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Dans le cadre du festival Oups, la Maison du théâtre a accueilli la mise en scène par Catherine Cohen d’Un Obus dans le cœur, pièce de Wajdi Mouawad publiée chez Actes Sud en 2007.

Grégori Baquet interprète de manière saisissante le personnage de Wahab, appelé en pleine nuit au chevet de sa mère, qui va mourir incessamment sous peu du cancer qui la ronge. Le spectateur est empoigné dans un monologue qui va et vient entre le présent du trajet vers l’hôpital et ses péripéties grotesques (pas assez de monnaie pour prendre le bus, le père Noël en panne) jusqu’au spectacle du dernier souffle de la mère, aux cris perçants de la grosse tante, et le passé tragique de ses souvenirs d’enfants, parmi lesquels le spectacle d’un bus carbonisé et de l’enfant qui était dedans – guerre civile, sa sœur jumelle.

Le comédien, Molière de la révélation masculine pour ce spectacle – lui qui arpente les planches depuis vingt ans – nous embarque dans l’odyssée du temps et de l’esprit de Wahab qui recherche la blessure première, celle qui l’empêche de vivre enfin. Une odyssée à l’issue de laquelle il est un peu difficile de débarquer tant l’intensité du jeu de Grégori Baquet est captivante.

 

Votre jeu est tellement puissant que j’ai eu l’impression de faire intrusion dans le spectacle, d’être dans une position de voyeur, de forcer l’intimité du personnage.

C’est un peu mon but: pouvoir mettre les gens dans ma tête. C’est le but du théâtre, et peut-être plus spécifiquement dans ce spectacle-là.

Comment la scénographie (Huma Rosentalski) participe-t-elle de ce travail? Le rideau blanc, c’est l’hôpital, la toile du peintre, la toile de projection des fantasmes?

Avec cette scénographie, avec le linoléum qu’il y a au sol, on voulait définir un espace clos, celui de quelqu’un qui n’arrive pas à sortir de sa tête, qui se tape la tête contre les murs, contre son propre crâne. Sur n’importe quel plateau, même s’il est trois fois plus large, je suis dans un carcan. Et on voulait cela, cet enfermement du personnage dans sa tête.

Une forme de claustrophobie?

Quand on a des blessures et qu’on n’a pas eu la chance de faire une thérapie, on tourne en boucle, tout le temps, avec ses soucis. Et c’est ce que fait le personnage: il tourne en rond, jusqu’à ce qu’il aboutisse à l’acceptation et à la résilience.

Cette atmosphère est-elle sensible dans le texte de Wajdi Maouawad?

Oui, c’est dans son texte, qui est autobiographique. Il est un peu romancé par moments, j’imagine, car quand il raconte son histoire, il ne raconte pas toujours la même chose! Mais le Liban, l’attentat auquel il a assisté, sa maman qui meurt, le Québec, la France, sa triple identité – lorsqu’il dit « j’insulte en trois langues, maternelle, adolescente et celle de maintenant » – tout est là. On n’a rien inventé, on n’a fait que couper, et on a enlevé un bon tiers du texte: Mouawad aime bien la répétition. Nous on a décidé de faire sans.

On a enlevé beaucoup de grossièretés également. Ce texte a été écrit par Wajdi Mouawad pour un acteur de moins de vingt ans, et moi j’en ai plus du double. La metteur en scène m’a dit qu’on n’allait pas faire comme si j’avais dix-neuf ans, ce serait ridicule. On a convenu qu’on prendrait le temps de poser les moments de retour dans le présent, où je suis dans l’angoisse, et les moments où je m’extrais de cet état pour me regarder avec une certaine mélancolie. Je n’arrête pas de faire ces allers-retours, d’où les grands temps que je prends. Avoir coupé du texte permet ce jeu.

On voulait quelque chose de tendre, sensible, moins dans la hargne d’un adolescent. Elle y est par moments, mais elle est vite rattrapée par la sagesse, la distanciation. Ce spectacle est plein d’espoir. Il y a toujours une rédemption quelque part. Wahab est malmené par la vie, mais si on ne s’accepte pas, si on est toujours en train de buter contre les choses qui nous arrivent, on ne peut pas être heureux. C’est ce qui lui arrive à la fin, lorsqu’il rencontre son démon d’enfant, cette femme aux membres de bois qui vient investir la chambre où sa mère est morte. Il sait que s’il ne passe pas cela, il ne s’en sortira jamais. Et il le passe. Tout d’un coup, il accepte cette situation et la vie peut commencer.

Et le texte de Wajdi Mouawad comporte un vrai côté analytique: le personnage fait sa thérapie en direct, et moi ça m’aide à faire la mienne! Et les spectateurs aussi! Je le sens bien, quand au bout de trente-cinq minutes, les sacs s’ouvrent, les paquets de mouchoirs sortent; le spectacle permet aussi de sortir des choses, et c’est le but principal du théâtre.

On retrouve le voyeurisme du théâtre?

Oui, mais j’ajoute que c’est important de pouvoir embarquer les gens avec moi. Beaucoup d’éclairages [les lumières sont de Philippe Lacombe] viennent de derrière le rideau, si bien que, vous ne vous en rendez pas compte, mais en fait, je vous vois, vous public, comme si vous étiez sur scène. Lorsque je suis en ombre chinoise, vous êtes éclairés à fond, et je sais exactement qui fait quoi dans la salle! Ce qui permet d’avoir quelque chose de commun, que j’aime beaucoup.

On est tous ensemble dans le même cerveau?

Exactement!

Comment la bande son a-t-elle été conçue?

À part l’appel à la prière, qui de plus est un peu décalé car le Liban est essentiellement catholique, mais qui permettait de teinter d’une ambiance orientale, le créateur sonore, Sylvain Jacques, qui fait beaucoup d’installations, d’électro, est venu répéter avec moi. Il avait ses platines, ses sons, et a créé la bande son avec moi. C’est un ensemble de plein de sons différents. Et en fonction des salles où je joue, j’en découvre parfois de nouveaux.

Quelle place avez-vous donnée au thème de la guerre civile?

Tout le long de son parcours pour l’hôpital, Wahab voit que quelque chose ne va pas. Il cherche sa première blessure et ne cesse de remonter le temps. La guerre civile, il l’appelle « sa sœur jumelle », c’est très fort. Il a vu cet enfant mourir, brûler devant lui, et personne ne lui a jamais rien expliqué.

Avec la metteur en scène, j’ai pris le parti de jouer cette scène dans la pétrification, et non dans l’affolement. L’enfant ne comprend pas, et c’est par la suite qu’il se dit qu’il a vu quelqu’un brûler, des gens mourir. C’est cette fascination qui nous terrasse, comme on l'a vu lors des attentats à Paris. On ne peut plus bouger. Quand on est adulte, on peut en parler. Quand on est enfant et qu’on ne le peut pas, c’est dur de se construire là-dessus.

Le personnage du grand-père lui donne une clé: sa blessure d’enfance, qui vient guérir la blessure d’enfance de Wahab. Si la pièce vous a plu, je vous invite à lire le livre de Mouawad dont il a ensuite tiré le monologue, Le Visage retrouvé. On y trouve le récit de la fugue, le personnage du grand-père. On y voit aussi une petite fille muette depuis que son frère a disparu, fugué. Et lorsque Wahab arrive, elle l’appelle par le nom de son frère. Ce passage prend un bon tiers du livre. Wajdi ne l’a pas mis dans le monologue, et nous, on ne l’a pas réintégré, mais il est très fort, magnifique.

En quoi est-ce une pièce sur le passage à l’âge adulte?

À la fin, on sait que Wahab va pouvoir vivre. Mais ce passage à l’âge adulte est raconté par quelqu’un qui est déjà passé à l’âge adulte, alors que Wajdi voulait quelqu’un qui le découvrait. Ma metteur en scène m’a donc donné une indication que personne ne sait avant le spectacle, elle m’a dit: « tu as 45 ans et quand tu attends au début, tu n’attends pas ta mère qui va mourir, mais la naissance de ton premier enfant ». Cette indication de jeu me permet d’avoir du recul sur la situation et de ne pas être constamment dans cet énervement que Wajdi a écrit. C’est un niveau de lecture qu’on a ajouté, pour pouvoir revenir dans l’enfance, repasser à l’âge adulte. J’essaie aussi de faire un travail sur la voix, je pars parfois dans les aigus, puis quand je parle à ma mère à la fin, j’ai ma voix d’adulte.

C’est aussi une pièce qui parle de la mort. La mort c’est la première peur, et c’est la seule chose dont on est absolument sûr. En Europe, en Occident, on la cache. Partout ailleurs, les morts sont fêtés.

La scène du dernier soupir est très forte.

Il se trouve que j’ai vu ça avec mon papa, mort il y a dix ans, et ça m’aide pour la jouer. Ce n’était pas du tout triste, c’était aussi un soulagement. Comme le dit l’infirmière dans la pièce, il faut les laisser partir. Et il n’y a rien de pire que de pleurer un mort pendant des années.

La Rochefoucauld dit que ni la mort ni le soleil ne peuvent se regarder en face.

Et si en fait! j’ai eu des accidents, je l’ai croisée, j’aurais pu mourir ou rester paralyser. Mais elle m’a accordé d’autres chances.


 

Propos recueillis par Natalia Leclerc

©ifou / Le Pôle Media

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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