis arrivée il y a dix ans pour mon besoin artistique, j'ai étudié deux ans au CNDC d'Angers. J'ai eu un parcours d'interprète nourri auprès de grands chorégraphes puis j'ai monté mes propres projets (dont Arranged by Date et Margin Release présentés ici) en me tournant vers d'autres mouvements comme le Queer.

Je suis en dialogue avec la société française, je vis et je produis ici. Je vois que les institutions culturelles sont fragilisées et que les artistes sont les premiers menacés, comme souvent. Il y a une exigence excessive de rentabilité de spectacles, et un tel formatage. Mais l'art est en mutation, en recherche de nouvelles voies.

L'expérience de Dansfabrik m'a permis de créer des liens différents avec la scène d'Athènes, m'a donné l'occasion de poser un regard nouveau. Je ne suis pas retournée à Athènes, j'y suis allée de nouveau, c'est une nouvelle expérience de ma ville natale. C'est fort possible que bientôt j'y travaille de façon plus précise. J'en ai envie.

Propos recueillis par Marguerite Castel

Crédit photographique : Julie Lefèvre

About the Author

Journaliste freelance, Marguerite écrit dans le Poulailler par envie de prolonger les émotions d’un spectacle, d’un concert, d’une expo ou de ses rencontres avec les artistes. Elle aime observer les aventures de la création et recueillir les confidences de ceux qui les portent avec engagement. Le spectacle vivant est un des derniers endroits où l’on partage une expérience collective.

 

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